La Chartreuse du Reposoir : La forteresse de silence au cœur des Aravis
Nichée dans un cirque de montagnes, elle semble hors du temps. Fondée au XIIe siècle par des moines, habitée aujourd’hui par des sœurs, cette abbaye témoigne de la place des femmes en altitude, un sujet que nous explorons aussi avec les pionnières de l’alpinisme en corset. Histoire d’un « Reposoir » éternel, qui n’est pas sans rappeler les récits de Roger Frison-Roche, l’homme qui a vaincu l’impossible, véritable plume des cimes qui a tant marqué la Savoie.
Si vous empruntez la route du Col de la Colombière, vous ne pouvez pas la rater. Au détour d’un virage, le paysage s’ouvre sur une vallée suspendue, un panorama aussi singulier que celui de Zakopane ou les paysages canadiens du Jura, où se dresse un ensemble monumental de toits d’ardoise et de murs blancs, écrasé par la masse rocheuse de la Pointe Percée. C’est la Chartreuse du Reposoir. Un lieu dont le nom n’a pas été choisi au hasard.
1. La Légende de Jean d’Espagne (1151)
Tout commence il y a près de 900 ans. Un moine chartreux, le Bienheureux Jean d’Espagne, cherche un lieu pour fonder un monastère. Il remonte la vallée du Béol. Arrivé dans ce cirque sauvage, rappelant l’isolement d’un trek de l’Oisans, ébloui par la beauté et le calme du site, il aurait prononcé ces mots latins : « Hic est requies mea » (« Ceci est mon repos »). Le nom « Le Reposoir » était né. Les Chartreux, moines bâtisseurs et défricheurs, vont transformer cette forêt hostile en terres agricoles. Ce sont eux qui ont façonné le paysage des Aravis que nous admirons aujourd’hui, une empreinte historique aussi forte que celle du piolet dans l’histoire de l’alpinisme.
2. De la Bure blanche à la Robe brune
L’histoire du lieu est mouvementée. Chassés à la Révolution française, revenus, puis expulsés de nouveau en 1901 par les lois anticléricales, les moines Chartreux ont fini par quitter les lieux pour de bon. Le monastère a failli devenir un hôtel de luxe (un projet qui a heureusement échoué !), illustrant les enjeux de l’immobilier de montagne, tout en échappant au destin tragique de l’Atlantide des Alpes, ce jour où Tignes fut rayée de la carte. C’est en 1932 que le lieu retrouve sa vocation sacrée. Une vingtaine de Carmélites (des religieuses vivant en clôture) quittent leur couvent de Paray-le-Monial pour redonner vie à la Chartreuse. Depuis ce jour, la prière n’a plus jamais cessé. Le « Carmel du Reposoir » est toujours actif aujourd’hui.
3. Un trésor architectural (qu’on ne peut voir qu’à moitié)
C’est la particularité des lieux de clôture, une expérience d’isolement qui rappelle l’immersion au Refuge du Cervin ou l’ambiance d’un refuge du Queyras. On ne visite pas tout. Mais ce qui est accessible est sublime. L’église abbatiale, restaurée, mélange l’austérité romane et des détails baroques savoyards. Les grands cloîtres, où les moines marchaient jadis en silence, abritent aujourd’hui les cellules des sœurs. Le visiteur, lui, peut flâner autour du petit lac aux eaux vertes, vestige des viviers des moines (qui ne mangeaient pas de viande et élevaient donc des poissons). Le reflet de la Chartreuse dans l’eau, avec la montagne en fond, est l’une des « cartes postales » les plus puissantes des Alpes.
Le Verdict HÉRITAGE : Ce n’est pas un musée, c’est un lieu vivant. Même si vous n’êtes pas croyant, arrêtez-vous. Le silence qui règne ici est « épais », presque physique, rappelant que la montagne révèle souvent ce que l’on cherche à cacher. C’est une halte obligatoire pour comprendre que la montagne n’a pas toujours été un terrain de sport, mais d’abord un lieu de retraite, un constat qui s’inscrit dans la fin du « Tout-Ski » et la mutation des sommets, rendant la transition inévitable.
📚 Sources & Ressources
- La Communauté : Le site officiel du Carmel du Reposoir (carmeldureposoir.fr) pour les horaires des offices et l’histoire.
- Le Tourisme : L’Office de Tourisme intercommunal Cluses Arve & Montagnes.
- L’Histoire : Le livre « La Chartreuse du Reposoir, 1151-1932 » (Archives départementales de Haute-Savoie).