Le dôme immaculé du Mont Blanc capturé avec un traitement sépia, évoquant la montagne sauvage telle qu'elle apparaissait aux pionniers du 18e siècle.

Mont Blanc 1786 : Le sommet volé

L’alpinisme n’est pas né d’une volonté sportive, mais d’une soif scientifique mâtinée d’appât du gain. En l’an de grâce 1786, la notion même d’escalader une montagne pour le plaisir n’existe pas. Les sommets sont perçus par les paysans comme le domaine des démons et des tempêtes, des lieux maudits que l’on contourne le regard baissé. Pourtant, lors d’une froide nuit d’août, deux hommes que tout oppose vont se hisser sur le Toit de l’Europe, changeant à tout jamais la relation entre l’humanité et la verticalité. Mais derrière le triomphe de cette toute première ascension du Mont Blanc se cache l’une des plus grandes injustices et manipulations médiatiques de l’histoire. L’ALPIN gratte les vieux parchemins pour dévoiler le mensonge originel de Chamonix.

Pour saisir l’immensité de l’exploit, il faut effacer de nos esprits tout ce que nous connaissons de l’équipement moderne. Pas de Gore-Tex, pas de piolets profilés, pas de crampons en acier forgé, ni de cartes météo satellitaires.

À la fin du XVIIIe siècle, on s’aventure sur les glaciers vêtu de redingotes en grosse laine, de guêtres de cuir lourd et de chapeaux à larges bords. On s’aide de longs bâtons ferrés (les alpenstocks) pour sonder les crevasses, et l’on ignore absolument tout des effets physiologiques de l’altitude sur le corps humain.


1. Le défi du savant genevois

L’étincelle qui va mettre le feu aux poudres de la conquête alpine ne vient pas de France, mais de la riche république de Genève.

L’obsession de de Saussure

Le jeune et brillant naturaliste suisse Horace-Bénédict de Saussure est fasciné par ce dôme blanc gigantesque qu’il aperçoit depuis sa ville. En 1760, il se rend dans la modeste bourgade rurale de Chamonix. Convaincu que le sommet est atteignable et qu’il recèle de précieux secrets atmosphériques et géologiques, il publie une promesse folle dans toutes les paroisses de la vallée : il offre une très forte récompense en argent au premier homme qui trouvera un chemin jusqu’au sommet du Mont Blanc.

Le mythe de la montagne maudite

Pendant plus de vingt-cinq ans, la prime reste intouchée. Les paysans chamoniards, chasseurs de chamois ou chercheurs de cristaux, osent à peine s’aventurer sur la bordure des glaciers. La superstition règne en maître. Les crevasses bleutées sont considérées comme les portes de l’enfer, et la légende raconte que des esprits malins déclenchent des avalanches pour punir les intrus. De nombreuses tentatives avortent, repoussées par la rudesse de la glace, la peur du vide et le mal aigu des montagnes, ce mal invisible qui foudroie les hommes sans prévenir.


2. L’alliance de la carpe et du lapin

L’année 1786 marque un tournant. Deux hommes de la vallée, aux profils radicalement différents, vont voir leurs destins se lier de manière aussi inattendue que dramatique.

Paccard, le médecin idéaliste

D’un côté, nous avons le docteur Michel Paccard. C’est un homme de lettres, un scientifique passionné de botanique et de barométrie. C’est un notable de Chamonix qui ne court pas après l’argent de la récompense, mais après la connaissance. Il a passé des années à observer la montagne à la longue-vue, à cartographier mentalement les itinéraires et à étudier les mouvements des glaciers. Pour lui, vaincre le Mont Blanc est une mission scientifique suprême.

Balmat, le chasseur de primes

De l’autre côté, il y a Jacques Balmat. Vingt-quatre ans, robuste, orgueilleux, c’est un chasseur de cristaux habitué aux nuits à la belle étoile et à la rudesse des rochers. Lui est dévoré par l’ambition et terriblement endetté. La prime promise par de Saussure est son obsession. Quelques semaines avant l’ascension historique, Balmat s’est perdu lors d’une tentative avortée. Il a passé la nuit seul, terré dans la neige sur l’immense glacier des Bossons, et a survécu sans geler. Ce bivouac involontaire a brisé le mythe : on peut survivre à une nuit en haute altitude. Paccard, qui a besoin d’un porteur fort et endurant pour l’accompagner, et Balmat, qui a besoin du cerveau du médecin pour trouver la voie finale, s’allient. C’est le pacte de l’eau et du feu.

es crevasses béantes et terrifiantes de la Mer de Glace dans le massif du Mont-Blanc, le premier grand obstacle des explorateurs chamoniards.

3. La victoire du 8 août 1786

Le 7 août 1786, les deux hommes quittent le village de Chamonix en toute discrétion. Ils n’ont emporté qu’une couverture, quelques provisions et les lourds instruments scientifiques de Paccard (baromètre et thermomètre).

Le bivouac glacial

Ils passent la première nuit au sommet de la Montagne de la Côte, une arête rocheuse qui borde les glaciers. Le lendemain matin, à l’aube, la marche s’engage sur les immensités blanches. Il n’y a pas de trace à suivre. L’altitude commence à faire des ravages. Le souffle est court, la lumière réverbérée par la neige brûle leurs yeux (ils ne portent pas de lunettes de glacier, inexistantes à l’époque). Le vent se lève, cinglant leurs visages à coups de cristaux de glace. Balmat, épuisé par le manque de sommeil, veut faire demi-tour. C’est Paccard, selon les notes retrouvées bien plus tard, qui le pousse à continuer, obstiné par sa lecture du baromètre.

Le drapeau rouge sur le dôme

Dans l’après-midi du 8 août, l’air est si rare que les deux hommes doivent s’arrêter tous les dix pas pour reprendre leur souffle. Leurs lèvres sont fendillées, leurs visages noircis par les UV. Mais la pente s’adoucit enfin. À 18h23, l’incroyable se produit. Il n’y a plus rien au-dessus d’eux. Jacques Balmat et Michel Paccard se tiennent debout sur le point culminant des Alpes.

Dans la vallée, le baron Adolf von Gersdorf, un ami de Paccard, observe la scène à la longue-vue. Il voit les deux minuscules silhouettes se détacher sur le ciel crépusculaire et agiter un drapeau rouge au bout d’un bâton. Le Toit de l’Europe vient d’être conquis. Paccard, fidèle à sa mission, passe une demi-heure au sommet à faire des relevés barométriques pendant que Balmat piétine pour se réchauffer par -12°C.


4. Le mensonge et la gloire

Si l’ascension est un chef-d’œuvre de courage, la descente marque le début de la plus grande injustice de l’histoire de la montagne.

La calomnie de Bourrit

Lorsqu’ils atteignent enfin Chamonix le 9 août, Michel Paccard est dans un état lamentable. Frappé de cécité des neiges (ophtalmie), il a les yeux brûlés et le visage boursouflé. Balmat, physiquement plus résistant, s’empresse d’aller réclamer sa prime. C’est alors qu’entre en scène Marc-Théodore Bourrit. Cet écrivain et artiste suisse, jaloux de ne pas avoir été le premier au sommet, ne supporte pas la réussite de Paccard. Bourrit publie alors un récit totalement falsifié de l’ascension. Il y dépeint le docteur Paccard comme un lâche, traîné de force et à genoux jusqu’au sommet par un Jacques Balmat héroïque et surpuissant.

La réhabilitation tardive

Balmat, voyant là l’opportunité d’accaparer toute la gloire (et l’argent), ne dément pas la version romancée de Bourrit. Il devient le héros de l’Europe, celui qui guidera Horace-Bénédict de Saussure au sommet l’année suivante, adoubé par le roi de Sardaigne qui lui donne le titre de « Balmat du Mont Blanc ». Paccard, homme digne et silencieux, meurt en 1827 sans avoir jamais pu rétablir la vérité, son journal de bord ayant mystérieusement « disparu » (volontairement écarté par ses détracteurs).

Il faudra attendre près d’un siècle pour que des historiens britanniques du prestigieux Alpine Club fouillent les archives et retrouvent les notes scientifiques de Paccard, prouvant de manière irréfutable que le médecin était bien le véritable cerveau de l’expédition et le leader moral de l’ascension.

Si vous passez un jour au centre de Chamonix, jetez un œil aux monuments de bronze. Pendant longtemps, seule la statue de Balmat trônait fièrement aux côtés de de Saussure, pointant le doigt vers le sommet, ignorant superbement l’homme sans qui rien n’aurait été possible. La statue de Michel Paccard, elle, n’a été érigée, seule, de l’autre côté de la rivière, qu’en 1986, soit deux cents ans après son triomphe silencieux. C’est là toute la complexité des grands exploits alpins, où l’égo des hommes, souvent, résonne plus fort que le silence des glaces, bien avant l’avènement des héros vertigineux de la modernité comme Jean-Marc Boivin et son parapente pionnier.

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