Face nord de la Montagne de Lure, Alpes-de-Haute-Provence

Montagne de Lure : quand l’écologie se bat contre l’écologie pour 20 000 panneaux solaires

Sur les contreforts sud de la Montagne de Lure, dans les Alpes-de-Haute-Provence, une forêt mature de 12,7 hectares est au cœur d’une bataille juridique qui dure depuis cinq ans. D’un côté, Engie Green, filiale renouvelable de l’un des plus grands énergéticiens français, qui veut y installer 43 000 m² de panneaux solaires, soit l’équivalent d’environ 20 000 modules au format standard. De l’autre, une association de protection de la nature qui ne se bat pas contre la transition énergétique, mais contre la manière dont elle se déploie sur son territoire. Ce n’est pas un combat entre pro et anti-écologie. C’est un combat entre deux écologies qui ne s’accordent plus sur les priorités.

Un projet, 20 000 panneaux, et une forêt en jeu

Le projet, connu sous le nom de « Seygne », est porté par la société SOLAIREPARCMPO79, filiale d’Engie Green, sur la commune d’Ongles. Il prévoit une centrale d’environ 8 mégawatts-crête, capable de produire 12,7 gigawattheures par an, soit l’équivalent de la consommation électrique d’environ 2 720 foyers selon les données du dossier. Le prix à payer, selon l’association Amilure, « Les Amis de la Montagne de Lure », qui suit le dossier depuis son origine, est le défrichement de 12,7 hectares de forêt mature, remplacée par des panneaux montés sur structures aluminium et quatre bâtiments techniques, pour une exploitation prévue sur quarante ans.

Parc photovoltaïque au sol en Provence
Un parc photovoltaïque au sol en Provence, illustrant le type d’installation prévu sur le site de Seygne, à Ongles. Crédit : François Goglins — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Amilure, association reconnue d’intérêt général, dont le statut permet de déduire fiscalement une part des dons qui financent ses recours juridiques, ne conteste pas le principe du solaire. Elle conteste ce projet précis, au nom d’une destruction de forêt mature jugée disproportionnée, de l’absence d’étude sérieuse des alternatives sur toiture ou sur friche industrielle, d’une contradiction avec les orientations forestières départementales et d’une analyse jugée insuffisante du bilan carbone sur l’ensemble du cycle de vie de l’installation.

Une bataille judiciaire qui n’en finit pas

Le calendrier judiciaire du dossier Seygne illustre à lui seul la lenteur et l’incertitude de ce type de contentieux. Amilure a saisi le tribunal administratif de Marseille le 15 juillet 2020. Le tribunal a rejeté son recours le 19 janvier 2023. L’association a fait appel, et la cour administrative d’appel de Marseille lui a donné raison le 31 décembre 2024, annulant l’autorisation de défrichement. SOLAIREPARCMPO79 a alors formé un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État le 6 mars 2025, une procédure qui, à ce jour, n’a pas encore livré son verdict définitif. Entre-temps, le conseil municipal d’Ongles a voté, le 10 février 2025, contre le renouvellement de la promesse de bail emphytéotique consentie à Engie Green, un désaveu politique local qui ne suffit cependant pas, à lui seul, à arrêter une procédure d’autorisation qui relève avant tout du droit de l’environnement et de l’urbanisme.

Cinq ans de procédure, trois juridictions successives, et un dossier toujours pas définitivement tranché : ce cas résume assez bien la réalité du contentieux environnemental français, où le temps judiciaire s’étire largement au-delà du temps politique ou médiatique. Le sujet rejoint, sous un autre angle, celui que nous avions déjà documenté à propos des conflits d’usage autour de la ressource en eau en montagne : des recours qui s’accumulent, des années d’instruction, et un résultat final qui reste incertain jusqu’au dernier jugement.

Une montagne assiégée par une douzaine de projets

Le dossier de Seygne n’est que l’un des maillons d’une liste bien plus longue. Amilure recense une douzaine de projets photovoltaïques qu’elle combat activement sur son périmètre d’action, qui couvre la Montagne de Lure et le plateau d’Albion voisin : Défends du Bon Péou aux Omergues, Jas d’Aubert à Cruis, Le Grand Bois à Montfort, Les Fraches à Redortiers, Les Hibiscus à Mallefougasse, Les Marines à Châteauneuf-Val-Saint-Donat, Les Mûres Basses et Plan de Banon à Banon, Les Pierras à Lurs, Malaga à Aubignosc, et Sigriès et Rouyère à Limans. L’association tient également à l’œil quatre projets supplémentaires, dont un particulièrement révélateur des tensions institutionnelles du dossier : HyGreen, porté par l’agglomération Durance Luberon Verdon Agglomération elle-même, sur pas moins de 200 hectares.

C’est là que le paradoxe annoncé dans le titre prend tout son sens. Une collectivité publique intercommunale, dont la mission inclut la protection du cadre de vie et de l’environnement de son territoire, porte elle-même l’un des plus vastes projets solaires de la zone. Une association de protection de la nature se retrouve donc à combattre, avec les mêmes arguments écologiques, aussi bien des multinationales de l’énergie que des collectivités locales, brouillant la ligne habituelle entre « acteurs économiques prédateurs » et « pouvoirs publics protecteurs » qui structure souvent le récit médiatique de ce type de conflit.

Paysage de la Montagne de Lure
Les paysages de la Montagne de Lure, au cœur de la réserve de biosphère Luberon-Lure. Crédit : ADT 04 — Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

Le combat d’Amilure ne se limite d’ailleurs pas au solaire. L’association, dont le périmètre d’action couvre à la fois la Montagne de Lure et le plateau d’Albion, s’oppose par principe à tout projet éolien sur son territoire, à l’image du dossier du Crapon à Redortiers, ainsi qu’à un projet de valorisation de biomasse à Gardanne. Cette opposition transversale aux trois grandes filières renouvelables terrestres, solaire, éolien et biomasse, écarte d’emblée l’hypothèse d’une association qui défendrait une énergie contre une autre par pur calcul stratégique : sa grille de lecture reste la même quelle que soit la technologie, fondée sur l’échelle du projet, la nature du terrain sacrifié et l’existence ou non d’alternatives moins destructrices déjà disponibles, notamment sur du bâti existant ou des friches industrielles.

Quand les tribunaux se contredisent d’une vallée à l’autre

La victoire d’Amilure à Ongles en décembre 2024 n’a pas fait jurisprudence pour l’ensemble du massif. Le 7 mai 2026, le Conseil d’État a annulé l’arrêt de la cour administrative d’appel de Marseille qui avait invalidé la dérogation aux espèces protégées accordée au projet solaire de Cruis, l’un des autres dossiers suivis par l’association, sur la même Montagne de Lure. Deux communes voisines, deux projets similaires en apparence, deux issues judiciaires opposées à quelques mois d’intervalle : la jurisprudence administrative sur les dérogations à la protection des espèces reste, de fait, éminemment casuistique, tranchée projet par projet plutôt que sur un principe stable et prévisible que les porteurs de projets comme les associations pourraient anticiper avec certitude.

Cette instabilité juridique a un coût que personne ne budgétise vraiment : elle pousse les développeurs à multiplier les projets en misant sur la loi des grands nombres, sachant qu’une partie seulement sera bloquée par les tribunaux, tout en obligeant des associations aux moyens limités à se battre simultanément sur une douzaine de fronts, sans jamais savoir laquelle de leurs batailles fera basculer la jurisprudence dans un sens ou dans l’autre.

Le décalage entre les deux affaires, Ongles et Cruis, tient beaucoup à la façon dont chaque juridiction apprécie, au cas par cas, la solidité des mesures de compensation écologique proposées par le porteur de projet et la disponibilité réelle d’alternatives moins impactantes. Ce degré d’appréciation locale, propre au droit administratif français, explique pourquoi deux dossiers en apparence comparables, une même montagne, une même filière, des espèces protégées de nature similaire, peuvent aboutir à des décisions strictement inverses selon la chambre qui les examine et la qualité des pièces versées au dossier par chacune des parties. Pour un développeur comme pour une association, cela signifie qu’aucune victoire ni aucune défaite locale ne peut être considérée comme acquise ailleurs sur le massif, ce qui prolonge mécaniquement la durée et le coût de l’ensemble du contentieux.

Un autre chemin est-il possible ?

Amilure elle-même reconnaît qu’une partie des projets solaires du secteur ne pose pas de problème majeur. Cinq installations, d’une envergure réduite comprise entre 3,6 et 7 hectares, sont classées par l’association comme « tolérables », en raison de leur faible impact sur les paysages, l’agriculture et la biodiversité locale. À quelques kilomètres de là, à Banon, un projet de centrale photovoltaïque « villageoise » installée sur le site d’une ancienne décharge a été présenté en réunion publique le 21 novembre 2025, une configuration que les associations locales jugent généralement plus acceptable, puisqu’elle valorise un terrain déjà artificialisé plutôt qu’une forêt ou un espace naturel intact.

Cette distinction, entre solaire sur sol déjà dégradé et solaire sur forêt ou espace naturel préservé, est précisément ce que porte le collectif Elzéard « Lure en résistance », qui a organisé le 16 mars une randonnée de protestation au départ de Cruis, avec l’espoir affiché que la centrale d’Ongles soit un jour démantelée, et qui multiplie depuis les ateliers de sensibilisation, jusqu’à un « toxic tour » organisé fin août 2026 pour faire connaître au grand public les nuisances qu’elle attribue aux grands parcs photovoltaïques implantés en zone naturelle.

Deux écologies, un seul climat

Le conflit de la Montagne de Lure ne se résume pas à un combat entre les défenseurs du climat et les défenseurs de la nature, ces deux causes étant portées, souvent par les mêmes personnes, à des échelles différentes. Il révèle plutôt une question que la loi française n’a pas encore tranchée clairement : à quelle échelle, et sur quels sols, la transition énergétique doit-elle se déployer en priorité, avant d’aller chercher des hectares supplémentaires sur des forêts matures en zone de montagne ? Tant que cette hiérarchie ne sera pas fixée par une doctrine nationale stable, plutôt que par des jurisprudences locales contradictoires, chaque nouveau projet solaire en zone naturelle rejouera, vallée après vallée, la même bataille que celle de Seygne, avec la même incertitude sur son issue.

Sommet de la Montagne de Lure
Le sommet de la Montagne de Lure, dont la jurisprudence sur les projets solaires varie d’une commune à l’autre du massif. Crédit : Sanclaste — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Il y a, dans ce dossier, une leçon qui dépasse largement le seul cas de la Montagne de Lure. La France s’est fixé des objectifs ambitieux de développement du solaire au sol pour tenir ses engagements climatiques, sans toujours se donner, en parallèle, les outils de planification qui permettraient d’orienter ces projets en priorité vers les terrains déjà artificialisés, friches industrielles, parkings, toitures, avant de solliciter des forêts matures ou des espaces naturels protégés. Le contraste entre le projet villageois de Banon, installé sur une ancienne décharge, et celui de Seygne, sur une forêt classée, montre qu’une autre trajectoire est possible. Elle suppose simplement que l’État et les collectivités assument un tri plus explicite entre les projets, plutôt que de laisser cette hiérarchisation se faire, par défaut, dans les prétoires, au gré de recours associatifs dont l’issue reste, comme à Ongles et à Cruis, largement imprévisible.

Sources et Références

  • Amilure, « Les Amis de la Montagne de Lure », carte des projets photovoltaïques et pages de suivi des dossiers
  • Cour administrative d’appel de Marseille, arrêt du 31 décembre 2024, projet Seygne, Ongles
  • Conseil d’État, décision du 7 mai 2026, projet solaire de Cruis
  • Le Dauphiné Libéré, « À Cruis, la justice autorise le parc photovoltaïque à déroger au droit environnemental »
  • La Provence, « On espère que la centrale soit démantelée : une balade contre les parcs photovoltaïques sur la Montagne de Lure »
  • La Provence, « De l’énergie locale et solidaire grâce à une centrale photovoltaïque villageoise à Banon ? »