
Deux ans après le rapport choc de la Cour des Comptes sur les stations et le climat, qu’est-ce qui a vraiment changé ?
Le 6 février 2024, la Cour des comptes publiait un rapport qui a fait l’effet d’une déflagration dans les vallées alpines et pyrénéennes : « Les stations de montagne face au changement climatique ». Le constat était sans détour, le modèle économique du ski français « s’essouffle », disait la juridiction financière, et le recours massif à la neige de culture ne fait que repousser une échéance inévitable. Deux ans plus tard, alors que d’autres rapports et lois se sont succédé, il est temps de poser une question simple, et rarement posée frontalement : qu’est-ce qui a réellement changé sur le terrain ?
Ce que disait vraiment le rapport de 2024
Il faut d’abord rappeler ce que ce rapport contenait précisément, tant il est devenu, au fil des citations médiatiques, une sorte de totem invoqué sans toujours être relu. La Cour des comptes y rappelait que la France reste la deuxième puissance mondiale du ski, avec 53,9 millions de journées-skieur vendues, un chiffre qui contredit à lui seul l’idée d’un secteur en crise immédiate. Mais elle avait analysé statistiquement 200 stations et contrôlé en détail 42 d’entre elles, réparties sur les Alpes, les Pyrénées, le Massif central et le Jura, pour établir un constat plus fin : les subventions publiques représentent plus d’un quart du chiffre d’affaires des petites stations, un niveau de dépendance qui rend leur avenir directement suspendu aux arbitrages budgétaires des collectivités locales, elles-mêmes de plus en plus sollicitées.
La Cour formulait six recommandations précises : élaborer des plans d’adaptation station par station, conditionner les financements publics à l’existence de ces plans, créer une organisation nationale fédérant l’ensemble des acteurs de la montagne, généraliser un tourisme quatre saisons, démanteler les installations devenues obsolètes plutôt que de les laisser à l’abandon, et enfin mettre en place un mécanisme de solidarité financière entre stations. Ce sont ces six points, précis et actionnables, qui doivent servir de grille de lecture pour juger ce qui s’est passé depuis.

Sur le papier, presque rien de contraignant n’a suivi
Premier constat, aussi frustrant qu’éclairant : aucune évaluation publique et chiffrée du suivi de ces six recommandations n’a été publiée à ce jour, ni par la Cour des comptes elle-même, ni par le ministère de tutelle, ni par Domaines Skiables de France. Ce silence documentaire est en soi une réponse partielle à la question posée par cet article. Une recommandation de la Cour des comptes n’a, en droit français, aucune force contraignante : elle vaut avertissement et orientation, pas obligation légale. Sans mécanisme de suivi obligatoire ni date de rendez-vous fixée dans le rapport lui-même, rien n’oblige l’État, les régions ou les exploitants à rendre compte, deux ans après, de ce qu’ils en ont fait.
Aucune organisation nationale fédérant tous les acteurs de la montagne, telle que recommandée, n’a été créée dans l’intervalle. Aucun mécanisme de solidarité financière entre stations riches et stations pauvres n’a vu le jour non plus, alors même que l’écart d’investissement entre massifs s’est plutôt creusé : la Savoie a capté 279,4 millions d’euros d’investissements en 2024, contre 1,3 million d’euros pour l’ensemble du Massif central, un rapport de plus de 200 pour 1 qui va à rebours de l’esprit de péréquation appelé de ses vœux par la Cour.

Ce qui s’est passé sur le terrain, parfois dans le sens inverse des recommandations
Sur le volet le plus sensible, celui de la neige de culture, la tendance observable va plutôt à l’encontre de l’esprit du rapport. Le contentieux autour des retenues collinoires, loin de se tarir, s’est au contraire multiplié : le tribunal administratif de Grenoble a annulé en juillet 2025 le projet de retenue de Beauregard à La Clusaz, mais d’autres projets similaires, à Montgenèvre ou aux Angles, restent en cours d’instruction ou de contestation. Plus significatif encore, la nouvelle loi Montagne, adoptée définitivement le 20 juillet 2026 et promulguée le 19 août 2026, a été critiquée par France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes comme portant « de nouveaux reculs pour l’environnement montagnard », notamment en facilitant le stockage de l’eau en amont des bassins versants pour des usages incluant la neige de culture, sans les garanties environnementales renforcées que l’on aurait pu attendre après un rapport aussi sévère sur les limites physiques de cette même technologie.
Sur le volet « tourisme quatre saisons », en revanche, un mouvement réel est engagé, mais il reste très inégal. Les domaines skiables ont investi 109 millions d’euros en équipements de loisirs entre 2015 et 2024, contre 44 millions sur la décennie précédente, une progression significative portée notamment par le VTT à assistance électrique. Mais cet effort de diversification profite avant tout aux massifs déjà les mieux dotés, ceux-là mêmes qui, selon la logique du rapport de la Cour des comptes, avaient le moins besoin d’un filet de sécurité économique. Les petites stations les plus vulnérables, celles dont les subventions représentent plus d’un quart du chiffre d’affaires, n’ont ni le capital ni la fréquentation potentielle pour répliquer ce modèle à leur échelle, un déséquilibre déjà documenté dans notre enquête sur le vrai prix du forfait de ski.
Le démantèlement, grand oublié des deux dernières années
C’est peut-être sur ce point que le décalage entre le rapport et la réalité est le plus visible. La Cour des comptes recommandait le démantèlement des installations obsolètes, une mesure de bon sens paysager et budgétaire, plutôt que de laisser des télésièges et des câbles rouiller à l’abandon sur des versants qui ne seront plus jamais exploités. Aucun programme national de démantèlement systématique, avec financement dédié, n’a été annoncé depuis la publication du rapport. Les cas de démontage recensés dans la presse spécialisée relèvent, pour l’essentiel, d’initiatives locales isolées, portées par une poignée de communes volontaristes, et non d’une politique nationale structurée telle que la Cour l’appelait de ses vœux.

Ce grand oubli en dit long sur la mécanique institutionnelle française face à ce type de rapport : les recommandations les plus consensuelles, comme la diversification estivale, avancent, portées par un intérêt économique immédiat pour les opérateurs. Les recommandations les plus coûteuses à court terme sans bénéfice financier direct, comme le démantèlement d’infrastructures mortes ou la mise en place d’une solidarité financière entre stations riches et pauvres, restent lettre morte, faute d’un acteur ayant intérêt financier immédiat à les porter. C’est un schéma que l’on retrouve, sous une autre forme, dans notre enquête sur la gestion de l’eau en montagne, où les mêmes rapports d’alerte se heurtent aux mêmes limites d’application.
Le paradoxe est d’autant plus net que le coût du démantèlement reste, en valeur absolue, largement inférieur à celui des projets de retenues collinoires évoqués plus haut. Une remontée mécanique obsolète coûte, selon les rares estimations disponibles dans la presse professionnelle, plusieurs centaines de milliers d’euros à déposer et évacuer, un montant sans commune mesure avec les millions engagés dans une seule retenue d’eau ou dans les investissements de diversification touristique. Ce n’est donc pas un problème de moyens financiers globaux, le secteur a démontré depuis deux ans sa capacité à mobiliser des centaines de millions d’euros quand l’intérêt économique est perçu comme suffisant, mais un problème de priorité et d’incitation : personne ne gagne d’argent à démonter un vieux télésiège, alors que tout le monde peut espérer en gagner à construire une nouvelle retenue ou un nouveau bike park.
La dépendance aux subventions, un chiffre jamais réactualisé
Le chiffre le plus frappant du rapport de 2024, celui d’un quart du chiffre d’affaires des petites stations financé par la subvention publique, n’a fait l’objet d’aucune réactualisation officielle depuis sa publication. Ni la Cour des comptes, ni les chambres régionales des comptes, ni l’Association nationale des élus de montagne n’ont produit de nouvelle étude statistique permettant de savoir si cette proportion a progressé, reculé, ou stagné en deux ans. Compte tenu de la hausse générale des coûts d’exploitation, énergie, personnel, entretien, et de la stagnation de la fréquentation dans les stations de moyenne montagne les plus fragiles, il serait raisonnable de supposer que cette dépendance s’est plutôt accentuée que résorbée, mais ce n’est, à ce stade, qu’une hypothèse prudente, faute de donnée publique permettant de la vérifier avec certitude.
Cette absence de mise à jour statistique constitue, en creux, l’un des enseignements les plus utiles de cette enquête. Un rapport de la Cour des comptes, aussi retentissant soit-il au moment de sa publication, ne s’accompagne d’aucune obligation légale de bilan à échéance fixe. Sans commande politique explicite, ni le gouvernement ni le Parlement n’ont intérêt à financer une nouvelle étude qui viendrait, le cas échéant, confirmer que la situation s’est aggravée plutôt qu’améliorée.
Un rapport qui a changé le débat, pas encore les pratiques
Il serait injuste de dire que rien n’a bougé depuis février 2024. Le rapport de la Cour des comptes a durablement changé le vocabulaire du débat public sur la montagne : plus aucun élu, plus aucun exploitant ne peut aujourd’hui évoquer l’avenir du ski sans mentionner, au moins en creux, la question de l’adaptation climatique. Cette bascule sémantique et politique n’est pas rien, elle prépare le terrain à des décisions plus difficiles. Mais deux ans après, la comparaison entre les six recommandations précises du rapport et l’état réel du terrain aboutit à un bilan clairement déséquilibré : ce qui coûtait cher sans profit immédiat est resté en jachère, ce qui rapportait a avancé, et souvent au bénéfice des acteurs qui en avaient déjà le moins besoin.
La vraie question, pour les deux prochaines années, n’est peut-être plus de savoir si la montagne s’adapte au changement climatique, la réponse est déjà partiellement connue, mais de savoir qui, dans cette adaptation à deux vitesses, sera laissé pour compte quand les stations les plus fragiles auront épuisé leurs marges de manœuvre budgétaires sans avoir bénéficié du même effort collectif que les stations les plus riches.
Un prochain rendez-vous institutionnel pourrait, en théorie, changer la donne : rien n’empêcherait la Cour des comptes de publier un rapport de suivi, comme elle le fait parfois pour d’autres politiques publiques jugées suffisamment sensibles, ou une commission parlementaire de s’emparer du sujet à l’approche des Jeux olympiques d’hiver de 2030, déjà cités comme un horizon d’investissement majeur pour le secteur. En l’absence d’un tel rendez-vous formel, le risque est que le rapport de février 2024 reste ce qu’il est devenu en deux ans : une référence citée dans tous les discours, mais un texte auquel personne n’est véritablement tenu de rendre des comptes.
Sources et Références
- Cour des comptes, « Les stations de montagne face au changement climatique », rapport public, 6 février 2024
- France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes, « La Loi Montagne 2026 promulguée : de nouveaux reculs pour l’environnement montagnard »
- Tribunal administratif de Grenoble, jugement du 23 juillet 2025, retenue de Beauregard, La Clusaz
- Montagne Leaders, Atout France, Domaines Skiables de France, enquête annuelle sur les investissements des domaines skiables
- Domaines Skiables de France, communiqué sur les investissements 2024 (568 millions d’euros)