Le sommet pyramidal parfait et terrifiant du K2 émergeant des nuages dans le massif du Karakoram.

K2 1954 : La gloire et ses ombres

Dans le grand livre de l’alpinisme, les victoires sont souvent écrites à l’encre dorée de l’héroïsme. Mais parfois, si l’on gratte le parchemin, on y découvre des taches de sang, de sueur et de trahison. En 1954, une année après la conquête britannique de l’Everest, l’Italie, une nation encore meurtrie par la Seconde Guerre mondiale, jette toutes ses forces dans la bataille pour le K2. Le sommet sera vaincu, la nation exultera. Pourtant, derrière les sourires de la photographie officielle, se cache l’un des plus grands scandales de l’histoire du sport. L’ALPIN fouille les archives poussiéreuses pour raconter comment la montagne sauvage a brisé les hommes qui ont osé la défier.

Si l’Everest est le sommet le plus haut du monde, tous les alpinistes professionnels s’accordent à dire que le K2 (8611 mètres, situé dans la chaîne du Karakoram à la frontière sino-pakistanaise) est le plus difficile, le plus technique et le plus meurtrier.

On l’appelle « La Montagne Sauvage » (The Savage Mountain). Contrairement à l’Everest, il n’y a pas de voie facile sur le K2. Ses flancs sont des boucliers de glace vertigineux, balayés par des tempêtes d’une violence inouïe.


1. L’orgueil d’une nation

Au début des années 1950, l’Himalaya est un immense échiquier géopolitique. Les Français ont vaincu l’Annapurna en 1950. Les Britanniques ont planté l’Union Jack sur l’Everest en 1953. L’Italie, en pleine reconstruction morale et économique, a besoin d’un triomphe national.

Le général Ardito Desio

Le Club Alpino Italiano (CAI) confie l’organisation de cette expédition colossale à un homme à poigne : Ardito Desio. Géologue de formation et vétéran militaire, Desio dirige l’expédition non pas comme une cordée fraternelle, mais comme un régiment d’infanterie. Il impose une discipline de fer. Les alpinistes n’ont pas leur mot à dire sur la stratégie. Ordres, obéissance, et conquête du sommet. Tout manquement est passible de renvoi immédiat dans la vallée.

L’équipe des meilleurs

Pour mener à bien cette campagne militaire, Desio sélectionne la fine fleur de l’alpinisme italien. Parmi eux se trouvent Achille Compagnoni et Lino Lacedelli, deux vétérans robustes désignés pour l’assaut final. Mais on y trouve aussi la jeune étoile montante de la grimpe, un certain Walter Bonatti. Âgé d’à peine 24 ans, sa force physique et son endurance hors du commun en font l’atout majeur de l’équipe, bien avant qu’il ne réalise son mythique exploit hivernal en solitaire sur la face Nord du Cervin. L’équipe compte également de nombreux porteurs d’altitude locaux, les Hunzas, parmi lesquels se distingue Amir Mahdi.

Campement précaire de vieilles tentes en toile plantées sur la neige lors d'une expédition alpine historique des années 50.

2. Le siège de la pyramide

L’ascension du K2 par l’éperon des Abruzzes s’apparente à une guerre d’usure. Pendant près de deux mois, l’équipe lutte contre des vents arrachant les tentes et un froid paralysant.

L’épuisement des troupes

Lentement, méthodiquement, comme l’exige Desio depuis le camp de base, les hommes installent un chapelet de camps d’altitude. L’oxygène, l’alimentation et les cordes fixes sont acheminés à dos d’homme au-delà des 7000 mètres. Un membre de l’expédition, Mario Puchoz, meurt d’un œdème pulmonaire foudroyant au camp II, rappelant cruellement à l’équipe que la « zone de la mort » ne pardonne aucune faiblesse.

Le plan pour le sommet

Fin juillet 1954, l’heure de l’assaut final a sonné. Compagnoni et Lacedelli sont choisis pour planter le drapeau italien sur le sommet. Ils doivent établir le Camp IX, le tout dernier bivouac avant le sommet, à une altitude prévue de 8100 mètres. Leur problème ? Les lourdes bouteilles d’oxygène artificiel, indispensables pour vaincre les 500 derniers mètres, sont restées bloquées plus bas, au Camp VIII. Le plan est simple : Bonatti et le porteur hunza Mahdi doivent redescendre, récupérer les dizaines de kilos de bouteilles d’oxygène, et remonter les livrer à Compagnoni et Lacedelli au Camp IX avant la nuit.

Alpiniste d'époque brandissant un vieux piolet en bois au sommet d'une montagne enneigée, symbole de la conquête humaine.

3. La trahison du Camp IX

C’est ici que l’épopée héroïque bascule dans la tragédie humaine et le mensonge. L’histoire officielle de l’Italie va cacher la vérité pendant cinquante ans.

L’ascension désespérée

Le 30 juillet, Bonatti et Mahdi entament leur terrible corvée. Portant chacun des charges écrasantes de bouteilles d’oxygène, ils gravissent les pentes raides menant aux 8100 mètres. Mahdi, mal équipé, commence à montrer des signes graves de fatigue et d’engelures. L’oxygène se raréfie. À la tombée de la nuit, épuisés, ils atteignent l’endroit convenu pour le Camp IX. Mais il n’y a pas de tente. Compagnoni et Lacedelli ont déplacé le camp plus haut, sur un terrain extrêmement dangereux, hors de portée, et caché derrière une barre rocheuse.

Le bivouac de la mort

Dans l’obscurité totale et un froid plongeant sous les -50°C, Bonatti et Mahdi sont pris au piège. Ils ne peuvent ni redescendre dans le noir, ni atteindre la tente invisible. Compagnoni finit par leur crier depuis les hauteurs : « Laissez l’oxygène et redescendez ! ». Une phrase absurde et criminelle au vu des conditions. Bonatti et Mahdi sont condamnés à passer la nuit dehors, à 8100 mètres d’altitude, sans tente, ni duvet, ni réchaud. C’est le plus haut bivouac de survie jamais réalisé à l’époque.

Par un miracle de la volonté humaine, les deux hommes survivent à cette nuit blanche d’horreur en se frappant les membres pour ne pas geler. À l’aube, Mahdi a les pieds et les mains totalement gelés (il sera amputé de tous ses orteils et doigts). Bonatti, miraculeusement indemne, le redescend vers le Camp VIII. Ils ont laissé l’oxygène planté dans la neige, exactement là où ils ont bivouaqué.


4. Le triomphe et le mensonge

Quelques heures après la fuite de Bonatti et Mahdi pour sauver leurs vies, Compagnoni et Lacedelli sortent de leur cachette. Ils descendent récupérer l’oxygène abandonné dans la neige, s’en équipent, et s’élancent vers le sommet.

Le drapeau sur le toit du monde

Le 31 juillet 1954, à 18h00, Achille Compagnoni et Lino Lacedelli atteignent le sommet du K2. Le drapeau italien flotte enfin sur la montagne sauvage. La nouvelle fait le tour du monde. À leur retour en Italie, ils sont accueillis comme des demi-dieux. Des parades sont organisées, la nation est ivre de joie. Mais dans l’ombre, Bonatti demande des explications : pourquoi ont-ils déplacé le Camp IX, condamnant Mahdi à la mutilation et lui-même à une mort quasi certaine ?

L’invention d’une légende officielle

Pour protéger le triomphe national de toute critique, le rapport officiel rédigé par Ardito Desio va détruire Walter Bonatti. Compagnoni affirme que l’oxygène s’est épuisé deux heures avant le sommet et qu’ils ont vaincu la montagne en manquant d’air. Pire, ils accusent subtilement Bonatti d’avoir secrètement siphonné l’oxygène de leurs bouteilles pendant la nuit de son bivouac ! La diffamation est totale. Le jeune prodige est accusé de trahison et de lâcheté par son propre pays.


5. La réhabilitation tardive

Il faudra attendre un demi-siècle et une obstination maladive de la part de Walter Bonatti pour que la vérité éclate enfin au grand jour.

Pendant des décennies, Bonatti va accumuler des preuves scientifiques, physiologiques et photographiques. Il prouve mathématiquement qu’il ne pouvait pas siphonner l’oxygène sans les masques (restés avec Compagnoni). Il démontre grâce aux photos du sommet que les vainqueurs portaient encore leurs masques à oxygène gonflés, prouvant qu’ils n’en avaient jamais manqué.

Pourquoi Compagnoni a-t-il déplacé le camp ? La vérité était tragiquement banale : la jalousie. Compagnoni craignait la forme physique éblouissante du jeune Bonatti. Il redoutait que, s’il les rejoignait dans la tente, Bonatti soit le seul en état d’atteindre le sommet le lendemain matin. Il a donc délibérément éloigné la tente pour épuiser le jeune homme et l’empêcher de participer à l’assaut final.

En 2004, face aux preuves accablantes et aux aveux tardifs de Lino Lacedelli, le Club Alpin Italien révise officiellement l’histoire du K2. Il reconnaît publiquement que la victoire italienne n’aurait jamais été possible sans le sacrifice héroïque de Walter Bonatti et d’Amir Mahdi, et que la version officielle de 1954 était un mensonge d’État.

Bonatti est mort en 2011, apaisé d’avoir enfin rétabli son honneur. Mais l’épopée du K2 restera à jamais comme le symbole absolu de la nature duale de l’alpinisme : un lieu où les hommes sont capables de s’élever jusqu’au sublime, mais aussi de chuter dans les abysses de la nature humaine.

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