
La transhumance alpine, patrimoine UNESCO depuis décembre 2023 : 5 000 ans d’une pratique pastorale enfin reconnue par le monde entier
Chaque printemps, dans les Alpes du Sud comme dans les Pyrénées ou les Cévennes, des troupeaux de plusieurs milliers de moutons remontent encore les mêmes chemins empruntés par leurs ancêtres depuis l’Antiquité. Cette pratique, la transhumance, a mis des millénaires à s’imposer comme un savoir-faire pastoral essentiel avant de mettre, paradoxalement, très peu de temps à obtenir une reconnaissance patrimoniale internationale : le 5 décembre 2023, l’UNESCO l’a inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Retour sur une pratique aussi ancienne que discrète, dont la survivance tient presque du miracle logistique.
Une pratique plus vieille que l’écriture
Le mot transhumance vient du latin trans (au-delà) et humus (la terre), et désigne le déplacement saisonnier des troupeaux au-delà de leur territoire habituel, à la recherche de pâturages adaptés à chaque saison. Si les premiers textes attestant clairement d’une transhumance ovine organisée à grande échelle dans les Alpes datent des XIIe et XIIIe siècles, les traces archéologiques les plus anciennes de cette pratique pastorale remontent bien plus loin, jusqu’à l’Antiquité, avec des indices matériels retrouvés notamment dans la plaine de la Crau, en Provence, qui suggèrent une occupation pastorale saisonnière remontant à plusieurs millénaires.
Cette antériorité archéologique n’a rien d’anecdotique : elle situe la transhumance parmi les pratiques agropastorales les plus anciennes et les plus continues d’Europe, bien antérieure à la plupart des institutions et frontières politiques qui structurent aujourd’hui le continent. Pendant des millénaires, les mêmes itinéraires ont été empruntés, génération après génération, par des bergers qui ne savaient rien les uns des autres mais partageaient le même calendrier dicté par les saisons et l’herbe disponible en altitude.
La grande et la petite transhumance
La pratique se décline traditionnellement en deux mouvements complémentaires. La transhumance d’été, la plus spectaculaire, conduit les troupeaux depuis les plaines basses, en particulier la Crau et la Camargue en Provence, jusqu’aux alpages de haute altitude des Alpes, où l’herbe reste disponible et fraîche durant les mois chauds, quand les pâturages de plaine sont desséchés. La transhumance d’hiver, ou désalpe, correspond au mouvement inverse : la redescente des troupeaux vers les plaines, moins rigoureuses climatiquement que les alpages en hiver.
Ces déplacements empruntaient historiquement un réseau de chemins dédiés appelés drailles, de petites voies traditionnelles qui traversaient parfois directement les villages sur leur passage. Saint-Rémy-de-Provence, en particulier, constituait un point de passage obligé pour les très grands troupeaux, parfois composés de 6 000 à 25 000 têtes, qui quittaient la Crau ou la Camargue pour rallier les alpages des Alpes du Sud durant les mois d’été.
Le trajet complet, entre les plaines basses de Provence et les alpages d’altitude des Hautes-Alpes ou des Alpes-de-Haute-Provence, pouvait s’étendre sur plusieurs semaines de marche continue, à raison d’une vingtaine de kilomètres parcourus chaque jour par le troupeau. Les bergers qui encadraient ce déplacement, souvent accompagnés de chiens de conduite et de bâts portés par des ânes, devaient composer avec la traversée de zones habitées, la recherche de points d’eau réguliers et la gestion de la fatigue accumulée par les bêtes les plus jeunes ou les plus faibles sur un parcours aussi long.
[INSÉRER PHOTO ICI : troupeau transhumant en Provence, photographie ancienne]

Une pratique menacée par la route et la modernité
L’essor de la circulation automobile après la Seconde Guerre mondiale a porté un coup sévère à la transhumance à pied traditionnelle. Dans les années 1950, le déplacement de troupeaux entiers à pied sur les routes, jugé incompatible avec l’intensification du trafic routier, est progressivement interdit ou fortement restreint dans de nombreuses régions. Le transport du bétail par camion ou par train se généralise alors, rendant caduque, sur la plupart des grands axes, la marche traditionnelle des troupeaux que des générations de bergers avaient pourtant perpétuée sans interruption majeure.
Cette rupture logistique aurait pu signer la fin pure et simple de la transhumance en tant que pratique visible et vécue collectivement. Elle n’a pourtant pas complètement disparu : sur certains itinéraires plus courts ou plus symboliques, notamment autour de Saint-Rémy-de-Provence, la marche à pied des troupeaux a été maintenue ou réintroduite, moins par nécessité économique stricte que par volonté de préserver un patrimoine culturel et un lien social entre bergers, éleveurs et population locale.
Des fêtes populaires devenues rendez-vous incontournables
C’est précisément cette dimension festive et communautaire qui a permis à la transhumance de se réinventer au XXe siècle. La fête de la transhumance de Saint-Rémy-de-Provence, organisée chaque année le lundi de Pentecôte, rassemble aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de visiteurs venus voir défiler plus de 4 000 têtes de bétail, moutons, béliers, agneaux, chèvres et ânes de transhumance, conduites par des bergers en costume traditionnel à travers les rues du village. Des manifestations comparables, quoique de moindre ampleur, se sont développées dans d’autres régions françaises, comme à Vesseaux en Ardèche, où une fête de la transhumance hivernale attire chaque année davantage de visiteurs.
Ces fêtes ne sont pas de simples reconstitutions folkloriques déconnectées de la pratique réelle : elles accompagnent, dans la plupart des cas, un véritable déplacement de troupeaux vivants appartenant à des éleveurs en activité, qui profitent de l’occasion pour associer le grand public à un geste professionnel bien réel plutôt que de le réserver aux seuls initiés. Cette dimension participative explique en grande partie pourquoi la transhumance a pu se maintenir dans l’imaginaire collectif français bien au-delà du cercle restreint des professionnels de l’élevage.
[INSÉRER PHOTO ICI : fête de la transhumance, berger et troupeau]

Le 5 décembre 2023, une reconnaissance internationale à dix pays
Le tournant patrimonial le plus important dans l’histoire récente de la transhumance intervient le 5 décembre 2023, lors de la 18e session du Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, réunie au Botswana. Ce jour-là, l’UNESCO inscrit la transhumance sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, au terme d’une candidature multinationale portée conjointement par dix pays : l’Albanie, l’Andorre, l’Autriche, l’Espagne, la Croatie, la France, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg et la Roumanie.
Cette candidature à dix pays constitue en elle-même une reconnaissance implicite de ce que la transhumance n’est pas une spécificité purement française ou alpine, mais un ensemble de pratiques pastorales partagées, sous des formes voisines, par l’ensemble de l’arc montagneux méditerranéen et sud-est européen. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une première reconnaissance isolée : dès 2019, l’Autriche, la Grèce et l’Italie avaient obtenu une première inscription UNESCO conjointe pour la transhumance, avant que la candidature élargie de 2023 ne vienne regrouper et amplifier cette dynamique en y associant sept pays supplémentaires, dont la France pour la première fois.
Cette antériorité montre que la démarche de reconnaissance patrimoniale s’est construite progressivement, pays par pays, avant d’aboutir à une candidature commune bien plus ambitieuse. Le choix de regrouper plusieurs États autour d’un même dossier, plutôt que de multiplier les candidatures nationales séparées, correspond à une approche que l’UNESCO encourage de plus en plus pour les pratiques culturelles qui, par nature, ignorent les frontières politiques modernes.
Une vie rurale de montagne qui traverse d’autres récits alpins
La transhumance n’a jamais été un phénomène isolé du reste de la vie sociale des Alpes. Elle a longtemps constitué l’arrière-plan économique et social dans lequel s’inscrivaient d’autres figures montagnardes bien plus connues du grand public : c’est le cas de Marie Paradis, la servante chamoniarde devenue en 1808 la première femme à atteindre le sommet du Mont-Blanc, issue d’un milieu rural alpin où l’élevage et la transhumance saisonnière structuraient le rythme de vie bien plus que l’alpinisme, alors réservé à une poignée de notables et de scientifiques étrangers.
Cette proximité entre pastoralisme et alpinisme naissant se retrouve aussi dans l’histoire de la Compagnie des Guides de Chamonix, fondée en 1821 : nombre de ses premiers membres étaient eux-mêmes issus de familles paysannes de montagne, habituées de longue date aux déplacements d’altitude liés à l’élevage, bien avant de se professionnaliser dans l’accompagnement des touristes et alpinistes venus d’ailleurs.
Ce que la reconnaissance UNESCO protège vraiment
Il serait naïf de croire que l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité suffit, à elle seule, à garantir la pérennité économique de la transhumance. Le ministère français de l’Agriculture souligne d’ailleurs que cette reconnaissance patrimoniale s’accompagne surtout d’un enjeu de sensibilisation et de transmission, plus que d’une protection juridique contraignante comparable à celle d’un site classé. Les éleveurs qui pratiquent encore la transhumance à pied ou en semi-liberté font face à des défis bien concrets : difficulté à recruter des bergers d’estive, pression foncière sur les alpages, tensions liées à la cohabitation avec le loup dans certains massifs, et rentabilité économique souvent fragile face aux méthodes d’élevage plus intensives. Le métier de berger d’estive lui-même peine à attirer de nouvelles vocations, malgré des campagnes de recrutement régulièrement relayées par les chambres d’agriculture des départements alpins, ce qui fragilise à terme la transmission concrète du savoir-faire que l’inscription UNESCO cherche précisément à valoriser.
Ce que l’inscription UNESCO garantit surtout, c’est une reconnaissance symbolique forte, relayée par des organismes comme la Maison de la transhumance, qui œuvre depuis plusieurs décennies à documenter et valoriser cette pratique. Cette reconnaissance internationale peut contribuer, indirectement, à soutenir des filières de production associées à la transhumance, comme certains fromages ou viandes d’alpage valorisés précisément pour leur mode de production traditionnel et extensif.

Cinq mille ans de marche, un avenir encore incertain
Entre les premières traces archéologiques de pastoralisme saisonnier dans la Crau et l’inscription au patrimoine mondial de l’humanité en décembre 2023, la transhumance aura traversé près de cinq millénaires, changeant plusieurs fois de moyens de transport, de statut juridique et de visibilité sociale, sans jamais complètement disparaître, malgré l’irruption de la route, du camion et de l’élevage intensif. Cette longévité exceptionnelle ne doit rien au hasard : elle tient à la pertinence toujours actuelle d’un modèle d’élevage extensif, respectueux des cycles naturels de la montagne, à une époque où la question de la durabilité des pratiques agricoles n’a jamais été aussi centrale. La reconnaissance de 2023 arrive peut-être, paradoxalement, au moment où la société a le plus besoin de redécouvrir ce que ces bergers savent depuis toujours.
Sources et Références
- UNESCO, Patrimoine culturel immatériel, « La Transhumance, déplacement saisonnier de troupeaux », inscription du 5 décembre 2023
- Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, « La transhumance reconnue au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO »
- Fédération des Parcs naturels régionaux de France, « La transhumance, un patrimoine classé à l’UNESCO »
- Maison de la transhumance, archives et documentation sur le pastoralisme méditerranéen
- Fédération française de la randonnée pédestre, « La transhumance inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO »