L’invention du téléski par Jean Pomagalski

Imaginez une époque où le concept même de « forfait de ski » n’existait pas, bien avant que l’on s’inquiète de voir le forfait de ski à 100 euros. Une époque où la gravité était un luxe qui se méritait à la sueur de son front, au prix d’interminables heures d’ascension. Puis, en 1936, sur les pentes vierges de l’Alpe d’Huez, un ingénieur polonais passionné de mécanique a bricolé un moteur de camion, des câbles et des perches en bois de noisetier. Jean Pomagalski ne le savait pas encore, mais il venait de déclencher la plus grande révolution économique et sociale de l’histoire des Alpes. Voici l’histoire fascinante du tout premier « tire-fesses ».

Le ski alpin est né d’une contradiction. C’est le seul sport au monde où l’immense majorité des pratiquants refuse catégoriquement de fournir l’effort physique nécessaire pour atteindre son point de départ.

Aujourd’hui, alors que nous débattons des télésièges chauffants et des immenses téléphériques transfrontaliers (comme ceux évoqués dans notre dossier sur Les liaisons pour skier en Italie), il est difficile d’imaginer la rudesse des pionniers, à l’image de Frison-Roche qui skiait l’impossible dès 1928. L’histoire des remontées mécaniques n’est pas qu’une simple évolution technique. C’est un roman d’aventure, fait d’acier, de cambouis, de faillites et de coups de génie, qui a définitivement transformé nos vallées pastorales en empires touristiques, un modèle économique aujourd’hui à la croisée des chemins comme nous l’analysons dans notre dossier sur la fin du « Tout-Ski » et les nouveaux enjeux de la montagne. Et tout a commencé avec un homme : Jean Pomagalski.

Monter à la force des mollets

Pour mesurer l’impact de l’invention de Pomagalski, il faut s’immerger dans la réalité glaciale des hivers d’avant-guerre, une époque presque aussi mystérieuse que celle d’Ötzi, la momie des glaces.

La suprématie des peaux de phoque

Au début du XXe siècle, le ski est strictement un sport de randonnée (ou « ski d’alpinisme »), partageant ses racines avec le télémark et le retour du talon libre. Les skieurs collent de véritables peaux de phoque sous leurs immenses planches en bois de frêne pour empêcher le recul lors de la montée, une époque héroïque à comparer avec la technologie actuelle dans notre étude sur l’évolution du ski, de l’arbre au carbone. L’ascension prend souvent une demi-journée, un niveau d’engagement comparable à la traversée des Écrins, pour s’offrir une unique descente de vingt minutes. Le ski est alors réservé à une élite sportive, militaire (les bataillons de Chasseurs Alpins) ou aristocratique. L’effort est colossal, bien loin du confort abordé dans nos sélections contemporaines des Plus beaux spas et thermes d’altitude. À l’époque, le seul réconfort après la montée est un vin chaud au coin d’un feu de bois.

Les premières tentatives laborieuses

Bien sûr, la bourgeoisie fortunée qui fréquente les palaces de Chamonix ou de Saint-Moritz cherche rapidement des solutions pour s’épargner la sueur. On invente le « ski-jöring », où les skieurs sont tractés sur le plat par des chevaux. On utilise les trains à crémaillère existants (conçus initialement pour l’été) ou de lourds funiculaires terrestres. Le premier téléphérique pour skieurs voit le jour en Suisse, mais c’est une infrastructure lourde, extrêmement coûteuse, réservée à des pentes très spécifiques et nécessitant des années de génie civil. Il manque une solution légère, bon marché, et adaptable au relief.

Le bricolage de génie à l’Alpe d’Huez

Nous sommes en 1936. En France, c’est l’année des premiers congés payés. Le tourisme populaire frémit. À l’Alpe d’Huez, un petit village d’altitude du massif de l’Oisans, la neige est abondante, mais les skieurs s’épuisent.

Un ingénieur et un moteur de camion

Jean Pomagalski est un entrepreneur d’origine polonaise, ingénieur en électricité et en mécanique, installé à Grenoble. Passionné de montagne, il skie régulièrement à l’Alpe d’Huez. Constatant l’épuisement de ses amis, il décide d’appliquer les principes de la mécanique industrielle aux pentes enneigées. Il récupère le pont arrière d’un camion de marque Dodge réformé et l’installe au sommet de la piste de l’Éclose. Ce moteur thermique entraîne une grande poulie de renvoi autour de laquelle tourne un câble continu en acier, tendu jusqu’en bas de la pente.

L’invention de la perche débrayable

Faire tourner un câble est une chose, s’y accrocher en est une autre. Les Suisses avaient déjà testé des systèmes de « T-bars » (les fameuses pioches) fixées de manière permanente au câble, mais le départ était brutal et provoquait de violentes chutes. Le trait de génie absolu de Pomagalski réside dans la « douille débrayable ». Il conçoit une perche (initialement en bois de noisetier, puis en aluminium) terminée par une sellette. La perche est reliée au câble par une attache métallique astucieuse. Au départ, la perche est immobile. Lorsque le skieur s’installe et donne l’impulsion, la douille s’accroche fermement au câble en mouvement. Le départ est progressif, sans à-coups vertébraux. Le téléski moderne vient de naître.

De l’artisanat à l’empire industriel

Le succès sur la piste de l’Éclose est immédiat et retentissant. Pour la première fois de l’histoire, on peut enchaîner dix, quinze descentes dans la même journée sans cracher ses poumons.

Le brevet qui changea le monde

Jean Pomagalski dépose son brevet. Très vite, toutes les stations naissantes veulent leur « monte-pente ». La structure est légère : quelques pylônes métalliques enfoncés dans la terre, un moteur en bas, une poulie en haut, et le tour est joué. C’est cette légèreté d’installation qui va permettre la création de dizaines de micro-stations dans des villages reculés (dont beaucoup, hélas, finiront par fermer des décennies plus tard, confrontées au mur du financement qui menace aujourd’hui les petites stations). Le téléski rend le ski accessible aux classes moyennes.

L’expansion fulgurante d’après-guerre

Après la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise « Poma » (contraction de son nom) est officiellement fondée. La technologie s’exporte dans le monde entier : États-Unis, Japon, Amérique du Sud. Le « tire-fesses » français devient une norme mondiale. La perche télescopique est améliorée, les gares de départ deviennent de plus en plus sophistiquées. Les puristes grincheux accusent l’invention de détruire l’esprit noble de l’alpinisme, tel que le concevait René Desmaison ou lors d’une traversée du Cervin, mais la machine économique est lancée et rien ne pourra l’arrêter. Le métier de perchman devient une figure incontournable des hivers savoyards et isérois, au même titre que la gestion de l’avenir des barrages alpins.

L’héritage Poma aujourd’hui

Jean Pomagalski décède en 1969. Il a eu le temps de voir son invention rudimentaire de l’Alpe d’Huez se métamorphoser en une gigantesque multinationale de transport par câble.

Télécabine mythique surplombant une mer de nuages en haute montagne, symbole de l'empire industriel fondé par Pomagalski.

La survie du téléski

Aujourd’hui, l’entreprise Poma construit des télécabines ultra-modernes, des funiculaires urbains (comme ceux de Medellin ou de New York) et d’immenses téléphériques débrayables. Pourtant, malgré la prolifération des télésièges à six places chauffants, le bon vieux téléski n’a pas totalement disparu, restant un outil d’apprentissage où la maîtrise du matériel est clé, tout comme le réglage précis de vos fixations pour skier en toute sécurité. S’il est en voie d’extinction sur les fronts de neige des immenses stations, il reste le meilleur atout des petites stations familiales, parfaites pour profiter du ski en avril. Il résiste parfaitement au vent là où les télésièges doivent fermer, il coûte infiniment moins cher à l’entretien, et il reste le meilleur outil d’apprentissage de l’équilibre pour les jeunes skieurs.

Le prix du confort

En s’asseyant confortablement sur le cuir d’une télécabine contemporaine, il est bon de se souvenir que toute cette industrie repose sur le pragmatisme d’un ingénieur et d’un moteur de camion Dodge des années 30. Le téléski a supprimé la douleur de la montée, mais il a aussi changé notre rapport à la montagne. Il a fait de l’altitude un bien de consommation courante.

La prochaine fois que vous saisirez cette tige de métal glacée au départ d’une piste, et que le léger à-coup vous propulsera vers le sommet, ayez une pensée émue pour Jean Pomagalski. L’homme qui a vaincu la gravité avec un morceau de noisetier.