Femme de l'époque victorienne posant en longue robe avec un piolet, illustrant l'équipement totalement inadapté des premières pionnières.

Les pionnières : L’alpinisme en corset

Lorsque l’on évoque l’âge d’or de la conquête des sommets, l’imagerie populaire convoque inévitablement des hommes rudes, barbus, équipés de piolets forgés et de cordes en chanvre. L’Histoire, écrite par les vainqueurs, a longtemps occulté une autre réalité, bien plus subversive. Au cœur de l’ère victorienne, alors que la société confinait les femmes à l’espace domestique et à la broderie, quelques rebelles ont trouvé dans la haute montagne un espace de liberté absolue. Sans vêtements techniques, bravant la misogynie scientifique et les interdits sociaux, elles ont gravi les pires sommets de la planète. L’ALPIN rend hommage à ces alpinistes en jupons, de Lucy Walker à Fanny Bullock Workman.

Au XIXe siècle, la montagne n’est pas un terrain de loisir. C’est un milieu hostile, terrifiant, que l’élite britannique entreprend de cartographier et de « conquérir » au nom de la science et de la couronne. Dans ce théâtre de la virilité, la femme n’a théoriquement aucune place.


1. L’interdit social du XIXe siècle

Pour comprendre l’exploit de ces pionnières, il faut mesurer l’épaisseur du plafond de verre de l’époque victorienne. Le sport féminin n’est pas seulement mal vu ; il est considéré comme biologiquement dangereux.

La naissance de l’Alpine Club

En 1857, des gentlemen britanniques fondent le très prestigieux Alpine Club à Londres. L’objectif est de structurer l’alpinisme mondial. C’est un club de gentlemen, fumant le cigare et racontant leurs ascensions dans les Alpes suisses. Les femmes en sont statutairement exclues. Pire, le règlement stipule que l’alpinisme féminin est une anomalie qui ne mérite aucune documentation officielle. Les portes de cette institution resteront hermétiquement fermées aux femmes jusqu’en… 1974.

Le mythe de la fragilité féminine

Le discours médical de l’époque s’aligne sur ce conservatisme. Les médecins les plus réputés d’Europe affirment que l’effort physique intense, combiné au manque d’oxygène en altitude, pourrait endommager de manière irréversible le système reproducteur féminin. De plus, transpirer est socialement inacceptable pour une « lady », et passer la nuit dans un refuge d’altitude isolé, entourée de guides masculins de condition paysanne, est le summum du scandale moral.


2. Le défi du vêtement en altitude

Face à ce mur d’interdits, les premières alpinistes vont devoir ruser. Leur plus grand ennemi ne sera pas le vide ou la glace, mais leur propre garde-robe.

Grimper avec dix kilos de laine

Le port du pantalon est illégal pour les femmes dans de nombreux pays européens, ou du moins synonyme d’opprobre social. Les pionnières s’élancent donc sur les glaciers habillées exactement comme elles le feraient pour prendre le thé à Londres : avec des corsets serrés, d’épaisses couches de jupons, et de lourdes robes en laine de tweed descendant jusqu’aux chevilles. Lorsque cette laine se gorgeait de la neige fondue et gelait avec le vent d’altitude, la jupe pouvait peser entre dix et quinze kilos. C’était une armure glacée qui entravait chaque mouvement, rendant la moindre enjambée au-dessus d’une crevasse incroyablement dangereuse.

Le subterfuge de la jupe cachée

L’esprit de rébellion va pousser certaines grimpeuses, comme la célèbre Henriette d’Angeville ou l’Américaine Meta Brevoort, à utiliser une technique secrète. Elles partaient du village en robe longue pour sauver les apparences. Une fois arrivées sur le glacier, à l’abri des regards de la bonne société, elles retiraient leur jupe, la cachaient sous un rocher, et grimpaient avec les pantalons de laine qu’elles portaient en dessous. À la descente, elles récupéraient la robe pour faire une entrée digne dans la vallée.


3. Lucy Walker et le mythe du Cervin

Dans ce contexte délirant, quelques femmes vont briller et forcer le respect de leurs guides locaux. L’une des figures les plus marquantes des Alpes est la Britannique Lucy Walker.

lucy-walker

La rivalité avec Meta Brevoort

Lucy Walker n’est pas une athlète au sens moderne du terme. Elle commence la marche en montagne sur les conseils de son médecin pour soigner ses rhumatismes. Elle ne jure que par un régime alimentaire très particulier en altitude : elle carbure exclusivement au gâteau d’éponge (Sponge cake) et au champagne. Mais dans les années 1860, une féroce rivalité l’oppose à l’Américaine Meta Brevoort. Toutes deux collectionnent les premières ascensions féminines dans le massif du Mont-Blanc et l’Oberland bernois. L’objectif ultime ? Le mont Cervin.

Le triomphe en robe de flanelle

En 1871, Lucy Walker entend une rumeur terrible : Meta Brevoort est en route vers la Suisse pour tenter l’ascension du Cervin, cette montagne meurtrière que nous avions détaillée dans notre récit sur La victoire de Walter Bonatti sur le Cervin. Lucy rassemble son guide fétiche, Melchior Anderegg, à la hâte. Le 22 juillet 1871, vêtue d’une lourde robe de flanelle blanche pour conjurer la chaleur du soleil, Lucy Walker se hisse au sommet de la plus célèbre pyramide de Suisse. Elle devient la première femme à terrasser le Cervin, gravant son nom dans la légende et plongeant son homologue américaine dans un profond désespoir sportif.


4. Fanny Bullock : La reine des neiges

Si les Alpes ont vu naître l’alpinisme féminin, c’est dans l’Himalaya que l’histoire prendra sa dimension la plus radicale grâce à une Américaine hors du commun : Fanny Bullock Workman.

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Le vélo avant les piolets

Née en 1859 dans une riche famille du Massachusetts, Fanny Bullock est tout ce que l’époque victorienne déteste : indépendante, autoritaire, fortunée et profondément féministe. Mariée à un médecin qui partage sa soif d’aventure, elle abandonne la vie mondaine. Avant même de s’attaquer aux montagnes, le couple traverse l’Europe, l’Algérie, et l’Inde entière… à bicyclette ! Pédalant des milliers de kilomètres sur des routes de terre défoncées, Fanny prouve déjà une endurance hors norme.

L’assaut de l’Himalaya

Mais c’est la verticalité qui l’attire. À la fin du XIXe siècle, Fanny Bullock Workman tourne son regard vers la chaîne du Karakoram et les glaciers géants de l’Himalaya. Elle n’est pas seulement une touriste fortunée ; elle devient une véritable cartographe. Elle organise ses propres expéditions, engageant des dizaines de porteurs, et s’enfonce dans des vallées himalayennes où aucun Occidental n’a jamais mis les pieds. Elle est lente à l’ascension, mais son métabolisme supporte le manque d’oxygène avec une facilité déconcertante.


5. L’altitude au service du féminisme

Fanny Bullock Workman ne grimpe pas seulement pour son plaisir personnel. Elle considère chacun de ses exploits comme une preuve scientifique de la supériorité mentale et physique des femmes.

Le record du Pinnacle Peak

En 1906, à l’âge de 47 ans, elle accomplit l’impensable. Elle se hisse au sommet du Pinnacle Peak, dans le massif du Nun Kun. L’altitude mesurée est de 6930 mètres. Fanny devient officiellement la femme la plus haute du monde. Ce record va d’ailleurs déclencher une guerre d’ego monumentale avec une autre grimpeuse américaine, Annie Smith Peck, qui prétendra l’avoir battue quelques années plus tard. Fanny paiera une fortune sur ses propres deniers une équipe d’ingénieurs français pour aller trianguler avec précision la montagne de sa rivale afin de prouver que son propre record tenait toujours !

L’héritage d’une suffragette

L’image la plus iconique de Fanny Bullock Workman reste cette fameuse photographie d’elle, debout sur un glacier himalayen battu par les vents glacials, brandissant fièrement la une d’un journal où l’on peut lire en lettres capitales : « Votes for Women » (Le droit de vote pour les femmes). En reconnaissance de son immense travail cartographique, Fanny sera l’une des toutes premières femmes invitées à s’exprimer devant la prestigieuse Société Royale de Géographie (RGS) de Londres.

L’héritage de ces femmes est monumental. En refusant de rester dans les salons chauffés de l’Europe victorienne, elles n’ont pas seulement vaincu le froid et le vide. Elles ont pulvérisé à coups de piolet les certitudes scientifiques d’une société patriarcale, prouvant que la volonté humaine n’avait définitivement pas de genre.

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