Cliché d'archive sépia de Patrick Vallençant en pleine action, engagé dans une pente vertigineuse avec ses longs skis droits et un piolet à la main.

Vallençant : Le maître du vide

Il y a des hommes qui se contentent de suivre les traces laissées par leurs aînés, et il y a ceux qui décident de tracer les leurs là où personne n’aurait jamais cru cela possible. Si les années 1960 ont vu naître les prémices du ski de l’impossible, la décennie suivante a été marquée par l’avènement d’un Français au charisme foudroyant. Cheveux longs au vent, regard perçant et technique irréprochable, Patrick Vallençant n’a pas seulement skié des montagnes : il a inventé une discipline à part entière. Le « ski-alpinisme » est né de son imagination et de son refus viscéral de la chute. L’ALPIN dépoussière les carnets d’expédition pour vous raconter la vie fulgurante et la mort ironique du roi de la pente raide.

Pour comprendre l’impact de Patrick Vallençant, il faut se replonger dans l’atmosphère très particulière du milieu de la montagne dans les années 1970. L’air y est saturé d’un désir de liberté et d’une volonté de briser les codes académiques de l’alpinisme classique.

Comme nous l’avions évoqué en retraçant le formidable exploit de Sylvain Saudan dans le couloir Whymper, la porte du ski extrême venait tout juste d’être entrouverte. Sylvain Saudan avait prouvé qu’il était possible de survivre à une pente de 55 degrés avec des planches. Mais Patrick Vallençant, lui, voulait y ajouter la fluidité, l’élégance et la pureté du mouvement alpin.


1. L’âge d’or de la pente raide

Vallençant n’était pas un skieur ordinaire cherchant le frisson. C’était avant tout un guide de haute montagne, un grimpeur d’élite issu de la prestigieuse École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA) de Chamonix.

Le dépassement du maître

Dès le début des années 70, une rivalité silencieuse mais acharnée (souvent amplifiée par la presse de l’époque) s’installe entre le Suisse Sylvain Saudan et les jeunes loups français menés par Vallençant et son compagnon de cordée Anselme Baud. Saudan était un glisseur qui s’attaquait à la montagne. Vallençant était un alpiniste qui décidait de redescendre ses propres ascensions à ski. La nuance est fondamentale. Vallençant refuse l’idée d’être déposé en hélicoptère ou d’utiliser des cordes fixes. Pour lui, la descente n’a de valeur que si la montagne a été gravie à la force des mollets et des piolets. C’est l’éthique du puriste absolu.

Le couloir Couturier

L’un de ses chefs-d’œuvre fondateurs a lieu en 1973. Il jette son dévolu sur la face nord de l’Aiguille Verte, le versant opposé à celui vaincu par Saudan. Il vise le couloir Couturier. C’est un toboggan de glace noire et de neige dure de 1 000 mètres de dénivelé, incliné à 50 degrés de moyenne avec des passages frôlant les 55 degrés. Vallençant le gravit, puis chausse ses immenses skis de deux mètres de long. Devant lui, le vide absolu plonge vers le bassin d’Argentière. La moindre faute de carre équivaut à un saut sans parachute. Il réussit la descente avec une maîtrise qui sidère la communauté montagnarde, ouvrant définitivement l’ère du « ski-alpinisme ».

Le terrifiant couloir Couturier sur la face nord de l'Aiguille Verte, un toboggan de glace de 1000 mètres d'une raideur effroyable.

2. L’invention du virage pédalé sauté

Là où Saudan survivait en utilisant le virage « essuie-glace » (un blocage violent des skis après une rotation aérienne), Vallençant cherche la courbe. Il va inventer un geste technique d’une grâce et d’une complexité absolue.

L’évolution de la technique

Ce nouveau mouvement sera baptisé le « virage pédalé sauté ». Le principe est contre-intuitif et terrifiant. Dans une pente à 50 degrés, le skieur doit se redresser face au vide. Il prend appui sur le ski amont (celui du haut), donne une impulsion violente pour se soulever, et fait littéralement pivoter ses skis dans les airs. Mais au lieu de replaquer brutalement ses carres dans la glace pour s’arrêter net, Vallençant atterrit en douceur et laisse filer ses skis pour boucler la courbe, avant de déclencher le virage suivant.

L’art de l’équilibre absolu

Ce mouvement continu exige une coordination neuromusculaire hors du commun et des cuisses d’acier. Surtout, il implique d’accepter une fraction de seconde de chute libre à chaque changement de direction. Vallençant exécute ce ballet mortel avec un piolet dans une main et un bâton de ski dans l’autre, prêt à enrayer la moindre glissade par un ancrage réflexe dans la glace. C’est une danse macabre où le rythme cardiaque ne redescend jamais.


3. Du mont Blanc à la cordillère

L’appétit du jeune guide ne se limite pas aux Alpes françaises. Ayant repoussé les limites du possible dans son propre jardin, il décide d’exporter sa vision du ski sur d’autres continents.

Les expéditions lointaines

À la fin des années 70, Vallençant monte des expéditions légères et engagées vers les plus hauts sommets de la planète. En 1979, il s’attaque aux Andes péruviennes. Il réussit la première descente à ski de l’Artesonraju (6 025 mètres) et du Huascarán, le point culminant du Pérou (6 768 mètres). À de telles altitudes, où l’oxygène se fait si rare que chaque virage sauté épuise le corps comme un sprint de cent mètres, l’exploit physiologique est monumental. Il démontre que le ski extrême n’est pas limité aux couloirs alpins, mais peut s’appliquer aux géants himalayens et andins.

La médiatisation par l’image

Vallençant n’est pas seulement un athlète de génie ; il a très vite compris le pouvoir de l’image. Il fonde la société de production « Degré Plus » (en référence à l’inclinaison des pentes qu’il dévale). Il commence à réaliser des documentaires stupéfiants où on le voit évoluer sur des parois verticales. Ces films, souvent commentés par sa propre voix rocailleuse, font frissonner les spectateurs dans les festivals de montagne et contribuent à populariser une discipline jusqu’alors considérée comme suicidaire par le grand public. Il organise également les fameux « Stages Vallençant » à Chamonix, où il enseigne à des skieurs chevronnés comment affronter la verticalité et maîtriser la peur.


4. Une fin ironique et tragique

La carrière de Patrick Vallençant est une longue série de bras de fer remportés contre la mort. On l’imagine disparaître emporté par une avalanche dantesque ou balayé par une plaque de glace dans l’Himalaya. Mais le destin a un sens de l’humour macabre.

L’accident de 1989

Le 22 mars 1989, Patrick Vallençant ne skie pas. Il se trouve dans le sud de la France, sur la montagne Sainte-Victoire, près d’Aix-en-Provence. Il y a fondé une école d’escalade et accompagne des stagiaires. Alors qu’il se trouve sur un sentier d’approche banal, en baskets, sans aucun équipement de sécurité, pour montrer une simple voie d’escalade à ses élèves, il perd l’équilibre. Une banale glissade sur quelques mètres de rocher facile. Mais la configuration du terrain est traîtresse : il bascule au-delà du rebord et fait une chute mortelle d’une centaine de mètres. L’homme qui avait survécu aux couloirs de glace à 60 degrés a été tué par un sentier de randonnée provençal.

La trace indélébile

La mort de Patrick Vallençant à l’âge de 42 ans choque profondément le monde de la montagne. Il laisse derrière lui une trace indélébile sur la neige de l’histoire. Aujourd’hui, lorsque les meilleurs freeriders mondiaux s’élancent dans des couloirs vertigineux avec leurs larges skis paraboliques, ils ne font qu’emprunter la porte que Vallençant a dégondée à coups de piolet quarante ans plus tôt.

Il a redéfini le champ des possibles, transformant des parois réputées infranchissables en de magnifiques terrains de jeu blanc. L’héritage du « maître du vide » ne se mesure pas seulement en degrés d’inclinaison, mais en degrés de liberté.

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