Le Petit train d'Artouste en gare du lac d'Artouste

Puyvalador, Artouste, Puigmal : trois stations pyrénéennes, trois faillites, une même leçon pour les communes

Le 4 octobre 2026, une équipe de Mountain Wilderness doit boucler, à Puyvalador, une tournée entamée en juillet dans les Pyrénées catalanes : photographier ce qui reste de dix anciennes stations de ski abandonnées, pour documenter ce que devient une infrastructure de montagne une fois que plus personne ne veut, ou ne peut, payer pour l’entretenir. Puyvalador, dans le Capcir, fait partie du lot. À quelques vallées de là, Artouste a évité de justesse le même sort en repassant sous régie municipale directe en 2019. Le Puigmal, lui, a fermé en 2014 avec cinq millions d’euros de dette avant de rouvrir sous un tout autre modèle en 2021. Trois trajectoires, un seul mécanisme économique commun : celui d’une petite commune de montagne sommée de porter seule le risque financier d’un équipement que plus personne, à l’échelle nationale, ne sait vraiment qui doit financer.

Un même schéma, trois dénouements différents

Artouste est l’histoire la plus ancienne et la plus documentée. La station, initialement baptisée Artouste-La Sagette, a été créée en 1966 par la commune de Laruns, dans la vallée d’Ossau, et inaugurée le 15 décembre 1967. Gérée en direct par la mairie dès l’ouverture, elle accumule des déficits chroniques qui poussent, dès 1978, à transférer sa gestion à l’Établissement public des stations d’altitude. Le redressement n’a jamais été total : la station a été déclarée en faillite avant qu’un nouvel opérateur privé, Altiservice, ne reprenne la main en 2006 via une délégation de service public prévue pour dix-huit ans. Après des différends dont la nature exacte reste peu documentée publiquement, la commune de Laruns a repris la gestion directe le 1ᵉʳ avril 2019, créant la Régie d’Artouste. Entre-temps, en 2016, la rénovation de la télécabine a coûté 5,5 millions d’euros, intégralement portés par le budget communal.

Le Puigmal a suivi une trajectoire plus brutale. En 2014, le syndicat qui gérait la station accumule cinq millions d’euros de dette. Le préfet le dissout, ce qui entraîne la fermeture pure et simple du domaine, alors présenté comme le plus haut des Pyrénées françaises avec un sommet exploité à 2 662 mètres, à la Tossa del Pas dels Lladres. Il faudra attendre le 18 décembre 2021, sept ans plus tard, pour qu’un appel à projets lancé par la commune d’Err débouche sur une réouverture portée par un groupe de passionnés misant sur des activités quatre saisons plutôt que sur le seul ski alpin. Rebaptisé Puigmal 2900, le site a changé de modèle économique plutôt que de rejouer la partition qui l’avait mené à la faillite.

Le massif du Puigmal depuis Err, 2024
Le massif du Puigmal, vu depuis Err en 2024 : fermée en 2014 avec cinq millions d’euros de dette, la station a rouvert en 2021 sous le nom de Puigmal 2900, avec un modèle quatre saisons. Crédit : Alan Mattingly — Wikimedia Commons (domaine public / CC0).

Cette réouverture reste toutefois d’une transparence financière limitée. Aucun montant d’investissement initial, aucune structure juridique précise portant l’exploitation et aucune donnée de fréquentation n’ont pu être identifiés dans les sources publiques consultées pour cette enquête. Un « groupe de passionnés » n’est pas, en soi, une garantie de solidité financière supérieure à celle du syndicat dissous en 2014 : c’est une question que la commune d’Err, comme tout élu qui accorde une délégation de service public à un nouvel opérateur, devra continuer de se poser à chaque renouvellement de contrat, sans qu’aucun mécanisme de contrôle indépendant, comparable à un audit de chambre régionale des comptes, ne semble prévu à intervalle régulier.

Puyvalador n’a pas eu cette seconde chance. La commune elle-même la désigne aujourd’hui comme son « ex-station de ski », un domaine situé au fond du vallon du Riu Tort, dans le Capcir. Aucune date de fermeture précise ni aucun montant de dette n’ont pu être identifiés dans les sources publiques disponibles : c’est en soi révélateur d’un défaut de transparence sur ce que coûtent, et sur ce qu’ont coûté, les petites stations qui ferment sans faire l’objet d’un rapport de chambre régionale des comptes. C’est précisément ce vide documentaire que la mission Mountain Wilderness de l’automne 2026 entend combler, au moins sur le plan visuel et paysager.

Le Capcir vu depuis le pic de Ginèbre, Puyvalador
Le Capcir vu depuis le versant oriental du pic de Ginèbre, au-dessus de Puyvalador : l’ancienne station, aujourd’hui qualifiée par la commune elle-même d’« ex-station de ski », fait partie des dix sites recensés par Mountain Wilderness en 2026. Crédit : Alan Mattingly — Wikimedia Commons (domaine public / CC0).

Le recensement qui manquait

Le projet piloté par Mountain Wilderness Catalunya, en lien avec la délégation française de l’association et Defensem Ull de Ter, a débuté début juillet 2026 à l’initiative d’Alba Martinez Pico, présidente de l’antenne catalane. Son objectif affiché : « réaliser un inventaire photographique des différentes stations de ski abandonnées » pour démontrer qu’aucune infrastructure de haute montagne ne se dégrade sans laisser de trace ni de facture. Dix stations ont été recensées de part et d’autre de la frontière, dont deux françaises, Puyvalador et le Puigmal, aux côtés de sites catalans comme Rasos de Peguera, Llessuí ou Vallter.

Pierre Parent, délégué territorial de Mountain Wilderness pour les Pyrénées-Orientales, et Eva Martinez Pico, présidente de l’association Defensem Ull de Ter, portent une revendication précise : le démantèlement des remontées mécaniques à l’abandon et la restauration des paysages qu’elles ont laissés dégradés. Ils dénoncent ce qu’ils appellent « l’inaction des administrations » face à des installations obsolètes qui ne sont ni exploitées, ni démontées, ni sécurisées. Le constat rejoint, à front renversé, celui déjà documenté sur les infrastructures de montagne les plus onéreuses : construire ou démonter en altitude coûte structurellement plus cher qu’en vallée, faute d’accès routier, l’héliportage restant souvent la seule option logistique. Une remontée mécanique abandonnée n’échappe pas à cette règle : la déposer, évacuer les câbles et les pylônes, et renaturer le site représente un chantier du même ordre de grandeur, en euros par tonne transportée, que celui d’une construction neuve, sans qu’aucun exploitant ne subsiste pour en assumer la facture une fois la faillite prononcée.

Cette absence de responsable clairement identifié, plus que le manque d’argent en tant que tel, explique pourquoi la démarche associative se limite à documenter plutôt qu’à agir directement sur le terrain. Ni Mountain Wilderness ni Defensem Ull de Ter ne disposent des moyens de démanteler quoi que ce soit : leur rôle se limite à produire une preuve visuelle et datée de l’abandon, dans l’espoir qu’elle pèse, à terme, sur les autorités catalanes et françaises compétentes.

Qui porte le risque quand une petite commune gère un actif touristique

Le point commun entre Artouste, le Puigmal et Puyvalador n’est pas le climat, même s’il aggrave la situation de toutes les stations pyrénéennes de moyenne montagne. C’est la structure de propriété. Dans les trois cas, une commune ou un syndicat intercommunal de quelques milliers d’habitants au maximum s’est retrouvé propriétaire, ou responsable in fine, d’un équipement dont le coût de fonctionnement et de rénovation dépasse largement ce qu’une fiscalité locale de cette taille peut absorber. Quand la délégation de service public fonctionne, comme chez Altiservice à Artouste entre 2006 et 2019, le risque financier est transféré à l’opérateur privé, mais le rapport de force reste défavorable à la petite commune en cas de désaccord sur les investissements à consentir. Quand elle échoue, comme au Puigmal, c’est la collectivité, via le syndicat qu’elle contrôle, qui porte la dette jusqu’à la dissolution préfectorale.

Le retour à une régie municipale directe, choisi par Laruns en 2019, n’élimine pas le risque : il le rend seulement plus visible dans les comptes de la commune, qui assume alors directement chaque déficit d’exploitation et chaque gros chantier, comme les 5,5 millions d’euros de la télécabine en 2016. C’est le même arbitrage que celui documenté ailleurs sur le financement de la rénovation des refuges de montagne : une structure de taille modeste, associative ou communale, contrainte de financer seule un équipement dont l’utilité dépasse largement son seul périmètre géographique.

Panorama de la vallée d'Ossau
La vallée d’Ossau, dont la commune de Laruns porte depuis 2016 les 5,5 millions d’euros de rénovation de la télécabine d’Artouste sur son seul budget communal. Crédit : Tournasol7 — Wikimedia Commons (CC BY 4.0).

Un modèle national que la Cour des comptes a déjà déclaré à bout de souffle

Ce diagnostic local recoupe un constat national. Dans son rapport du 6 février 2024, « Les stations de montagne face au changement climatique », la Cour des comptes a examiné 42 stations des Alpes, des Pyrénées, du Massif central et du Jura avec cinq chambres régionales des comptes. Sa conclusion : le modèle économique du ski français, conçu dans les années 1960-1970, soit à peu près l’époque de la création d’Artouste, est subventionné à hauteur de 23 % par des fonds publics et ne pourra probablement pas survivre, pour la plupart des stations, au-delà de 2050. La Cour recommandait une gouvernance qui ne repose plus sur le seul échelon communal, et un fonds d’adaptation climatique alimenté par une taxe locale sur les remontées mécaniques. Deux ans après sa publication, aucune de ces deux recommandations n’a été mise en œuvre à l’échelle nationale.

Les stations pyrénéennes de moyenne montagne, plus petites et souvent moins capitalisées que leurs homologues alpines, sont structurellement les plus exposées à ce scénario. Artouste, le Puigmal et Puyvalador partagent une même altitude modeste, entre 1 350 et 2 700 mètres selon les massifs, qui les rend particulièrement vulnérables à l’enneigement irrégulier documenté depuis plusieurs saisons dans les Pyrénées orientales. Sans le fonds d’adaptation réclamé par la Cour des comptes, chaque commune continue de négocier, seule, avec ses propres marges de manœuvre : réinvestir massivement comme Laruns, réinventer le modèle comme Err, ou accepter le classement en friche comme semble s’y résoudre Puyvalador.

Trois options, une seule vraie question non tranchée

Ces trois trajectoires dessinent, en creux, les seules options réellement disponibles aujourd’hui pour une petite station en difficulté : le sauvetage à crédit communal, la réinvention sous un modèle économique différent, ou l’abandon documenté par des associations faute de mieux. Aucune de ces trois voies ne règle la question posée par la Cour des comptes en 2024 : qui doit, à l’échelle nationale, porter le coût de la transition ou de la fermeture de ces équipements quand l’échelon communal a manifestement atteint ses limites ? La mission de Mountain Wilderness prévue le 4 octobre à Puyvalador ne changera rien à la situation financière du site. Elle en fixera au moins une trace, photographique et datée, au moment précis où le débat sur qui doit payer reste, lui, entièrement ouvert. D’ici la prochaine saison hivernale, ni l’État, ni la région Occitanie, ni les intercommunalités concernées n’auront vraisemblablement tranché la question que la Cour des comptes leur a posée dès 2024.

Sources et Références

  • Mountain Wilderness France, « Dans les Pyrénées, la délégation locale et Mountain Wilderness Catalunya recensent les stations de ski abandonnées », 11 septembre 2026
  • Cour des comptes, « Les stations de montagne face au changement climatique », rapport inter-juridictions, 6 février 2024
  • Wikipédia, articles « Artouste » et « Puigmal » (historique de gestion, dates, montants de dette et de rénovation)
  • Commune de Laruns, Régie d’Artouste (gestion directe depuis le 1ᵉʳ avril 2019)
  • Commune d’Err, appel à projets pour la réouverture du domaine du Puigmal, 2021