Frison-Roche : La plume des cimes
Avant les années 1940, la montagne se racontait de manière clinique. Les récits d’ascension étaient l’apanage de riches aristocrates britanniques ou de scientifiques décrivant leurs exploits avec la froideur d’un rapport de géométrie, occultant souvent les récits plus intimes comme ceux des pionnières de l’alpinisme en corset. Il manquait à ces textes l’odeur du rocher froid, la peur viscérale du vide et la sueur des hommes de la vallée. Puis, un guide savoyard a pris la plume pour écrire un roman. Avec Premier de Cordée, Roger Frison-Roche n’a pas seulement publié un livre ; il a inventé la littérature alpine moderne, laissant derrière lui un héritage technique et littéraire qui continue de façonner l’imaginaire des sommets. L’ALPIN feuillette les pages de ce chef-d’œuvre intemporel.
S’immerger dans l’œuvre de Roger Frison-Roche, c’est replonger dans l’âge d’or de l’alpinisme de l’entre-deux-guerres et des pionniers de l’extrême. C’est redécouvrir une époque où la montagne était un adversaire redoutable que l’on affrontait avec des cordes en chanvre et des piolets en bois, bien avant l’évolution technologique fascinante de ce piolet devenu mythique.

La naissance du roman alpin
Roger Frison-Roche n’est pas un écrivain de salon, mais bien l’homme qui a vaincu l’impossible sur tous les terrains, forgeant sa plume au contact du granit. C’est un homme de terrain, secrétaire du comité d’organisation des premiers Jeux Olympiques d’Hiver de Chamonix en 1924 et véritable enfant du pays.
Le guide devenu romancier
En 1930, il accomplit son rêve : il devient le premier « étranger » (il n’était pas né dans la vallée) à être admis au sein de la prestigieuse Compagnie des Guides de Chamonix. Cette appartenance viscérale à la confrérie des montagnards va nourrir son écriture. En 1941, sous l’Occupation, il publie Premier de Cordée sous forme de feuilleton dans un journal. L’histoire est celle de Pierre Servettaz, un jeune aspirant guide foudroyé par le vertige après un accident, qui doit se battre contre lui-même pour reconquérir les sommets et l’honneur de son père, mort foudroyé sur la crête des Drus—un site dont vous pouvez découvrir l’histoire et les tragédies mythiques—un drame qui rappelle les grandes catastrophes de l’alpinisme et les leçons de survie qu’elles nous ont léguées.
Un succès foudroyant
Le succès littéraire est immédiat et retentissant. Pour la première fois, la haute montagne n’est plus un décor de carte postale, mais un personnage à part entière. Frison-Roche décrit la rudesse du métier de guide, bien loin du mythe du pull rouge et de la peau tannée, la solidarité indéfectible de la cordée et les drames intimes des familles de la vallée. Le grand public, confiné par la guerre, s’évade à travers ces pages d’une intensité dramatique rare, trouvant dans la lecture une forme d’évasion vers les sommets de la Vanoise.
L’héritage d’une œuvre
Le roman s’écoulera à des millions d’exemplaires et sera traduit dans le monde entier, donnant naissance à deux suites légendaires : La Grande Crevasse—dont le titre évoque les dangers du sauvetage en crevasse face au réchauffement climatique—et Retour à la Montagne.
Mais le véritable miracle de Premier de Cordée, c’est son pouvoir d’évocation. Des générations entières d’adolescents ont lu ce livre sous la couette avec une lampe de poche, avant de décider de consacrer leur vie à l’alpinisme. Frison-Roche a suscité plus de vocations que n’importe quelle école d’escalade, inspirant des grimpeurs comme Catherine Destivelle à défier les lois de la gravité. Il a transformé la figure du guide de haute montagne, simple travailleur manuel, en un héros romantique et tragique de la littérature française, préfigurant l’épopée de Lionel Terray, géant de l’alpinisme.
Relire Frison-Roche aujourd’hui, c’est s’offrir un retour aux sources, tout comme redécouvrir l’épopée fondatrice du Mont Blanc en 1786 et son sommet volé. C’est se rappeler que derrière chaque exploit sportif, tel qu’un récit technique en face Nord des Écrins, et chaque équipement moderne, il y a d’abord et avant tout une aventure humaine, de la peur, et un amour inconditionnel pour les cimes.