Les Monts des Géants peints par Caspar David Friedrich

La légende de Rübezahl, folklore des Monts des Géants : l’esprit capricieux et maître de la météo qui hante la frontière germano-tchèque depuis des siècles

Il n’existe sans doute pas, en Europe centrale, de montagne dont le nom soit aussi directement issu d’une légende que les Monts des Géants, à cheval sur la frontière entre la Bohême et la Silésie. Là-haut, un esprit tantôt bienveillant, tantôt vengeur, règne depuis des siècles sur la météo et les voyageurs égarés : Rübezahl pour les Allemands, Krakonoš pour les Tchèques, Liczyrzepa pour les Polonais. Trois noms pour une seule figure, qui continue d’orner les cartes postales, les statues et l’imaginaire d’une région traversée par les empires.

Une montagne à la frontière de trois cultures

Les Monts des Géants, Riesengebirge en allemand, Krkonoše en tchèque et Karkonosze en polonais, forment une chaîne qui s’étire sur la frontière actuelle entre la République tchèque et la Pologne, longtemps disputée entre les puissances germaniques et les terres de la couronne de Bohême. Cette position de marche, au sens médiéval du terme, explique en partie pourquoi une figure surnaturelle unique a pu s’y enraciner dans plusieurs langues à la fois : les paysans, mineurs et voyageurs de toutes origines qui fréquentaient ces montagnes partageaient, par-delà la barrière linguistique, la même crainte respectueuse d’un esprit des lieux capable de déclencher brouillard, orage ou tempête de neige sans prévenir.

Rübezahl est en effet avant tout considéré comme le maître de la météo des sommets : il envoie pluie, neige, brouillard, tonnerre et éclairs depuis les hauteurs, parfois même lorsque le soleil brille encore dans la vallée. Cette instabilité météorologique, bien réelle dans une moyenne montagne d’Europe centrale où les conditions peuvent basculer en quelques minutes, trouve dans la légende une explication à la fois pratique et inquiétante : mieux vaut ne pas contrarier l’esprit des lieux avant de s’engager sur les crêtes.

Le point culminant de la chaîne, la Sniejka (Śnieżka en polonais, Sněžka en tchèque), plafonne à 1 603 mètres seulement, une altitude modeste comparée aux Alpes occidentales. Mais l’exposition de ce sommet isolé aux vents dominants venus d’Europe du Nord produit des conditions météorologiques d’une violence disproportionnée par rapport à son altitude : brouillards soudains, chutes de température brutales et tempêtes de neige précoces y sont fréquents, même en plein été. Cette caractéristique géographique très concrète explique sans doute pourquoi la légende d’un maître de la météo a pu s’enraciner précisément ici plutôt que dans des massifs voisins moins exposés.

Un géant aux mille visages

Contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, Rübezahl n’a pas une apparence fixe dans la tradition orale. Il apparaît tantôt comme un géant capricieux, tantôt comme un nain bienveillant, tantôt comme un moine, un chasseur ou un simple voyageur, selon les récits et les intentions qu’on lui prête. Cette instabilité de forme fait partie intégrante du personnage : Rübezahl est un esprit changeant, qui récompense la vertu et punit la sottise ou l’arrogance, mais dont on ne sait jamais, en le croisant, sous quelle apparence il se présente réellement.

Les mineurs de Silésie, qui exploitaient les gisements minéraux de la région dès le Moyen Âge, honoraient parfois la figure de Rübezahl en croyant qu’il veillait sur leur travail souterrain. Mais l’inverse était tout aussi redouté : prononcer son nom de travers ou l’insulter pouvait, selon la croyance populaire, provoquer un effondrement de galerie ou une inondation de la mine. Cette ambivalence entre protection et punition traverse l’ensemble du corpus de récits qui lui sont consacrés, et distingue Rübezahl des simples lutins ou farfadets d’autres folklores européens, plus univoques dans leur caractère.

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Paysage des Monts des Géants peint vers 1830-1835 par Caspar David Friedrich
Un autre paysage des Monts des Géants par Caspar David Friedrich, vers 1830-1835 : c’est dans ce relief de moyenne montagne, aux conditions météorologiques changeantes, que la légende de Rübezahl a pris racine. Crédit : Caspar David Friedrich, photographie Sailko — Wikimedia Commons (CC BY 3.0).

L’origine du nom : une légende de navets

L’étymologie populaire du nom « Rübezahl » repose elle-même sur un conte : l’esprit aurait un jour enlevé une princesse qui appréciait particulièrement les navets, Rübe en allemand. Pour la retenir et gagner son affection, il lui aurait planté un champ entier de ce légume, mais la princesse, rusée, lui aurait demandé de compter (zählen) les graines plantées une à une. Pendant que le géant s’exécutait avec application, elle profitait de sa distraction pour s’échapper de la montagne. Le nom Rübezahl, littéralement « compte-navets », serait ainsi resté attaché à l’esprit dupé par sa propre crédulité amoureuse.

Cette anecdote, aussi charmante soit-elle, n’est qu’une des nombreuses variantes existant sur l’origine du nom. D’autres versions insistent moins sur la naïveté du géant que sur sa cruauté initiale, avant une forme de rédemption progressive au fil des siècles de transmission orale : les Rübezahl les plus anciens, tels que les évoquent des sources du XVIe siècle, apparaissent nettement plus sombres et menaçants que le personnage plus ambivalent, voire sympathique, qui s’impose à partir du XVIIIe siècle.

De la légende orale à la littérature savante

Le tournant décisif dans la carrière littéraire de Rübezahl intervient en 1782-1783, lorsque l’écrivain allemand Johann Karl August Musäus publie ses Legenden von Rübezahl, un recueil qui élève le personnage du folklore paysan au rang de la littérature savante. Avant lui, l’ecclésiastique et lettré silésien Johannes Praetorius avait déjà entrepris de rassembler des témoignages oraux sur l’esprit des montagnes dans un traité intitulé Daemonologia Rubinzalii Silesii, publié en 1662 : ce texte, qui compile des récits recueillis directement auprès de la population locale, reste la source la plus ancienne et la plus systématique dont on dispose sur la légende avant sa transformation littéraire du XVIIIe siècle.

La différence de ton entre les deux textes est frappante. Chez Praetorius, Rübezahl apparaît comme une figure nettement plus inquiétante, proche du démon protecteur ambigu que du personnage facétieux des contes ultérieurs. Musäus, en écrivant plus d’un siècle plus tard dans l’esprit des Lumières allemandes, adoucit sensiblement le personnage, y ajoutant une dimension morale édifiante : Rübezahl y punit surtout l’orgueil, la cupidité et la cruauté, tout en récompensant la modestie et la bonté, ce qui rapproche ses récits du conte moral plus que du témoignage de croyance populaire brute.

Musäus mêle en outre dans ses récits des éléments empruntés à la mythologie antique classique à la matière populaire silésienne, produisant une synthèse qui fera connaître Rübezahl bien au-delà de sa région d’origine : ses récits sont traduits en anglais dès 1791, puis en français en 1844.

Ce travail de mise en littérature n’est pas neutre : en systématisant et en enjolivant des récits jusque-là transmis oralement et localement, Musäus fixe une version de Rübezahl qui deviendra la référence pour les générations suivantes d’écrivains, d’illustrateurs et, plus tard, de professionnels du tourisme. C’est en grande partie grâce à cette codification littéraire du XVIIIe siècle que Rübezahl a pu devenir, un siècle plus tard, une véritable marque touristique pour toute une région montagneuse.

D’un esprit des montagnes à un argument touristique

Le XIXe siècle transforme durablement le statut de Rübezahl. Avec l’essor du tourisme de villégiature et le développement des stations thermales silésiennes, la légende devient un vecteur promotionnel de premier plan pour toute la chaîne des Monts des Géants : cartes postales, souvenirs, enseignes d’auberges et statues s’approprient massivement la figure du géant des montagnes, au point qu’un véritable engouement touristique autour de Rübezahl se développe précisément à cette époque, porté par le besoin des acteurs économiques locaux de disposer d’un symbole attractif et immédiatement identifiable.

Cette dimension touristique n’a jamais vraiment disparu. Aujourd’hui encore, des statues de Krakonoš, la version tchèque du personnage, jalonnent les villages et stations de la région, de Dolní Branná à Janské Lázně, tandis que du côté allemand, des sculptures commémoratives comme celle réalisée par Georg Schleicher en 1964 continuent d’entretenir la mémoire de la légende, même après que la région a changé plusieurs fois de frontières politiques au cours du XXe siècle.

Le massif des Monts des Géants est aujourd’hui protégé par deux parcs nationaux distincts, l’un côté tchèque et l’autre côté polonais, dont les gestionnaires évoquent eux-mêmes régulièrement la figure de Rübezahl-Krakonoš dans leurs supports de médiation auprès du public, comme le documente le Goethe-Institut dans ses travaux consacrés au folklore d’Europe centrale. La légende continue ainsi de remplir une fonction pédagogique bien réelle, en sensibilisant les visiteurs à la fragilité et à l’imprévisibilité de ce milieu montagnard.

[INSÉRER PHOTO ICI : statue moderne de Krakonoš / Rübezahl]

Statue de Krakonoš (Rübezahl) à Dolní Branná, République tchèque
Statue de Krakonoš, le nom tchèque de Rübezahl, dans le village de Dolní Branná, aux pieds des Monts des Géants. Crédit : JiriMatejicek — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Un géant qui unit plutôt qu’il ne divise

Ce qui rend le cas de Rübezahl particulièrement intéressant dans le paysage des folklores montagnards européens tient à sa capacité à survivre, presque intact, aux bouleversements géopolitiques majeurs qu’a connus la région : expulsions de la population allemande de Silésie après 1945, redécoupage des frontières entre l’Allemagne, la Pologne et la Tchécoslovaquie, puis partition de cette dernière en 1993. Contrairement à d’autres symboles régionaux, souvent instrumentalisés par un seul camp national, Rübezahl a conservé sa légitimité des deux côtés de la frontière, adopté aussi bien par les Tchèques sous le nom affectueux de Krakonoš que par les Polonais sous celui de Liczyrzepa.

On peut rapprocher cette fonction fédératrice d’autres figures culturelles alpines qui ont, elles aussi, dépassé les clivages nationaux pour incarner une identité montagnarde partagée : c’est le cas de l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz et sa manière de saisir la peur et la grandeur de l’homme face aux Alpes, ou encore du poète-alpiniste Julius Kugy, dont l’attachement aux Alpes Juliennes traversait déjà les frontières austro-italo-slovènes de son époque. Comme Rübezahl, ces figures montrent que la montagne produit parfois des symboles culturels plus durables que les frontières politiques qui la traversent.

Statue de Krakonoš (Rübezahl) à Janské Lázně, station thermale des Monts des Géants
Statue de Krakonoš à Janské Lázně, l’une des stations thermales silésiennes qui ont contribué, au XIXe siècle, à transformer la légende en symbole touristique régional. Crédit : JiriMatejicek — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Ce que la légende dit encore de la montagne aujourd’hui

Réduire Rübezahl à un argument marketing pour offices de tourisme serait passer à côté de l’essentiel. La légende continue de remplir une fonction bien plus ancienne : donner un visage et un nom à l’imprévisibilité réelle de la montagne, à ces changements de météo brutaux qui surprennent encore aujourd’hui randonneurs et alpinistes mal préparés. Attribuer ces caprices à un esprit capricieux plutôt qu’au seul hasard atmosphérique, c’est aussi une manière, très ancienne, de rappeler qu’il faut aborder la montagne avec une forme de respect, voire de prudence superstitieuse, qui n’a pas tout à fait disparu chez les pratiquants d’aujourd’hui.

Plusieurs traditions pastorales et culturelles d’Europe liées à la montagne bénéficient aujourd’hui d’une forme de reconnaissance patrimoniale internationale portée par l’UNESCO, dont les inventaires du patrimoine culturel immatériel recensent des pratiques et récits de ce type à travers toute l’Europe centrale et alpine. Rübezahl n’y figure pas nommément, mais il appartient au même ensemble de savoirs populaires liés à la montagne que ces conventions cherchent précisément à préserver de l’oubli, à mesure que les sociétés rurales qui les ont produits se transforment.

Sources et Références

  • Johannes Praetorius, Daemonologia Rubinzalii Silesii, 1662
  • Johann Karl August Musäus, Volksmärchen der Deutschen (Legenden von Rübezahl), 1782-1786
  • Radio Prague International, « Rübezahl – ein Europäer der allerersten Stunde »
  • Goethe-Institut République tchèque, « Rübezahl : vom Berggeist zu Gandalf »
  • UNESCO, Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, inventaires régionaux d’Europe centrale