Station Arc 1600 et Bourg-Saint-Maurice au printemps 2025

Meublés touristiques en montagne : Enquête sur la nouvelle règle qui affole les propriétaires

Cet automne, tout propriétaire d’un meublé touristique en France, un studio loué trois semaines par an à Val d’Isère comme un chalet entier aux Arcs, va devoir refaire une démarche administrative qu’il pensait pourtant déjà accomplie. La nouvelle plateforme nationale « API Meublés », issue de la loi Le Meur de novembre 2024, s’apprête à remplacer les enregistrements effectués en mairie, avec à la clé un numéro d’identification unique et, pour les retardataires, une amende pouvant grimper jusqu’à 20 000 euros. Dans le même temps, à quelques encablures de là, une station vient de faire exactement l’inverse en supprimant sa propre réglementation locale. Le paysage réglementaire du meublé touristique en montagne n’a jamais été aussi mouvant, et c’est précisément ce qui inquiète le plus les propriétaires.

Une plateforme nationale, et des amendes qui font trembler

Le dispositif est issu de la loi Le Meur, votée en novembre 2024, qui a considérablement renforcé les pouvoirs de régulation des communes sur les meublés touristiques. À partir de cet automne, tous les propriétaires vont devoir s’enregistrer sur « API Meublés », une plateforme nationale qui va leur délivrer un numéro d’identification unique, valable sur l’ensemble du territoire et destiné à remplacer les démarches jusque-là réalisées auprès de chaque mairie. Point crucial et largement méconnu des propriétaires concernés : ceux qui avaient déjà effectué leur enregistrement en mairie devront recommencer la procédure sur la nouvelle plateforme, les anciens numéros étant appelés à disparaître après une période de transition.

Les sanctions prévues expliquent une bonne partie de l’inquiétude actuelle. Louer un meublé sans numéro d’enregistrement valide expose désormais le propriétaire à une amende de 10 000 euros, un montant qui double, à 20 000 euros, en cas d’utilisation d’un faux numéro. Pour un investisseur possédant plusieurs biens dans différentes stations, la centralisation représente une réelle simplification, uniformisant des démarches qui variaient jusqu’ici d’une commune à l’autre. Mais pour le propriétaire d’un unique chalet ou studio loué quelques semaines par hiver, la nouvelle procédure est le plus souvent perçue comme une contrainte administrative supplémentaire, ainsi que le résume Edgar Cres, gestionnaire spécialisé dans la location saisonnière, interrogé par la presse économique : une bonne idée sur le principe, une charge de plus dans les faits pour le propriétaire occasionnel.

Intersection de pistes de ski aux Arcs
Les pistes de ski des Arcs, station exemptée dès l’origine de la réglementation communale sur les meublés touristiques. Crédit : Florian Pépellin — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Tant que la plateforme n’est pas officiellement lancée, les propriétaires doivent continuer à se tourner vers leur mairie pour toute démarche d’enregistrement, ce qui crée une période de transition délicate où deux systèmes coexistent temporairement, l’un encore fonctionnel, l’autre déjà annoncé comme appelé à le remplacer. Pour un propriétaire peu familier des arcanes administratives, savoir à quel moment précis basculer d’un système à l’autre, et vérifier que son ancien numéro communal reste valable entre-temps, ajoute une couche d’incertitude à une réforme pourtant présentée comme une simplification.

La loi Le Meur, deux ans de mise en musique progressive

Il faut resituer cette obligation dans le calendrier plus large de la loi Le Meur, dont certaines dispositions sont entrées en vigueur dès 2025 tandis que d’autres ont été précisées ou déployées au cours de l’année 2026. Le texte distingue juridiquement la résidence de tourisme, un établissement commercial avec services, du meublé de tourisme, un logement individuel loué à une clientèle de passage, deux catégories que les nouvelles règles ne traitent pas systématiquement de la même façon. Pour les zones de montagne, la loi prévoit des aménagements spécifiques que nous avions déjà identifiés dans notre enquête sur le vrai prix du forfait de ski et que confirme notre travail sur les mutations de l’immobilier alpin : l’interdiction de louer un bien classé F ou G au diagnostic de performance énergétique ne s’appliquera aux meublés touristiques qu’à partir de 2034, contre 2028 pour la location de longue durée classique, et les chambres d’hôtes, gîtes ruraux et meublés situés en station de ski conservent l’abattement fiscal de 71% qui a été réduit ailleurs sur le territoire.

Ces dérogations montagnardes, décidées au nom de la spécificité économique des territoires touristiques d’altitude, créent un système à double vitesse dont les propriétaires eux-mêmes peinent parfois à démêler les règles applicables à leur cas précis, une confusion que la nouvelle plateforme nationale d’enregistrement, en centralisant au moins la question du numéro d’identification, cherche à limiter sans pour autant l’éliminer complètement.

Cette architecture réglementaire à plusieurs vitesses illustre une tension que l’on retrouve dans presque tous les textes récents touchant à la montagne : d’un côté, la volonté nationale d’harmoniser des règles jugées trop disparates et propices aux contournements, de l’autre, la reconnaissance politique que les stations de ski vivent une économie touristique suffisamment spécifique pour justifier des délais et des abattements que le reste du territoire n’obtient pas. Les associations de consommateurs et certains parlementaires ont critiqué ce traitement de faveur, quand les élus de montagne et l’Association nationale des maires de stations de montagne le défendent comme une condition de survie économique pour des territoires où le tourisme reste, de très loin, le premier employeur.

Bourg-Saint-Maurice, l’exemple d’un retour en arrière spectaculaire

Le cas de Bourg-Saint-Maurice – Les Arcs illustre à quel point la règle peut changer non seulement d’une année sur l’autre, mais d’une élection municipale sur l’autre. En avril 2025, sous la mandature du maire Guillaume Desrues, la commune avait adopté, en s’appuyant sur les leviers ouverts par la loi Le Meur, une réglementation limitant les propriétaires du chef-lieu et des villages à une seule location de courte durée par foyer fiscal, dans l’objectif explicite de préserver une offre de logements permanents pour les habitants à l’année. La station des Arcs proprement dite, elle, en était déjà exemptée.

Le 10 septembre 2026, soit quelques mois seulement après les élections municipales de mars 2026, le nouveau conseil municipal, mené par la maire Cécile Utille-Grand et sa liste « Act Montagne », a voté l’abrogation pure et simple de cette réglementation, concrétisant une promesse de campagne. « Nous n’opposons pas logements touristiques et permanents », a justifié la nouvelle majorité, misant plutôt sur la construction de nouveaux logements permanents, comme le futur quartier des Alpins, dont les premiers aménagements ne devraient sortir de terre qu’à la fin de 2028. La décision n’a pas fait consensus : dans les commentaires publics qui ont suivi l’annonce, plusieurs habitants ont dénoncé un choix perçu comme favorisant les propriétaires déjà installés, au détriment de ceux qui peinent à se loger à l’année dans la vallée, un débat qui résonne directement avec notre enquête sur la crise du logement des saisonniers.

Vue d'Arc 1600 depuis Bourg-Saint-Maurice en soirée
Arc 1600 vu depuis Bourg-Saint-Maurice : la vallée où s’est joué, à quelques mois d’intervalle, un revirement complet de la politique locale sur les meublés touristiques. Crédit : Florian Pépellin — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Un patchwork local que la plateforme nationale ne résout pas

C’est là que réside la source la plus profonde de l’inquiétude des propriétaires. La nouvelle plateforme « API Meublés » uniformise l’enregistrement administratif et le numéro d’identification, mais elle ne touche pas aux règles de fond que chaque commune peut continuer à fixer localement : quotas de locations autorisées, zones concernées, exemptions comme celle dont bénéficie la station des Arcs. Un propriétaire peut donc se retrouver parfaitement en règle sur le plan de l’enregistrement national, muni de son numéro unique, tout en étant soumis à une réglementation locale sur le nombre de nuitées ou de logements autorisés qui, comme à Bourg-Saint-Maurice, peut changer du tout au tout en l’espace d’une élection municipale.

Cette double couche réglementaire, l’une nationale et en principe stable via l’enregistrement, l’autre locale et potentiellement instable au gré des majorités municipales, explique pourquoi tant de propriétaires de meublés touristiques en montagne se disent aujourd’hui déboussolés. Un même propriétaire peut ainsi se retrouver, en l’espace de trois ans, soumis successivement à l’absence de réglementation locale, puis à un quota strict d’une location par foyer fiscal, puis de nouveau à une liberté totale, sans qu’aucune de ces trois situations n’ait jamais été présentée comme provisoire au moment de son adoption. Certains ont investi il y a plusieurs années en tablant sur une réglementation locale favorable, pour se retrouver depuis 2025 soumis à des quotas plus stricts dans certaines communes, tandis que d’autres, à l’inverse, voient leur commune revenir en arrière sur des restrictions à peine mises en place, sans qu’aucune de ces décisions locales ne soit prévisible à l’avance ni garantie de stabilité au-delà du mandat municipal en cours.

Vivre avec une règle qui ne cesse de bouger

Ce qui inquiète le plus les propriétaires de meublés touristiques en montagne n’est donc probablement pas une seule mesure prise isolément, ni la plateforme d’enregistrement, ni le calendrier des interdictions énergétiques, ni les quotas communaux. C’est la convergence de plusieurs strates de règles qui évoluent simultanément, à des rythmes différents et parfois dans des directions opposées d’une vallée à l’autre, rendant très difficile toute anticipation sérieuse sur plusieurs années, l’horizon de temps normal d’un investissement immobilier de cette nature. Un propriétaire de bonne foi, qui loue son studio trois semaines par hiver pour financer l’entretien du bien familial, se retrouve à devoir suivre de près l’actualité législative nationale, la jurisprudence locale de sa commune et le calendrier de son propre diagnostic énergétique, une charge mentale et administrative sans commune mesure avec celle d’un simple bailleur classique.

Gare de Bourg-Saint-Maurice vue depuis Les Arcs
La gare de Bourg-Saint-Maurice, porte d’entrée de la vallée où se joue, chaque saison, l’équilibre entre logements touristiques et logements permanents. Crédit : Florian Pépellin — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Reste à savoir si la centralisation entamée avec « API Meublés » est le premier pas vers une simplification durable, ou seulement une nouvelle strate ajoutée à un millefeuille réglementaire déjà dense. La réponse dépendra largement de la capacité de l’État à stabiliser, au moins pour quelques années, un cadre que chaque élection municipale peut aujourd’hui remettre en cause, comme viennent de le montrer, à quelques mois d’intervalle, les choix opposés de deux majorités successives à Bourg-Saint-Maurice.

Pour l’instant, le conseil le plus concret que peuvent suivre les propriétaires concernés tient en peu de mots : vérifier sans attendre l’ouverture effective d' »API Meublés » plutôt que de se fier à un ancien numéro communal, budgéter le risque d’une amende qui peut représenter plusieurs mois de revenus locatifs pour un bien modeste, et suivre de près les délibérations de leur conseil municipal, où se joue désormais une partie au moins aussi importante de leur avenir locatif que dans les textes votés à Paris. La montagne française a longtemps vécu sur des équilibres tacites entre stations, mairies et propriétaires. Cette période semble en grande partie révolue, remplacée par un enchevêtrement de règles nationales et locales qu’il faut désormais surveiller activement, saison après saison.

Sources et Références

  • Loi n°2024-1039 du 19 novembre 2024 visant à remédier aux déséquilibres du marché locatif (loi « Le Meur »)
  • Boursorama / Capital, « Si vous louez un meublé touristique, vous devrez dans quelques semaines effectuer cette nouvelle démarche », 12 août 2026
  • Le nouvel Economiste, « Résidences de tourisme en montagne : un modèle de propriété sous pression », 16 septembre 2026
  • Le Dauphiné Libéré, « Bourg-Saint-Maurice : pourquoi la commune abroge la régulation des meublés de tourisme », 11 septembre 2026