
Les Sherpas avant l’alpinisme : un peuple qui a longtemps refusé de gravir des sommets considérés comme les demeures de leurs dieux
Le mot « sherpa » est aujourd’hui presque devenu un nom commun, synonyme dans le langage courant d’un guide de haute montagne infatigable. Cette réduction efface une histoire bien plus longue et bien plus ambivalente : pendant des siècles, le peuple sherpa a vécu au pied des plus hauts sommets du monde sans jamais chercher à les gravir, les considérant comme la demeure sacrée de divinités qu’il eût été profondément irrespectueux de fouler. Comprendre comment ce peuple est passé du statut de gardien religieux des montagnes à celui de pilier technique de l’alpinisme himalayen mondial, c’est comprendre l’un des renversements culturels les plus rapides de l’histoire de la montagne.
Une migration depuis le Tibet, entre le XIIe et le XVe siècle
Les Sherpas ne sont pas originaires du Népal actuel : leurs ancêtres ont migré depuis les régions orientales du Tibet vers la vallée du Khumbu, au pied de l’Everest, entre le XIIe et le XVe siècle. Cette migration, motivée à la fois par la recherche de nouveaux pâturages et par des différends religieux au sein du bouddhisme tibétain, les installe dans l’une des vallées les plus reculées et les plus difficiles d’accès de l’Himalaya, coupée du reste du Népal par des cols dépassant fréquemment 5 000 mètres.
Le nom même de « Sherpa » vient du tibétain shar pa, littéralement « peuple de l’est », référence directe à leur origine géographique tibétaine orientale. Ce terme, initialement un ethnonyme désignant un peuple précis parmi d’autres groupes montagnards népalais comme les Rai, les Limbu ou les Tamang, a fini par devenir dans l’usage international un nom de métier presque générique, glissement sémantique qui tend parfois à effacer, aux yeux du grand public occidental, la profondeur historique et culturelle propre de ce peuple.
Cette confusion entre ethnonyme et profession explique en partie pourquoi il faut rappeler que tous les Sherpas ne sont pas guides de haute montagne, et que tous les porteurs ou guides népalais employés sur les expéditions himalayennes ne sont pas nécessairement sherpas d’origine. Une part importante de la population sherpa continue aujourd’hui de vivre d’agriculture, de commerce ou d’autres activités sans lien direct avec l’alpinisme, en particulier dans les vallées les moins fréquentées par le tourisme international.
Installés dans le Khumbu, les Sherpas développent un mode de vie fondé sur le pastoralisme d’altitude, l’élevage de yaks et de bovins hybrides, ainsi qu’une agriculture limitée aux cultures capables de supporter l’altitude, comme la pomme de terre, introduite plus tardivement. Cette économie de montagne, adaptée à des conditions extrêmes, s’accompagne d’adaptations physiologiques remarquables à la vie en haute altitude, aujourd’hui étudiées par la recherche médicale internationale.
Chomolungma, la déesse mère qu’on ne gravit pas
Le cœur de la réticence sherpa à l’alpinisme se trouve dans la conception religieuse de la montagne elle-même. L’Everest, appelé Sagarmatha en népali, porte en tibétain et en sherpa le nom de Chomolungma, que l’on traduit généralement par « déesse mère du monde » ou « déesse mère de l’univers ». Dans la cosmologie bouddhiste tibétaine adoptée par les Sherpas, cette montagne n’est pas un simple relief géologique : elle est la demeure d’une divinité protectrice, et l’idée même d’en fouler le sommet a longtemps été perçue comme un acte d’irrespect majeur, potentiellement dangereux pour celui qui s’y risquerait.
Cette conception n’est pas propre à l’Everest. L’ensemble des grands sommets qui entourent la vallée du Khumbu, dont l’Ama Dablam et le Khumbila, sont considérés comme habités par des divinités protectrices locales, ce qui explique pourquoi, avant l’arrivée des expéditions occidentales au début du XXe siècle, aucune tradition sherpa d’ascension sportive de ces sommets n’existe. Les Sherpas parcourent la haute montagne pour le commerce, le pastoralisme et les cols de communication avec le Tibet, mais ne cherchent jamais à atteindre les sommets eux-mêmes, qui restent des lieux qu’on honore de loin plutôt que des objectifs à conquérir.
[INSÉRER PHOTO ICI : le monastère de Tengboche, centre spirituel du Khumbu, face à l’Ama Dablam]
L’arrivée des expéditions britanniques et le tournant du métier
Le basculement s’opère au début du XXe siècle, lorsque les expéditions britanniques, qui cherchent à approcher l’Everest depuis le Tibet dans les années 1920 puis depuis le Népal après son ouverture aux étrangers, commencent à recruter massivement des porteurs et des guides parmi la population sherpa. Cette dernière, déjà réputée pour son endurance et sa parfaite acclimatation à l’altitude du fait de son mode de vie pastoral, devient rapidement indispensable au bon déroulement de ces expéditions occidentales de plus en plus ambitieuses.
Ce basculement est aujourd’hui documenté avec précision par la Himalayan Database, base de données constituée à partir des archives de la journaliste Elizabeth Hawley, qui recense depuis les années 1960 l’ensemble des expéditions himalayennes et le rôle exact qu’y ont joué les guides et porteurs sherpas. C’est dans ce contexte que grandit Tenzing Norgay, dont les origines exactes restent débattues entre le récit qu’il donne lui-même dans son autobiographie, selon lequel il serait né et aurait grandi dans le Khumbu népalais, et des recherches plus récentes suggérant qu’il serait né au Tibet, dans la vallée de Kharta, avant d’être placé comme serviteur lié dans une famille sherpa de Thamé après la mort du bétail familial. Quelle que soit l’origine exacte, c’est à Darjeeling, en Inde britannique, que Tenzing rejoint dès les années 1930 le vivier grandissant de porteurs et guides sherpas recrutés par les expéditions himalayennes occidentales, participant à sept expéditions successives sur l’Everest avant son succès final.
1953 : le sommet enfin atteint, par un Sherpa et un Néo-Zélandais
Le 29 mai 1953, Tenzing Norgay atteint le sommet de l’Everest aux côtés du Néo-Zélandais Edmund Hillary, dans le cadre de l’expédition britannique dirigée par John Hunt. Cette première ascension confirmée du plus haut sommet du monde constitue un moment charnière pour l’image internationale du peuple sherpa : pour la première fois, un Sherpa n’est plus seulement présenté comme un porteur auxiliaire, mais comme un alpiniste à part entière, coauteur d’un exploit mondial largement célébré, y compris dans son propre pays.
Ce succès de 1953 accélère durablement la transformation économique et sociale des Sherpas du Khumbu : l’alpinisme himalayen international, en plein essor dans les décennies suivantes, devient une source de revenus majeure pour la région, à travers l’emploi de guides de haute altitude, de porteurs d’expédition et, plus tard, d’agences de trekking gérées directement par des familles sherpa. Cette évolution transforme profondément une économie jusque-là fondée presque exclusivement sur le pastoralisme et le commerce transhimalayen avec le Tibet.
[INSÉRER PHOTO ICI : statue de Tenzing Norgay à l’Institut himalayen de montagne, Darjeeling]

La puja, un rituel qui n’a jamais disparu
Même après avoir fait de l’ascension de l’Everest et des autres sommets himalayens une activité professionnelle centrale, les Sherpas n’ont jamais renoncé à la dimension religieuse de leur rapport à la montagne. Avant chaque expédition, une cérémonie appelée puja est organisée au camp de base, au cours de laquelle un lama ou un officiant religieux sherpa demande formellement la permission et la protection de la montagne avant que l’équipe ne s’engage dans l’ascension. Le matériel d’escalade lui-même, piolets et crampons compris, est parfois disposé devant l’autel improvisé pour recevoir une bénédiction avant l’effort.
Cette persistance rituelle n’est pas un simple folklore mis en scène pour les touristes occidentaux : elle traduit la continuité d’une conception du monde dans laquelle la montagne reste une entité vivante et puissante, même lorsqu’elle est devenue, par ailleurs, un lieu de travail quotidien pour des générations entières de guides et de porteurs sherpas. Cette tension entre exploitation économique et respect religieux traverse encore aujourd’hui la profession, notamment lorsque des accidents surviennent sur la montagne, souvent interprétés par une partie de la communauté comme des signes de mécontentement divin.

Une comparaison utile : d’autres peuples, d’autres montagnes sacrées
Le cas sherpa n’est pas isolé dans l’histoire des relations entre peuples de montagne et sommets sacrés. On retrouve une logique religieuse comparable, quoique développée dans un tout autre contexte culturel, dans la vénération andine des Apus, ces esprits protecteurs des sommets péruviens et boliviens auxquels on continue d’adresser des offrandes rituelles. Dans les deux cas, la montagne n’est jamais neutre : elle est un sujet doté d’intentions, avec lequel il faut composer avant d’envisager d’en atteindre le sommet.
Sur le terrain même de l’Himalaya, cette dimension spirituelle a aussi traversé des expéditions occidentales majeures, y compris tragiques : lors de l’expédition féminine de Claude Kogan au Cho Oyu en 1959, les porteurs sherpas qui accompagnaient l’équipe conservaient leurs propres réserves face à certains itinéraires jugés spirituellement risqués, des réticences que les alpinistes occidentales de l’époque ne comprenaient pas toujours pleinement.

Une profession dangereuse, un statut encore débattu
Le paradoxe central de l’histoire sherpa contemporaine tient dans l’écart persistant entre la centralité de leur rôle technique dans l’alpinisme himalayen et la reconnaissance, souvent incomplète, dont ils bénéficient. Les Sherpas assument statistiquement une part disproportionnée des risques sur l’Everest, en particulier lors de la traversée répétée de la cascade de glace du Khumbu pour équiper la voie et transporter le matériel des expéditions commerciales, un travail nettement plus exposé au danger que l’ascension elle-même pour de nombreux clients étrangers.
Cette réalité a nourri, ces dernières décennies, des mouvements de revendication portés par les Sherpas eux-mêmes, notamment relayés par la Nepal Mountaineering Association, pour une meilleure rémunération, une couverture d’assurance digne de ce nom et une reconnaissance plus complète de leur rôle réel dans la réussite des expéditions commerciales, longtemps attribuée presque exclusivement aux alpinistes occidentaux qu’ils accompagnent et sans lesquels, dans l’immense majorité des cas, ces derniers n’atteindraient jamais le sommet.
L’avalanche du 18 avril 2014, qui a coûté la vie à seize travailleurs népalais, majoritairement sherpas, dans la cascade de glace du Khumbu, a constitué un tournant dans la prise de conscience internationale de cette asymétrie des risques. Cette tragédie a conduit à une grève inédite des guides et porteurs sherpas, qui ont collectivement refusé de poursuivre les expéditions de la saison, forçant les autorités népalaises et les agences commerciales à revoir, au moins partiellement, les conditions d’assurance et de rémunération proposées à ces travailleurs de haute altitude.
D’un tabou religieux à un savoir-faire mondialement reconnu
L’histoire sherpa, des origines tibétaines du peuple jusqu’à la reconnaissance internationale acquise en 1953, dessine une trajectoire rare : celle d’un peuple qui a transformé, en quelques décennies seulement, un tabou religieux profondément enraciné en une expertise technique mondialement enviée, sans pour autant renoncer à la dimension sacrée qui continue d’organiser son rapport à la montagne. La puja célébrée aujourd’hui au camp de base de l’Everest, entre bouteilles d’oxygène et cordes fixes, résume à elle seule cette coexistence : celle d’un métier devenu pleinement moderne, exercé par un peuple qui n’a jamais cessé de considérer la montagne comme bien plus qu’un simple terrain de jeu.
Sources et Références
- Britannica, « Sherpa | Mountaineering, Everest, History, & Culture »
- Edmund Hillary et Tenzing Norgay, Tiger of the Snows: The Autobiography of Tenzing of Everest, 1955
- Himalayan Database, archives des expéditions himalayennes, fondées par Elizabeth Hawley
- Nepal Mountaineering Association, documentation sur le rôle des guides et porteurs sherpas
- New World Encyclopedia, notice biographique « Tenzing Norgay »