Portrait d'Edmund Hillary vers 1953

L’Everest, 1953 contre 1960 : comment la course entre expéditions occidentales et chinoise a transformé un sommet en trophée de Guerre froide

Deux drapeaux ont flotté sur le toit du monde à sept ans d’écart, et pendant des décennies, seul l’un des deux a compté pour l’histoire officielle de l’alpinisme. En 1953, une cordée britannique gravit l’Everest par le versant népalais et devient une légende mondiale, photographiée, célébrée, anoblie. En 1960, une équipe chinoise atteint le même sommet par la face nord, la plus difficile, dans l’obscurité et sans preuve photographique convaincante pour l’Occident. Les deux exploits racontent la même montagne, mais pas la même histoire : l’un est devenu un mythe, l’autre un objet de soupçon pendant près d’un demi-siècle. Comprendre pourquoi, c’est comprendre comment la Guerre froide a transformé un sommet himalayen en enjeu de prestige national.

Un sommet fermé, une montagne à deux faces

Avant 1950, l’Everest est pratiquement inaccessible aux expéditions occidentales. Le Népal reste fermé aux étrangers jusqu’en 1949, et le Tibet, seule autre voie d’accès, se ferme à son tour après l’invasion chinoise de 1950. Les tentatives britanniques de l’entre-deux-guerres, dont celle de George Mallory et Andrew Irvine en 1924, se sont toutes déroulées côté nord, au départ du Tibet, faute d’alternative. L’ouverture du Népal change la donne : elle offre un accès au versant sud, via la vallée du Khumbu et le glacier de Khumbu, qu’aucune expédition n’avait encore explorée sérieusement.

La montagne a donc, dès le départ, deux visages politiques autant que géographiques. Au sud, le Népal, royaume qui s’ouvre timidement à l’Occident. Au nord, le Tibet, annexé par la Chine populaire et fermé à toute expédition étrangère pour les décennies à venir. Cette séparation n’est pas seulement administrative : elle va déterminer qui grimpe où, avec quels moyens, et sous quel regard.

29 mai 1953 : une victoire calibrée pour le monde entier

La neuvième expédition britannique à l’Everest, dirigée par le colonel John Hunt, rassemble treize alpinistes venus du Royaume-Uni, de Nouvelle-Zélande et d’Inde, épaulés par une vingtaine de sherpas et plus de 360 porteurs. Une première cordée, Tom Bourdillon et Charles Evans, échoue à quelques dizaines de mètres du sommet, épuisée par l’altitude. Hunt lance alors sa seconde équipe : l’apiculteur néo-zélandais Edmund Hillary et le sherpa Tenzing Norgay, jugés les plus solides du groupe.

Le 29 mai 1953 à 11h30, les deux hommes atteignent le sommet. Ils y restent une quinzaine de minutes, le temps de prendre des photographies et de déposer une offrande bouddhiste laissée par Tenzing. La nouvelle met plusieurs jours à redescendre par porteur jusqu’à Katmandou avant d’être télégraphiée à Londres, où elle arrive le matin du couronnement d’Élisabeth II, le 2 juin. Le timing, purement fortuit, transforme l’exploit alpin en symbole national britannique : la presse y voit un présage pour le nouveau règne. Hillary et Hunt sont faits chevaliers ; Tenzing, sujet népalais et non citoyen du Commonwealth, reçoit la médaille George, une distinction inférieure qui suscitera longtemps la controverse.

Edmund Hillary et Tenzing Norgay le 29 mai 1953
Edmund Hillary et Tenzing Norgay, le 29 mai 1953, après la première ascension réussie de l’Everest. Crédit : collection Jamling Tenzing Norgay (CC BY-SA 3.0).

Interrogé pendant des années sur lequel des deux hommes avait posé le pied en premier, Tenzing finira par confirmer, dans son autobiographie de 1955, qu’Hillary le précédait de quelques pas, tout en rappelant qu’ils avaient grimpé encordés, ensemble, et que la question n’avait pour lui aucun sens. Le physiologiste Griffith Pugh, membre discret de l’expédition, avait pourtant fourni une contribution aussi décisive que méconnue : ses travaux sur l’oxygène embarqué et l’hydratation en haute altitude ont rendu l’ascension possible autant que la force des grimpeurs.

Tenzing Norgay à Darjeeling en 1960
Tenzing Norgay (à droite) avec l’alpiniste suisse Jean Bühler à Darjeeling, octobre 1960, la même année que l’ascension chinoise par la face nord. Crédit : Morcha78 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Le rôle de Pugh mérite d’être détaillé, tant il a longtemps été éclipsé par le duo Hillary-Tenzing. Physiologiste à l’unité de recherche médicale du Medical Research Council, il avait déjà étudié les effets de l’altitude lors d’une expédition de reconnaissance en 1952. Ses recommandations sur les débits d’oxygène, la composition des rations et la nécessité de boire au moins quatre litres d’eau par jour en haute altitude, alors jugées excessives par certains membres de l’expédition, se sont révélées déterminantes. Sans ce travail scientifique préparatoire, largement anonyme aux yeux du grand public de 1953, la cordée finale n’aurait probablement pas eu la marge physiologique nécessaire pour atteindre le sommet et en redescendre vivante.

La question qu’on oublie de poser : et côté nord ?

L’histoire retient 1953 comme la première ascension de l’Everest. C’est vrai au sens strict : personne n’avait atteint le sommet avant Hillary et Tenzing. Mais la face nord, celle que Mallory avait tenté en 1924 sans en revenir, restait un problème entier, réputé plus dangereux, avec un obstacle rocheux quasi vertical à 8600 mètres que les Britanniques des années 1920 n’avaient jamais réussi à franchir : le Second Ressaut.

Cette face reste fermée à l’Occident après 1950, verrouillée par la souveraineté chinoise sur le Tibet. Elle ne redeviendra un terrain de jeu alpin que des décennies plus tard. Entre-temps, un seul pays a les moyens diplomatiques et politiques d’y organiser une expédition : la Chine elle-même, dont le régime cherche précisément, à la fin des années 1950, à démontrer sa maîtrise du territoire tibétain dans un contexte de négociations frontalières avec le Népal et de répression du soulèvement tibétain de 1959.

25 mai 1960 : l’ascension dans le noir

Le projet naît d’abord comme une expédition conjointe sino-soviétique, proposée par l’URSS en 1957 dans le climat encore chaleureux de l’amitié communiste. Elle est reportée à 1960 à cause des troubles au Tibet, puis abandonnée par Moscou lorsque la rupture sino-soviétique éclate. Pékin décide de financer et de mener seul ce qui est devenu, en interne, une « tâche nationale ».

Trois hommes, Wang Fuzhou, Gonpo et Qu Yinhua, atteignent le sommet à 4h20 du matin le 25 mai 1960, de nuit, après avoir franchi le Second Ressaut par un moyen resté célèbre dans les récits chinois : l’ancien pompier Liu Lianman, incapable de progresser en escalade libre sur la dalle lisse, propose de servir de marchepied. Qu Yinhua retire ses chaussures et grimpe pieds nus sur les épaules de son camarade pour planter les premiers points d’assurage. Il perdra les dix orteils et un doigt, amputés des suites de gelures. Au sommet, l’équipe dépose un drapeau national et un buste de plâtre de Mao Zedong, puis redescend sans avoir pu photographier la scène : il fait nuit, et l’appareil est resté hors d’usage.

Face nord de l'Everest depuis le Tibet
La face nord de l’Everest vue depuis la vallée de Rongbuk, au Tibet, la voie empruntée par l’expédition chinoise de 1960. Crédit : Luca Galuzzi — www.galuzzi.it (CC BY-SA 2.5).

L’absence de preuve visuelle vaudra à cette ascension des décennies de scepticisme occidental. Des analyses ultérieures de clichés pris pendant la descente, vers 8700 mètres, ont montré que l’angle du soleil et des ombres correspondait à une heure bien postérieure à celle annoncée pour le sommet, ce qui a nourri le doute. Aujourd’hui, la communauté alpine internationale considère majoritairement l’ascension de 1960 comme authentique, tout en reconnaissant qu’elle reste, par la nature même de ses preuves, un cas à part dans l’histoire de l’Everest.

Le miroir de Mallory : deux ascensions, deux régimes de preuve

Il y a une ironie que l’histoire officielle a longtemps refusé de voir : l’ascension chinoise de 1960 pose exactement le même problème que la tentative britannique de George Mallory et Andrew Irvine en 1924, disparus sur cette même face nord sans que l’on sache jamais s’ils avaient atteint le sommet avant de mourir. Dans un cas comme dans l’autre, l’absence de photographie au sommet transforme une affirmation en objet de controverse, quel que soit le courage réel déployé pour l’obtenir.

La différence tient moins à la solidité des faits qu’à la position de celui qui les raconte. L’équipe de 1953 appartient au camp qui écrit l’histoire officielle de l’alpinisme himalayen depuis un siècle, celui des clubs alpins britanniques, de la Royal Geographical Society et de la presse anglo-saxonne. L’équipe de 1960 appartient à un régime que l’Occident regarde avec méfiance en pleine Guerre froide, et dont le récit, même appuyé sur des témoignages cohérents et des blessures bien réelles, part avec un déficit de crédit qu’aucun autre alpiniste n’a eu à surmonter pour le même exploit.

Un trophée, deux propagandes

Aucune des deux expéditions n’échappe entièrement à la récupération politique. Le sommet britannique devient, dans la presse de 1953, un cadeau de couronnement pour la nouvelle reine et une preuve que l’empire, en pleine décolonisation, garde intacte sa capacité d’exploit. Le sommet chinois de 1960 sert une démonstration plus directe encore : asseoir la souveraineté de Pékin sur un Tibet tout juste repris en main après la révolte de 1959, dans des négociations frontalières où l’Everest lui-même fait partie des lignes à tracer avec le Népal.

Dans les deux cas, la performance sportive sert un récit national qui la dépasse. La différence, c’est que l’un de ces récits a été rédigé en anglais, relayé par des institutions occidentales bien établies comme le Himalayan Club, et adopté sans réserve par l’histoire mondiale de l’alpinisme, tandis que l’autre a mis des décennies à obtenir une reconnaissance comparable.

Le contexte tibétain de 1959-1960 pèse lourd dans cette lecture. La révolte de Lhassa, réprimée quelques mois avant l’expédition, avait poussé le dalaï-lama en exil en Inde et durci le regard occidental sur l’occupation chinoise du Tibet. Dans ce climat, toute affirmation venue de Pékin concernant ce même territoire partait déjà chargée de suspicion politique, bien avant même d’être examinée sur ses mérites alpins. Le doute sur l’ascension de 1960 n’est donc jamais resté purement technique : il s’est nourri, dès l’origine, d’un contexte géopolitique qui n’avait rien à voir avec la difficulté réelle du Second Ressaut.

Ce que la rivalité laisse à l’Everest d’aujourd’hui

Les deux voies ouvertes en 1953 et 1960, la face sud népalaise et la face nord tibétaine, restent à ce jour les deux itinéraires normaux de l’Everest, désormais parcourus chaque printemps par des centaines de clients d’expéditions commerciales. Cette banalisation récente contraste violemment avec l’exploit d’origine, un peu comme la précarité actuelle du métier de guide de haute montagne contraste avec le prestige que ces mêmes expéditions historiques ont contribué à construire autour de la profession.

Les deux versants attirent aujourd’hui des profils très différents d’alpinistes, ce qui prolonge, à sa façon, la partition née en 1953 et 1960. Le versant sud népalais, plus fréquenté et mieux équipé en infrastructures d’accueil, concentre l’essentiel du tourisme d’altitude et de ses dérives largement documentées, files d’attente au sommet, embouteillages près du Hillary Step, déchets abandonnés sur les hauts camps. Le versant nord tibétain, soumis à un régime de permis plus strict délivré par les autorités chinoises, reste statistiquement plus tranquille, mais aussi plus exposé au vent et au froid, faute du corridor relativement abrité qu’offre la face sud. Le choix de la voie, aujourd’hui purement logistique et financier pour un client d’expédition commerciale, portait en 1953 et 1960 un poids diplomatique que plus personne ne mesure en achetant son permis d’ascension.

La rivalité Est-Ouest a aussi laissé une leçon plus discrète sur la manière dont l’alpinisme écrit sa propre mémoire. Une ascension n’entre dans l’histoire officielle que si elle est racontée par quelqu’un que l’histoire officielle est prête à croire. Pendant longtemps, l’expédition la plus solitaire de l’himalayisme n’a pas été celle qui affrontait le vide au-dessus de 8000 mètres, mais celle qui devait, en plus, convaincre un monde qui avait déjà décidé de douter. C’est une leçon qui dépasse l’Everest : elle vaut pour toutes les explorations, du fond des grottes pyrénéennes aux sommets les plus reculés, où une exploratrice comme Fanny Bullock Workman a elle aussi dû batailler, pour d’autres raisons, pour faire reconnaître ses propres relevés himalayens.

Sources et Références

  • John Hunt, The Ascent of Everest, Hodder & Stoughton, 1953.
  • Tenzing Norgay avec James Ramsey Ullman, Man of Everest (autobiographie), 1955.
  • The Himalayan Club, « The Conquest of Mount Everest by the Chinese Mountaineering Team », Himalayan Journal, vol. 23.
  • Wikipedia, article « 1960 Chinese Mount Everest expedition » (synthèse sourcée des comptes rendus chinois et occidentaux).
  • Peter H. Hansen, « Cold War, ‘Thaw’ and ‘Everlasting Friendship’: Soviet Mountaineers and Mount Everest, 1953-1960 », The International Journal of the History of Sport, vol. 26, n°4, 2009.
  • Royal Geographical Society, archives de l’expédition britannique de 1953.