Le palais du Potala à Lhassa, vu depuis le monastère de Sera

Galen Rowell, 1981 : le photographe américain qui a sprinté pour capturer l’arc-en-ciel devenu l’image la plus reproduite de l’histoire, au-dessus du palais du Potala

Une photographie ne se planifie pas toujours : parfois, elle se gagne à la course. Le 13 octobre 1981, le photographe américain Galen Rowell aperçoit un arc-en-ciel au-dessus de Lhassa, au Tibet, et comprend en une fraction de seconde qu’il a moins d’une minute pour se placer au bon endroit. Ce qu’il en rapporte deviendra l’une des images les plus reproduites de l’histoire de la photographie, un cliché coédité avec le Dalaï-Lama lui-même. L’histoire de cette photo dit autant sur la montagne que sur la manière dont un homme a choisi de la regarder.

Un enfant de Berkeley devenu grimpeur avant d’être photographe

Galen Rowell naît le 23 août 1940 à Berkeley, en Californie, fils d’un professeur d’université et d’une violoncelliste de concert. Il commence à grimper dès l’âge de dix ans dans la Sierra Nevada toute proche, bien avant de songer à en faire des photographies. Ce n’est qu’à l’âge adulte, après des années passées comme mécanicien automobile pour financer ses expéditions, qu’il abandonne ce métier pour se consacrer entièrement à la photographie de montagne, avec l’ambition de documenter ce que lui-même vit sur le terrain plutôt que de photographier la nature depuis un point de vue extérieur et confortable.

Cette approche, qu’il théorisera plus tard sous le nom de « participatory wilderness photography », consiste à ne jamais séparer l’acte de grimper ou de marcher de l’acte de photographier : Rowell emporte son appareil dans les situations mêmes où il pratique l’alpinisme, le ski ou la randonnée de haute altitude, au lieu de se poster en observateur extérieur. Au moment de sa mort, il aura mené plus de quarante expéditions sur les sept continents et jusqu’aux deux pôles, et publié dix-huit livres associant photographies et textes, dont le best-seller de 1986 Mountain Light: In Search of the Dynamic Landscape.

Avant de devenir photographe professionnel, Rowell travaille pendant plusieurs années comme mécanicien automobile dans la baie de San Francisco, un métier qu’il choisit précisément parce qu’il lui laisse la liberté de partir grimper dès que l’occasion se présente. Ce n’est qu’au milieu des années 1970, après avoir accumulé un book de photographies prises lors de ses propres expéditions, qu’il bascule vers une carrière de photojournaliste indépendant, collaborant avec Life, Outdoor Photographer et surtout National Geographic, pour qui il réalisera certains de ses reportages les plus marquants, dont celui qui le mène au Tibet en 1981.

Lhassa, 1981 : un Tibet qui s’entrouvre à peine

Pour comprendre ce qui se joue ce jour d’octobre 1981, il faut se rappeler dans quel contexte Rowell se trouve à Lhassa. Le Tibet, annexé par la Chine communiste au début des années 1950 puis fermé aux visiteurs étrangers pendant des décennies, ne commence à s’ouvrir que très progressivement au tout début des années 1980. Photographier le palais du Potala, ancienne résidence des Dalaï-Lamas devenue un symbole à la fois religieux et politique, n’est alors accessible qu’à une poignée d’Occidentaux munis d’autorisations spéciales. Rowell s’y trouve dans le cadre d’une mission pour le magazine National Geographic, qui documente l’un des tout premiers accès occidentaux réguliers à la région depuis des décennies.

Le palais du Potala domine la ville de Lhassa depuis la colline du Marpo Ri, à plus de 3 700 mètres d’altitude. Construit et agrandi à partir du XVIIe siècle sous le cinquième Dalaï-Lama, il reste à la fois un lieu de pouvoir spirituel et un symbole national tibétain, ce qui donne à toute image du bâtiment une charge qui dépasse la simple carte postale architecturale. C’est précisément cette charge symbolique qui rendra la photographie de Rowell bien plus qu’un simple cliché de paysage réussi.

D’autres pionniers de la photographie en haute altitude avaient, avant Rowell, ouvert la voie à cette manière de documenter des massifs difficiles d’accès depuis l’Occident : c’est le cas de l’Américaine Fanny Bullock Workman, qui cartographiait déjà l’Himalaya au tournant du XXe siècle, à une époque où l’accès à ces régions relevait encore de l’exploit logistique autant que sportif.

[INSÉRER PHOTO ICI : le palais du Potala, vue générale]

Le palais du Potala à Lhassa photographié en 1906
Le palais du Potala photographié en 1906, plusieurs décennies avant l’ouverture du Tibet aux photographes occidentaux comme Galen Rowell. Crédit : Internet Archive Book Images, d’après « Lhasa and its mysteries » (1906) — Wikimedia Commons (domaine public).

Le 13 octobre 1981 : une course de plusieurs kilomètres contre la lumière

Ce jour-là, Rowell observe un arc-en-ciel qui se forme au loin sur la plaine tibétaine. Selon le récit qu’il en fera lui-même, et que confirme le photographe Frans Lanting qui a recueilli son témoignage, Rowell comprend que l’arc-en-ciel ne semble pas, depuis sa position initiale, retomber directement sur le palais du Potala. Plutôt que de renoncer, il empoigne son matériel et se met à courir sur près de deux kilomètres à travers la plaine, cherchant l’angle précis où l’arc-en-ciel semblerait toucher le sommet du bâtiment.

À mesure qu’il court, la lumière change : l’arc-en-ciel gagne en intensité, et Rowell parvient à se positionner au moment exact où le phénomène atteint sa clarté maximale, apparemment posé sur le palais. Il n’avait ni prévu ni pré-visualisé cette composition à l’avance ; il a saisi une opportunité fugace au prix d’un effort physique intense, dans la droite ligne de sa conception participative de la photographie de nature. La scène tout entière n’aura duré que quelques minutes avant que l’arc-en-ciel ne s’efface.

D’un cliché de terrain à l’image la plus reproduite de l’histoire

La photographie, connue sous le titre Rainbow over the Potala Palace, est d’abord publiée dans National Geographic avant de connaître une seconde vie éditoriale majeure : elle sert de photographie de couverture, coéditée avec le Dalaï-Lama en personne, pour l’ouvrage My Tibet, publié en 1990. Une édition limitée de 300 tirages signés est produite, et l’image devient l’une des œuvres signature de Rowell, régulièrement citée comme l’une des photographies les plus reproduites au monde, tant elle a essaimé sur des affiches, des cartes postales et des couvertures de livres consacrés au Tibet.

Ce succès s’explique en partie par ce que l’image condense en un seul plan : un symbole religieux et politique tibétain, un phénomène météorologique éphémère et une composition quasi picturale, obtenue sans aucune retouche ni montage, à une époque où la photographie argentique ne permettait aucune manipulation numérique. Pour beaucoup d’observateurs de la cause tibétaine, l’image a fini par incarner un espoir de renaissance culturelle et spirituelle, bien au-delà de sa seule qualité esthétique.

Pèlerins et moulins à prières autour du palais du Potala à Lhassa
Des pèlerins tournent les moulins à prières qui entourent la base du palais du Potala, geste quotidien resté inchangé depuis des siècles. Crédit : Andrew and Annemarie — Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0).

Il faut aussi mesurer ce que représente, en 1981, le simple fait de disposer d’une photographie récente et de haute qualité du palais du Potala prise par un photographe occidental. Pendant les décennies d’isolement du Tibet, les images qui circulaient en Occident dataient souvent du début du XXe siècle ou provenaient de sources chinoises officielles. La photographie de Rowell offre, à un public occidental largement coupé du Tibet réel depuis trente ans, une vision à la fois actuelle et chargée de sens spirituel, ce qui explique pourquoi elle dépasse rapidement le cercle des amateurs de photographie de paysage pour devenir un symbole repris par le mouvement de soutien au Tibet dans son ensemble.

Rowell et Ansel Adams : deux méthodes, une même montagne

La comparaison avec Ansel Adams, référence absolue de la photographie de paysage américaine, s’impose d’autant plus que Rowell reçoit en 1984 le prix Ansel Adams pour sa contribution à l’art de la photographie de nature sauvage. Mais leurs méthodes diffèrent profondément. Adams travaillait souvent depuis des points de vue accessibles en voiture, avec un matériel lourd sur chambre photographique, dans une approche contemplative où la composition se prépare longuement à l’avance. Rowell, lui, grimpe, skie et court avec un appareil léger, prêt à saisir un instant qui ne se représentera jamais.

Cette différence de méthode a une conséquence directe sur le type d’images produites : quand Adams cherche la perfection formelle d’un paysage immobile, Rowell cherche la coïncidence rare entre un lieu, une lumière et un instant, ce qui explique pourquoi tant de ses photographies les plus célèbres, dont celle du Potala, sont nées d’une improvisation physique plutôt que d’une préparation méticuleuse. L’un et l’autre ont néanmoins en commun d’avoir transformé la photographie de nature en un plaidoyer implicite pour sa préservation.

Une mort survenue dans le même élan que sa vie

Galen Rowell meurt le 11 août 2002, à l’âge de 61 ans, dans un accident d’avion près de Bishop, en Californie, aux côtés de son épouse et collaboratrice Barbara Cushman Rowell, du pilote Tom Reid et d’une amie de ce dernier, Carol McAffee. Le couple revenait tout juste d’un atelier de photographie qu’il venait d’animer dans la région de la mer de Béring, en Alaska. Rowell meurt ainsi en revenant d’une mission de transmission de son métier, dans la continuité directe d’une vie passée à documenter des lieux sauvages jusqu’à ses derniers jours.

Un héritage qui dépasse la seule performance technique

Au-delà de la prouesse photographique, Rowell laisse un héritage d’engagement : il siège comme conseiller auprès de l’International Campaign for Tibet, organisation de défense des droits humains et de la culture tibétaine, et son travail contribue à faire connaître au grand public occidental un Tibet que la géopolitique tenait alors largement hors de vue. Ses livres sont publiés par la maison du Sierra Club, organisation de protection de l’environnement dont il partage la conviction que la photographie de nature sert aussi une cause de préservation. Sa photographie du Potala, en particulier, continue d’être utilisée dans des publications consacrées à la cause tibétaine, bien après sa mort.

Pour la photographie de montagne en général, l’héritage de Rowell tient moins dans une technique particulière que dans une éthique : celle de ne jamais séparer la pratique physique de la montagne de son témoignage visuel. Cette approche a influencé plusieurs générations de photographes d’aventure qui, à sa suite, refusent de choisir entre grimper et photographier, entre vivre un lieu et en témoigner. L’image du Potala reste, en ce sens, moins une image de chance qu’une image méritée par des décennies de course en montagne, un appareil à la main.

Panorama de Lhassa en 1942, avec le palais du Potala visible en arrière-plan
Panorama de la ville de Lhassa en 1942, avec le palais du Potala visible en arrière-plan, près de quarante ans avant la photographie de Galen Rowell. Crédit : Tenzin Gyatso, 10e Demo Rinpoché — Wikimedia Commons (domaine public).

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la part de hasard maîtrisé dans cette photographie devenue icône : Rowell n’a rien pu contrôler du phénomène météorologique lui-même, mais il a su, par des années d’entraînement physique et d’expérience du terrain, se rendre capable de saisir l’instant quand il se présentait. La leçon que beaucoup de photographes de montagne en tirent aujourd’hui n’est donc pas seulement technique : c’est que la meilleure photographie de nature reste souvent celle que l’on est physiquement prêt à aller chercher, parfois en courant, au moment précis où elle existe.

Sources et Références

  • International Campaign for Tibet, « Galen Rowell, photojournalist and ICT Advisor, dies in plane crash », 2002
  • International Campaign for Tibet, « Famous ‘Rainbow Over the Potala Palace’ photograph, signed by Galen Rowell and the Dalai Lama, to be auctioned »
  • San Francisco Chronicle (SFGate), nécrologies de Galen et Barbara Rowell, août 2002
  • National Public Radio (NPR), portrait de Galen Rowell, août 2002
  • Galen Rowell et Tenzin Gyatso (14e Dalaï-Lama), My Tibet, University of California Press, 1990
  • Galen Rowell, Mountain Light: In Search of the Dynamic Landscape, Sierra Club Books, 1986