
Norbert Casteret, 1926 (100 ans) : Le spéléologue autodidacte qui a trouvé la vraie source de la Garonne au fond d’un glacier espagnol
Il n’a jamais eu de laboratoire, ni de poste universitaire, ni même de formation scientifique achevée. Norbert Casteret a pourtant résolu, dans les entrailles des Pyrénées espagnoles, une énigme géographique vieille de plus d’un siècle, et découvert au passage l’une des plus belles glacières souterraines d’Europe. Cent ans après sa première grande découverte, en 1926, son parcours reste l’un des rares exemples où l’exploration amateur, menée en famille et sans institution derrière elle, a fini par corriger une carte que des générations de savants n’avaient jamais pris la peine de vérifier sur le terrain.
Un autodidacte face aux pyrénéistes savants
Né le 19 août 1897 à Saint-Martory, en Haute-Garonne, Norbert Casteret entame des études d’agriculture puis de droit, sans jamais se destiner à une carrière scientifique. Rien dans sa formation ne le prépare à devenir l’un des spéléologues les plus célèbres de son siècle : c’est sur le terrain, seul ou en famille, qu’il apprend à explorer les cavités pyrénéennes, sans les moyens techniques ni les réseaux institutionnels dont disposent les rares spécialistes académiques de l’époque. Cette position d’outsider, loin d’être un handicap, deviendra la marque de fabrique de sa méthode : aller voir par lui-même ce que d’autres se contentaient de supposer depuis leur cabinet.
Sa femme, Élisabeth Casteret, n’est pas une simple accompagnatrice dans cette aventure : elle participe activement aux explorations les plus périlleuses, y compris à l’expédition de 1931 au Trou du Toro, à une époque où la présence d’une femme dans ce type d’exploration souterraine reste rare et rarement documentée avec la même attention que celle de son mari. Les récits de Casteret lui-même reconnaissent ce rôle actif, même si l’histoire officielle de la spéléologie pyrénéenne a longtemps eu tendance, comme dans beaucoup d’autres disciplines d’exploration de l’époque, à faire porter le nom d’un seul membre du couple sur la découverte collective.
Juillet 1926 : une famille entière découvre une glacière oubliée dans le Mont-Perdu
C’est en juillet 1926 que Casteret réalise l’une de ses découvertes fondatrices, dans le massif du Mont-Perdu, côté espagnol des Pyrénées, sur la commune aragonaise de Fanlo, dans la province de Huesca. L’expédition n’a rien d’une entreprise solitaire : Casteret explore la grotte avec sa mère, sa femme Élisabeth et son frère, une affaire de famille avant d’être une affaire de science. Ils reviennent en septembre de la même année pour achever la traversée complète du tunnel souterrain, à 2640 mètres d’altitude à l’entrée de la cavité.

La grotte, qui portera désormais son nom, abrite un lac gelé d’environ 2000 mètres carrés, dont la glace la plus profonde est considérée comme un vestige possible d’une période froide du Quaternaire, un témoignage climatique d’une ancienneté rare pour une cavité aussi accessible. Cette glacière du Mont-Perdu, littéralement un glacier souterrain espagnol, donne à Casteret sa première réputation solide dans le petit monde encore restreint de l’exploration pyrénéenne.

Une légende vieille de 150 ans que personne n’avait vérifiée
L’énigme qui occupera ensuite Casteret remonte au naturaliste Louis Ramond de Carbonnières, qui avait émis dès la fin du XVIIIe siècle l’hypothèse d’un lien souterrain entre le Trou du Toro, un gouffre situé dans le massif de la Maladeta côté espagnol, et l’émergence de la Garonne côté français, au Val d’Aran. L’idée reposait sur une observation simple : un torrent issu du glacier d’Aneto disparaît purement et simplement dans ce gouffre sans qu’aucun cours d’eau visible ne le prolonge côté espagnol, tandis qu’une résurgence abondante jaillit quelques kilomètres plus loin, côté français, à la Guelh de Jouéou.
Pendant plus d’un siècle, cette hypothèse reste une conjecture non vérifiée, faute d’expérience concluante pour établir formellement le lien entre les deux points. Aucun savant officiel n’avait entrepris de la tester directement sur le terrain, dans un gouffre difficile d’accès et situé de surcroît en territoire espagnol, loin des laboratoires et des académies.
Cette longévité de l’énigme dit quelque chose d’assez cruel sur la manière dont la science géographique du XIXe siècle traitait les hypothèses de terrain : une intuition aussi précise que celle de Ramond de Carbonnières pouvait rester à l’état de suggestion pendant cinq générations, simplement parce que personne ne jugeait utile, ou possible, d’aller vérifier physiquement ce qui se passait sous un gouffre frontalier réputé difficile d’accès.
1931 : soixante barils de fluorescéine et une fraude aux carabiniers espagnols
C’est finalement le 19 juillet 1931, cinq ans après la découverte de la glacière du Mont-Perdu, que Casteret apporte la preuve définitive. Avec sa femme Élisabeth, il déverse dans le Trou du Toro plusieurs dizaines de kilogrammes de fluorescéine, un colorant qui doit permettre de suivre le trajet souterrain des eaux englouties, en prenant soin d’éviter d’être repéré par les carabiniers espagnols qui patrouillaient alors la zone frontalière. L’opération, techniquement menée sans autorisation officielle des autorités espagnoles, a des allures de contrebande scientifique autant que d’expérience hydrologique.
La coloration verte apparaît quelques heures plus tard à la résurgence de la Guelh de Jouéou, à plusieurs kilomètres de là, côté français, prouvant sans ambiguïté possible que les eaux du glacier d’Aneto rejoignaient bien, par un réseau souterrain jusque-là invisible, la source de la Garonne. La démonstration met un terme définitif à 150 ans de conjecture et confirme, avec plus d’un siècle de retard, l’intuition de Ramond de Carbonnières. Elle aura aussi une conséquence concrète bien au-delà de la seule curiosité scientifique : elle contribuera à faire échouer un projet de dérivation hydroélectrique qui aurait réduit le débit de la Garonne à sa source.
De la glacière du Mont-Perdu à la source de la Garonne : cinq années qui construisent une méthode
Il faut être précis sur la chronologie de cette histoire, souvent résumée de façon approximative : la découverte de la glacière du Mont-Perdu, en 1926, et la démonstration du lien souterrain avec la Garonne, en 1931, sont deux épisodes distincts, séparés de cinq ans, et non un seul et même événement. Ce qui les relie n’est pas une date commune mais une continuité de méthode et de terrain : les deux exploits se déroulent dans les mêmes Pyrénées espagnoles, mobilisent la même approche empirique et directe, et construisent, année après année, la réputation d’un homme qui préfère vérifier une hypothèse en s’y rendant physiquement plutôt qu’en la commentant depuis un bureau.
Cette continuité explique pourquoi 1926 fonctionne comme un point de départ symbolique valable pour raconter l’ensemble de la trajectoire de Casteret, même si l’épisode le plus célèbre, celui de la source de la Garonne, se situe cinq années plus tard : c’est bien la même méthode, la même région et le même homme qui relient les deux découvertes.
Une comparaison qui s’impose : Casteret face aux spéléologues de formation académique
La génération qui précède directement Casteret est dominée par la figure d’Édouard-Alfred Martel (1859-1938), considéré comme le fondateur de la spéléologie moderne. Martel, lui-même avocat de formation, avait construit sa discipline de façon systématique à partir de 1888 : cartographie rigoureuse de plus de 230 cavités, fondation d’une société savante dédiée en 1895, lancement d’un bulletin scientifique périodique, Spelunca, et reconnaissance institutionnelle complète, jusqu’à la présidence de la Société de géographie entre 1928 et 1931, exactement au moment où Casteret prouvait la source de la Garonne.
Casteret n’a jamais cherché à construire ce type d’appareil institutionnel. Il explore en famille, publie des récits plutôt que des rapports scientifiques méthodiques, et privilégie la découverte spectaculaire à la cartographie systématique. Les deux hommes n’incarnent pas deux qualités de spéléologie, l’une rigoureuse et l’autre approximative, mais deux façons également légitimes de faire progresser une discipline naissante, l’une par l’institution et la méthode, l’autre par l’audace individuelle et la ténacité familiale.
Il serait néanmoins inexact de réduire Casteret à un simple amateur chanceux face à un Martel purement méthodique : l’un comme l’autre partagent une formation juridique de départ, et Casteret lui-même a fini par recevoir une reconnaissance institutionnelle substantielle, à travers les honneurs de la Légion d’honneur et plusieurs prix de l’Académie française. La vraie différence tient moins au diplôme qu’à la manière de travailler une fois sur le terrain : Martel construit un réseau, une revue, une nomenclature ; Casteret, lui, retourne sans cesse creuser seul, ou en famille, la même poignée de massifs pyrénéens qu’il finit par connaître mieux que quiconque avant lui.
Un héritage encore mesurable aujourd’hui
Casteret poursuit ses explorations pyrénéennes bien après 1931 : la grotte de Montespan, en Haute-Garonne, révèle l’une des découvertes les plus spectaculaires de sa carrière. Le 21 août 1922, Casteret franchit en apnée deux siphons noyés successifs pour pénétrer dans la cavité, puis y découvre l’année suivante des reliefs d’argile façonnés par des mains paléolithiques, notamment des chevaux et une statue d’ours sans tête accompagnée d’un véritable crâne d’ours déposé à ses pieds, parmi les représentations les plus anciennes connues au monde ; la grotte de Labastide, découverte en 1930, livre des peintures paléolithiques de lions, de bisons et de chevaux vieilles d’environ 15 000 ans ; le gouffre Martel, en 1933, devient temporairement le gouffre le plus profond de France, à 303 mètres. Il publie plus de quarante ouvrages, dont Dix ans sous terre (1933) et Ma vie souterraine (1961), et reçoit les échelons successifs de la Légion d’honneur, jusqu’au grade de commandeur en 1974, avant sa mort à Toulouse le 20 juillet 1987.

La glacière du Mont-Perdu qui porte son nom depuis 1926 n’a, elle, pas résisté au temps de la même manière que sa réputation : les mesures effectuées entre 1950 et 1988 montrent déjà une diminution sensible du volume de glace de sa grande salle, et le site est aujourd’hui protégé au titre du réseau Natura 2000. Ce recul silencieux de la glace, dans la cavité même où Casteret avait bâti sa première réputation, résonne aujourd’hui avec les constats plus généraux sur le recul des glaciers pyrénéens, un sujet que L’Alpin a également abordé à propos des glaciers italiens du massif de l’Ortles, où la fonte révèle, comme au Mont-Perdu, ce que la glace avait longtemps gardé secret.
Sources et Références
- Norbert Casteret, Dix ans sous terre, Flammarion, 1933.
- Norbert Casteret, Ma vie souterraine, Flammarion, 1961.
- Wikipedia, article « Norbert Casteret » (synthèse sourcée de sa biographie et de ses découvertes).
- Wikipedia, article « Trou du Toro », pour l’historique de l’hypothèse de Ramond de Carbonnières et l’expérience de coloration de 1931.
- Wikipedia, article « Grotte Casteret », pour la découverte de juillet 1926 et son état de conservation actuel.
- Wikipedia, article « Édouard-Alfred Martel », pour les éléments de comparaison sur la spéléologie institutionnelle de la même période.