Le vrai coût du VTT électrique : 109 millions d’euros investis en stations depuis 2015, et pour quel retour ?
Cent neuf millions d’euros. C’est le montant investi par les domaines skiables français en équipements de loisirs entre 2015 et 2024, contre 44 millions sur la décennie précédente, selon l’enquête annuelle réalisée par Montagne Leaders avec Atout France et Domaines Skiables de France. Une progression de 148% qui, sur le papier, ressemble à la preuve d’un pari gagnant : celui du VTT à assistance électrique comme nouvelle locomotive de la fréquentation estivale. Mais derrière cette statistique flatteuse, les données permettant de vérifier le retour sur cet investissement restent étonnamment rares, et ce que l’on sait déjà dessine un tableau plus contrasté que le storytelling touristique habituel.
109 millions, le chiffre qui résume une décennie de pari estival
Ce montant doit être replacé dans son contexte pour être compris à sa juste mesure. En 2024, les domaines skiables français ont investi au total 568 millions d’euros, tous postes confondus, soit 34% de leur chiffre d’affaires avant impôt, selon les chiffres publiés par Domaines Skiables de France. Les 109 millions consacrés aux équipements de loisirs sur toute la décennie 2015-2024 représentent donc, en moyenne annuelle, une fraction modeste de l’effort d’investissement global, très largement dominé par les remontées mécaniques et la neige de culture. Le VTT électrique et les activités estivales ont beau faire la couverture des magazines spécialisés, ils restent, budgétairement, le parent pauvre d’un secteur qui continue de miser l’essentiel de ses ressources sur l’hiver.
Cet investissement est aussi extrêmement concentré géographiquement. La Savoie a capté 279,4 millions d’euros d’investissements en 2024, contre 1,3 million d’euros seulement pour le Massif Central, un rapport de plus de 200 pour 1 qui vaut aussi bien pour les infrastructures hivernales que pour la diversification estivale. Les grandes stations savoyardes, déjà dotées de remontées mécaniques puissantes utilisables été comme hiver, ont pu convertir une partie de leur parc existant à moindre coût marginal. Les stations de moyenne montagne, elles, doivent financer des équipements neufs sans disposer du même effet de levier, ce qui explique en grande partie pourquoi le VTT électrique, présenté comme une solution universelle à la fragilité du modèle skiable, profite d’abord aux massifs qui en avaient le moins besoin.
La catégorie statistique elle-même mérite d’être précisée, car elle mélange des réalités très différentes. Sous l’intitulé « équipements de loisirs » figurent aussi bien le balisage et l’entretien de pistes de VTT électrique que les parcs accrobranche, les tyroliennes géantes, les équipements de trail running ou encore certains aménagements liés à la randonnée pédestre estivale. Le VTT électrique en capte une part significative et croissante, mais aucune ventilation publique précise du montant de 109 millions d’euros par type d’activité n’est disponible à ce jour, ce qui interdit d’affirmer, chiffre à l’appui, quelle proportion exacte de cette somme est allée spécifiquement au vélo plutôt qu’aux autres loisirs de montagne estivaux.
Ce que le VTT électrique a vraiment changé sur le terrain
Sur les massifs où l’investissement a suivi, la transformation est réelle. Les 2 Alpes et l’Alpe d’Huez, deux stations de l’Oisans dotées de glaciers et de remontées mécaniques disponibles toute l’année, se sont imposées comme des références du VTT de descente, avec des centaines de kilomètres de pistes tracées et plus de 2 000 mètres de dénivelé disponibles depuis les sommets. Le vélo à assistance électrique est devenu, selon les fédérations professionnelles du cycle, le premier moteur du secteur en France, représentant 58% du chiffre d’affaires de l’industrie du cycle, et 55 à 60% des magasins de sport ouverts en station l’été vendent ou louent aujourd’hui des vélos à assistance électrique en priorité.

Ce basculement se retrouve dans les chiffres de fréquentation globale de l’été de montagne, qui dépasse désormais l’hiver sur un indicateur clé : la satisfaction. L’été 2025 a enregistré 44,6 millions de nuitées en montagne, en hausse de 2,5% sur un an, avec un taux d’occupation moyen de 65%, en progression de 5,5 points, et une note de satisfaction de 8,6 sur 10, supérieure aux 8,2 sur 10 mesurés en hiver. Ces chiffres, souvent mis en avant par les acteurs du secteur pour démontrer la réussite de la diversification, mesurent cependant la qualité perçue du séjour, pas sa rentabilité pour les opérateurs de remontées mécaniques qui ont financé les 109 millions d’euros d’équipements.
Le retour sur investissement, un angle mort statistique
C’est là que l’enquête se heurte à un mur, et il serait malhonnête de le contourner en avançant un chiffre inventé. Aucune source française récente et consolidée ne permet aujourd’hui de connaître précisément le chiffre d’affaires généré par la location de VTT électriques dans les stations françaises pour les saisons 2024 et 2025, ni la rentabilité réelle de l’ouverture estivale des remontées mécaniques dédiées au bike park, poste de coût pourtant significatif en personnel et en maintenance. Les rares comparaisons disponibles restent qualitatives : la fréquentation des bike parks se compte, selon les témoignages professionnels du secteur, en quelques milliers de passages sur une bonne journée d’été, quand une station de taille comparable peut accueillir plusieurs centaines de milliers de journées-skieurs sur une saison d’hiver complète. Le marché mondial du VTT, tous usages confondus, pesait 6,45 milliards de dollars en 2023, avec une croissance annoncée de 17,5% d’ici 2030, mais cette statistique globale ne dit rien de la part qui revient spécifiquement aux stations de montagne françaises face à la vente en circuit classique ou à la pratique hors domaine skiable.
Ce trou statistique n’est pas anodin pour un secteur qui investit de l’argent public et parapublic. Les remontées mécaniques concernées, souvent exploitées par des sociétés d’économie mixte où les collectivités locales sont actionnaires, engagent des fonds qui pourraient être documentés avec la même rigueur que les comptes d’exploitation hivernaux, déjà scrutés dans notre enquête sur le vrai prix du forfait de ski. Le fait qu’aucun organisme, ni Domaines Skiables de France, ni Atout France, ni les chambres régionales des comptes, n’ait à ce jour publié une évaluation chiffrée et indépendante du retour sur investissement de la diversification estivale, en dit long sur le degré de maturité réel de ce nouveau modèle économique, présenté par ailleurs comme une réponse structurelle au recul de l’enneigement documenté par la Cour des comptes.
Cette absence de données n’est pas propre à la France. Les comparaisons internationales, en Autriche ou en Suisse, où le VTT électrique s’est également développé rapidement en station, se heurtent au même manque de transparence comptable, chaque exploitant présentant ses propres chiffres de fréquentation sans méthodologie commune permettant de les additionner ou de les comparer sérieusement d’un massif à l’autre. Dans ce contexte, les rares chiffres qui circulent dans la presse spécialisée, qu’il s’agisse du nombre de vélos loués ou du chiffre d’affaires généré, proviennent presque toujours de communications d’entreprises privées de location, elles-mêmes soucieuses de mettre en avant la croissance de leur propre marché, et rarement de sources publiques indépendantes susceptibles d’objectiver le débat.
Qui investit, qui récolte vraiment ?
La disparité géographique relevée plus haut n’est pas un détail statistique, elle est la clé de lecture de tout le dossier. Une station comme l’Alpe d’Huez peut amortir un bike park sur une base de remontées mécaniques déjà rentabilisées l’hiver, avec un glacier qui garantit un enneigement résiduel utile même l’été pour certaines pratiques. Une station de moyenne montagne, sans glacier et avec une fréquentation hivernale déjà fragile, doit au contraire financer un investissement quasiment ex nihilo, sur un pari de fréquentation estivale nettement plus incertain. Le risque, documenté de façon convergente par plusieurs analyses sectorielles, est que le VTT électrique ne devienne pas l’outil de sauvetage des stations les plus vulnérables au changement climatique, mais un simple complément de gamme pour les stations déjà les mieux loties, creusant encore l’écart entre les deux catégories.

Cette fracture rejoint, sous un angle différent, celle que nous avions documentée dans notre enquête sur le coût écologique et financier du damage des pistes : les stations qui ont les moyens d’investir dans une diversification coûteuse sont, par construction, celles qui en ont le moins besoin dans l’urgence, tandis que les stations les plus exposées au manque de neige peinent à financer leur propre bouée de sauvetage.
La question de l’emploi vient encore complexifier le calcul économique. Faire tourner un télésiège ou une télécabine l’été pour desservir un bike park suppose de maintenir un niveau de personnel qualifié, conducteurs d’engins, agents de sécurité, techniciens de maintenance, sur une période où l’activité globale de la station reste très inférieure à celle de l’hiver. Ce coût fixe pèse sur l’exploitant qu’il y ait cent ou mille passages dans la journée, contrairement à la vente au forfait hivernal où le volume écrase mécaniquement les charges fixes. Aucune étude publique ne chiffre aujourd’hui, station par station, le point de bascule à partir duquel l’ouverture estivale d’une remontée mécanique dédiée au VTT devient rentable plutôt que déficitaire, ce qui laisse chaque opérateur décider, seul et souvent sans base de comparaison sectorielle solide, de la pertinence de son propre investissement.
Un pari qui reste, pour l’instant, un acte de foi
Le VTT électrique n’est pas un mirage : les kilomètres de pistes existent, les remontées mécaniques tournent l’été, et les touristes viennent, avec un niveau de satisfaction qui n’a rien à envier à l’hiver. Mais présenter les 109 millions d’euros investis depuis 2015 comme la preuve d’une martingale économique relève, en l’état actuel des données publiques, davantage de la conviction que de la démonstration. Tant qu’aucun acteur du secteur n’acceptera de publier des comptes d’exploitation détaillés pour l’activité estivale, comparables poste par poste à ceux de l’hiver, la question posée dans le titre de cette enquête, et pour quel retour, restera sans réponse chiffrée et vérifiable. Ce qui, pour un secteur qui présente cette diversification comme sa meilleure assurance-vie face au changement climatique, devrait interroger davantage qu’il ne le fait aujourd’hui.

Il ne s’agit pas de nier la réalité des kilomètres de pistes tracées ni la satisfaction réelle des vacanciers qui les empruntent chaque été. Il s’agit de rappeler qu’un investissement public et parapublic de cette ampleur, financé pour partie par les mêmes collectivités qui votent des surtaxes sur les résidences secondaires ou négocient le coût de l’entretien des sentiers, mérite un niveau de redevabilité comptable au moins équivalent à celui exigé pour n’importe quel autre projet d’infrastructure publique. Tant que ce standard ne sera pas atteint, le VTT électrique restera ce qu’il est aujourd’hui : une intuition largement partagée par les professionnels de la montagne, mais une intuition, pas encore une preuve.
Sources et Références
- Montagne Leaders, Atout France, Domaines Skiables de France, enquête annuelle sur les investissements des domaines skiables
- Domaines Skiables de France, communiqué sur les investissements 2024 (568 millions d’euros)
- Union Sport & Cycle, données sur le marché du vélo à assistance électrique en France
- Cour des comptes, « Les stations de montagne face au changement climatique », rapport public, 6 février 2024
- Données de fréquentation été montagne 2025, réseau des offices de tourisme de montagne