Portrait de groupe du Congrès de Luchon du Club Alpin Français, 10 septembre 1893

Le Club Alpin Français, 1874 : la naissance du club qui a démocratisé la montagne pour des générations de Français

Le 2 avril 1874, une douzaine d’hommes se réunissent à Paris pour fonder une association qui n’a, sur le papier, rien de révolutionnaire : un club de loisirs pour amateurs de montagne. Un siècle et demi plus tard, cette structure née dans l’urgence d’un pays humilié est devenue la Fédération française des clubs alpins et de montagne, forte de centaines de milliers d’adhérents. L’histoire de sa naissance dit moins l’amour désintéressé de la montagne que la volonté d’une élite de réparer, par les sommets, ce que la guerre venait de briser.

Un pays en quête de grandeur après Sedan

La France de 1874 sort à peine de la défaite de 1870 face à la Prusse, vécue par une partie des élites comme le signe d’un déclin national et d’une faillite de l’éducation du pays. Dans ce climat, plusieurs sociétés savantes et associations patriotiques voient le jour, portées par l’idée qu’il faut reforger un corps social et physique affaibli. La montagne, terrain d’endurance et d’observation scientifique, devient un support naturel pour cette ambition de redressement.

Le mouvement n’est pas propre à la France. Depuis 1857, l’Alpine Club britannique réunit à Londres des gentlemen alpinistes qui ont déjà conquis la plupart des grands sommets alpins, souvent avec des guides suisses ou chamoniards. Ce club anglais, pionnier du genre en Europe, sert explicitement de modèle : la France veut son propre club, capable de rivaliser sur le terrain de la connaissance scientifique des Alpes autant que sur celui de la performance sportive.

La comparaison pique un peu d’orgueil national. Les Britanniques ont eu dix-sept ans d’avance, le temps de constituer une bibliothèque de récits d’ascensions et une culture du récit alpin qui a fait connaître les Alpes bien au-delà de leurs frontières. En France, quelques cercles existent déjà à l’échelle locale, notamment autour de Grenoble et des Pyrénées, mais rien qui prétende à une envergure nationale. Le projet parisien de 1874 est aussi une réponse à cette avance anglaise : il faut que la France, vaincue sur le terrain militaire, prouve qu’elle reste capable d’organisation et de rayonnement intellectuel sur un terrain qu’elle considère comme naturellement sien, celui des Alpes occidentales.

Le 2 avril 1874, une fondation sous statuts

Le projet n’est pas neuf : dès 1870, MM. de Billy, Adolphe Joanne et Hubert Waffier avaient esquissé l’idée d’un club alpin français, abandonnée dans l’urgence de la guerre. Elle est reprise avec vigueur en 1874 par le même noyau, rejoint par Abel Lemercier, Ernest Cézanne, Albert Millot et un groupe de membres dévoués. Fin mars, une assemblée adopte les statuts et élit un comité de direction central où l’on retrouve de Billy, Cézanne, Daubrée, Joanne, Lemercier, Lequeutre, Maunoir, Millot, Puiseux, Templier, le marquis de Turenne et Viollet-le-Duc, l’architecte restaurateur de Notre-Dame et de la Cité de Carcassonne.

Adolphe Joanne, géographe et auteur d’un guide de la Suisse dès 1841, dirige la collection des célèbres guides de voyage Joanne pour la maison Hachette. Il prend la direction des Annuaires du Club Alpin Français de 1874 à 1903, avant de devenir le troisième président de l’association de 1876 à 1878. Dès l’origine, les statuts prévoient « la création de bibliothèques et de collections spéciales » : le club se veut savant autant que sportif, soucieux de « propager la connaissance exacte des montagnes » plutôt que de simplement collectionner des ascensions.

Le choix des mots dans les statuts fondateurs n’est pas anodin. Contrairement à un club sportif classique, le Club Alpin Français ne fixe pas comme objectif premier la performance ou le record d’ascension : il met en avant la diffusion du savoir, la cartographie, l’observation scientifique. Cette orientation, portée par des géographes et des ingénieurs plus que par des sportifs purs, explique pourquoi le club a très vite noué des liens avec les grandes institutions savantes de l’époque, à commencer par la Société de géographie de Paris, dont plusieurs membres fondateurs sont également adhérents.

Une croissance qui dépasse toutes les attentes

Le succès surprend ses propres fondateurs. De 7 sections et 137 membres à sa création, le Club Alpin Français regroupe déjà 14 sections et 1 700 membres dès 1875. En avril 1878, ce sont près de 2 500 alpinistes qui ont rallié son guidon. Cette croissance rapide traduit un appétit réel, au-delà du seul cercle parisien fondateur : des sections se créent à Grenoble, à Lyon, dans les Pyrénées, portées par des notables locaux qui voient dans le club un moyen de structurer la pratique montagnarde de leur région.

Le Congrès de Luchon, réuni le 10 septembre 1893 dans les Pyrénées, illustre bien ce que le club est devenu vingt ans après sa fondation : plusieurs centaines de membres, hommes et femmes, se retrouvent pour des excursions collectives, des conférences et des portraits de groupe soigneusement mis en scène, comme le montrent les clichés pris par le naturaliste et photographe toulousain Eugène Trutat, aujourd’hui conservés par la Bibliothèque de Toulouse.

Ces congrès annuels, organisés tour à tour dans différentes régions montagneuses françaises, jouent un rôle que l’on sous-estime souvent : ils permettent aux sections locales, parfois isolées les unes des autres par des centaines de kilomètres, de se rencontrer physiquement, d’échanger sur leurs pratiques et de peser collectivement face au comité central parisien. Luchon, ville thermale pyrénéenne déjà bien équipée pour l’accueil de visiteurs, se prête particulièrement bien à ce type de rassemblement, entre excursions dans la vallée du Lys et discussions savantes en salle.

[INSÉRER PHOTO ICI : portrait de groupe du Congrès de Luchon, 1893]

Membres du Club Alpin Français en randonnée lors du Congrès de Luchon, 1893
Des membres du Club Alpin Français en randonnée collective près de Luchon, en septembre 1893. Crédit : Eugène Trutat — Bibliothèque de Toulouse, Fonds Trutat (domaine public).

Démocratiser la montagne, avec ses limites

Le mythe fondateur du Club Alpin Français comme aventure populaire mérite d’être nuancé. À ses débuts, c’est une association de notables : magistrats, ingénieurs, universitaires, hommes de lettres, qui disposent des loisirs et des moyens nécessaires pour pratiquer la montagne en touristes éclairés. Le vrai travail de démocratisation viendra plus tard, avec la construction d’un réseau de refuges accessibles à tous les marcheurs, la formation de guides encadrés par des règles communes, et la publication de topographies qui permettent à un amateur sans relations de préparer seul une course.

Il est utile de rappeler que soixante-six ans avant la fondation du club, en 1808, c’est une servante de Chamonix, Marie Paradis, devenue la première femme à atteindre le sommet du Mont-Blanc, qui avait ouvert la voie à d’autres profils que les seuls notables. Le Club Alpin Français, en institutionnalisant la pratique de la montagne, contribuera progressivement à élargir l’accès à des publics plus divers, sans jamais renier tout à fait ses origines bourgeoises.

Cette tension entre origine élitiste et vocation démocratique traverse toute l’histoire du club. Dans les premières décennies, l’adhésion suppose une cotisation annuelle qui reste hors de portée d’un ouvrier ou d’un petit paysan de vallée alpine. Les guides eux-mêmes, souvent issus de familles paysannes de montagne, ne sont pas membres du club au même titre que les alpinistes citadins qu’ils encadrent : ils en sont les employés plus que les pairs. Il faudra attendre le XXe siècle, et notamment l’essor du tourisme de masse après-guerre, pour que la pratique de la montagne organisée par le club touche véritablement toutes les catégories sociales.

Autour du massif du Mont-Blanc, l’essor du alpinisme organisé profite aussi à des institutions locales déjà bien établies, comme la Compagnie des Guides de Chamonix, fondée en 1821 après une tragédie, avec laquelle le jeune club noue des relations mêlant coopération et rivalité : les guides professionnels chamoniards voient d’un œil prudent l’arrivée d’un club parisien qui codifie une pratique jusque-là locale et empirique.

Des refuges, des cartes, une méthode

Concrètement, le Club Alpin Français investit très tôt dans les infrastructures : construction de refuges en haute montagne, souvent rudimentaires mais gratuits ou peu coûteux, qui rendent accessibles des courses jusque-là réservées à ceux capables de financer un bivouac organisé par des guides. Le Refuge des Écrins, l’un des premiers du genre, symbolise cette ambition d’équiper durablement le territoire alpin plutôt que de se contenter d’exploits individuels sans lendemain.

Le club se dote aussi d’un comité scientifique, chargé d’orienter les travaux de géologie, de botanique et de météorologie menés en parallèle des ascensions. Cette dimension savante, portée notamment par le naturaliste bâlois-français Louis Agassiz et ses travaux sur les glaciers du Mont-Blanc, distingue le CAF d’un simple club sportif : il revendique un rôle dans la production de connaissances sur la montagne, pas seulement dans sa conquête.

Membres du Club Alpin Français réunis devant une façade lors du Congrès de Luchon, 1893
Réunion des membres du Club Alpin Français devant un bâtiment de Luchon, septembre 1893. Crédit : Eugène Trutat — Bibliothèque de Toulouse, Fonds Trutat (domaine public).

Les Annuaires publiés chaque année par le club, sous la direction d’Adolphe Joanne puis de ses successeurs, deviennent une référence pour plusieurs générations d’alpinistes. On y trouve des récits d’ascension, mais aussi des relevés d’altitude, des observations météorologiques et des descriptions de flore alpine. Cette production éditoriale continue, presque industrielle pour l’époque, constitue l’un des apports les plus durables du club : elle fixe par écrit une connaissance qui, jusque-là, circulait surtout de bouche à oreille entre guides et alpinistes locaux.

De 1874 à aujourd’hui, une continuité rare

Peu d’associations sportives françaises du XIXe siècle ont traversé les décennies sans rupture majeure. Le Club Alpin Français, devenu Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) en 2004, a célébré ses 150 ans en 2024, avec un objectif affiché de continuité : les mêmes missions de formation, d’entretien des refuges et de diffusion de la culture montagnarde qui animaient ses fondateurs en 1874 restent, sur le papier, celles de la fédération actuelle, même si l’échelle et le public ont profondément changé.

La Fédération française de la randonnée pédestre et le ministère de la Culture reconnaissent aujourd’hui dans ce parcours l’un des plus anciens exemples de structuration associative du loisir sportif en France, antérieur de plusieurs décennies aux grandes fédérations omnisports du XXe siècle. Cette antériorité explique en partie pourquoi le vocabulaire du club – sections, annuaires, congrès – a essaimé bien au-delà du seul monde de la montagne.

Route de la vallée du Lys empruntée par le Club Alpin Français lors du Congrès de Luchon, 1893
La route de la vallée du Lys, empruntée par les congressistes du Club Alpin Français en septembre 1893. Crédit : Eugène Trutat — Bibliothèque de Toulouse, Fonds Trutat (domaine public).

Un héritage à réévaluer sans le déboulonner

Célébrer 1874 sans naïveté suppose de tenir deux vérités ensemble. D’une part, le Club Alpin Français est né d’un projet de revanche nationale porté par une élite parisienne soucieuse de sa propre image autant que de la montagne elle-même. D’autre part, cette structure a fini par produire des effets bien plus larges que ce que ses fondateurs avaient imaginé : des refuges ouverts à tous, une culture de la sécurité en montagne, une littérature alpine accessible qui a permis à des générations de Français sans fortune de s’approprier les sommets. La démocratisation de la montagne n’a pas eu lieu en un jour, en 1874, mais ce jour-là a posé la première pierre d’un édifice qui continue, un siècle et demi plus tard, d’accueillir de nouveaux grimpeurs.

Sources et Références

  • Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), Centre fédéral de documentation, « Le Club Alpin Français, les origines » et « 1874 à 1914 »
  • France Mémoire (Académie des sciences), « Fondation du Club alpin français », 2 avril 1874
  • Alpine Mag, « Les 150 ans du Club Alpin Français », 2024
  • Bibliothèque de Toulouse, Fonds Eugène Trutat, photographies du Congrès de Luchon, 10 septembre 1893
  • Alpine Club (Royaume-Uni), archives historiques, fondation de 1857