Squelette reconstitué du tamarro, le dahu catalan, au muséum de Perpignan

La légende du dahu, XIXe siècle : la créature aux pattes inégales inventée pour duper les novices lors des veillées de montagne

Aucun naturaliste n’a jamais capturé de dahu, et pour cause : la créature n’a jamais existé ailleurs que dans l’imagination des montagnards qui l’ont inventée pour se moquer, gentiment, des citadins fraîchement débarqués dans leurs vallées. Le dahu n’en est pas moins devenu l’un des animaux les plus célèbres des Alpes, cité dans des dictionnaires, dessiné dans des livres pour enfants et traqué, chaque été, par des colonies de vacances entières. Son histoire commence pourtant assez tard, au XIXe siècle, à une époque bien précise où le tourisme de montagne a donné aux villageois une nouvelle catégorie de public à berner.

Une créature bâtie sur une seule idée : des pattes inégales

Le principe du dahu tient en une phrase : c’est un animal dont les pattes d’un côté du corps sont plus courtes que celles de l’autre, ce qui lui permet de se tenir naturellement de travers sur les pentes les plus raides. Deux variétés se distinguent traditionnellement, le dahu senestre, aux pattes gauches plus courtes, qui tourne autour de la montagne dans le sens antihoraire, et le dahu dextre, aux pattes droites plus courtes, qui tourne dans le sens inverse. Cette anatomie improbable interdit toute demi-tour : si l’animal doit changer de direction, il perd immanquablement l’équilibre et roule sur la pente, ce qui constitue, dans le folklore, sa seule véritable faiblesse.

La créature emprunte probablement son apparence générale au chamois ou au bouquetin, deux animaux réellement présents dans les Alpes et parfaitement familiers des bergers qui ont façonné la légende. Le dahu n’invente donc pas un monstre exotique : il détourne un animal ordinaire par un seul détail absurde, suffisant pour transformer une créature banale en piège narratif imparable pour qui n’a jamais mis les pieds en montagne.

Un nom qui change à chaque vallée

La légende n’a jamais eu de forme unique : chaque région alpine et parfois périalpine a développé sa propre variante et son propre nom. On parle de dahut ou de dairi dans le Jura, de darou dans les Vosges, de daru en Picardie, de darhut en Bourgogne, de daù dans le Val Camonica italien, de tamarou sur l’Aubrac et en Aveyron, et de tamarro en Catalogne et en Andorre. Les petits de l’espèce, dans la tradition qui prend la peine de leur donner un nom, sont appelés des dahuots.

Cette diversité de noms trahit une origine diffuse plutôt qu’un point de départ unique et daté avec précision. Les linguistes relèvent une première mention du mot « daru », avec un sens plus grossier, dès le XVe siècle, mais un long silence sépare cette trace isolée de la masse des témoignages qui apparaissent réellement au XIXe siècle. C’est cette période plus tardive, et non le Moyen Âge, qui voit le dahu prendre la forme et la fonction sociale qu’on lui connaît aujourd’hui.

Panneau humoristique de passage de dahut au Hohneck, dans les Vosges
Panneau indicateur fictif mais humoristique signalant un « passage de dahut » au sommet du Hohneck, dans le massif des Vosges. Crédit : Jihelpé — Wikimedia Commons (CC BY 4.0).

XIXe siècle : le tourisme de montagne invente sa propre farce

La fin du XIXe siècle correspond à l’essor du tourisme alpin, porté par le développement du chemin de fer, des premiers hôtels de montagne et d’une bourgeoisie urbaine en quête d’air pur et de sensations pittoresques. Cette nouvelle population de visiteurs arrive dans les vallées avec de l’argent, une curiosité sincère pour la montagne, mais souvent aussi une bonne dose de suffisance envers des habitants qu’elle juge frustes. Les montagnards qui travaillent comme guides ou accompagnateurs occasionnels trouvent dans cette situation une occasion en or : convaincre un citadin crédule qu’une créature rare et précieuse peuple les pentes voisines, et l’entraîner dans une expédition nocturne aussi inutile que mémorable.

Le mécanisme social de la farce mérite d’être souligné : elle ne vise jamais à humilier durablement le touriste, mais à établir, l’espace d’une soirée, un rapport de force inversé entre celui qui connaît la montagne et celui qui découvre. Rentrer bredouille, comprendre la plaisanterie et en rire avec ceux qui l’ont montée fonctionne comme une forme de rite de passage informel, qui referme l’écart entre l’habitant et le visiteur autour d’un verre partagé au retour.

Le rituel de la chasse

La chasse au dahu suit un scénario assez stable d’une vallée à l’autre. On confie au novice un sac ouvert, qu’il doit tenir immobile en aval d’une pente pendant qu’un ou plusieurs complices remontent en amont pour rabattre l’animal. Une variante répandue veut que l’on imite les cris supposés du dahu pour le surprendre et le faire dévaler la pente droit dans le sac tendu. Une autre version, plus patiente, consiste à faire attendre le débutant seul, immobile, pendant des heures sur un versant frais, dans l’espoir que l’animal change de direction et perde l’équilibre sous ses yeux.

Dans tous les cas, la nuit tombe, le froid s’installe, et le dahu, bien sûr, ne vient jamais. Le retour au refuge ou au village, sac vide, précède généralement la révélation de la farce, souvent accompagnée d’un verre offert par les organisateurs pour sceller la plaisanterie plutôt que la prolonger.

Certains villages ont poussé la mise en scène plus loin que la simple veillée nocturne. Des offices de tourisme et des musées de montagne ont, à diverses époques, exposé de faux spécimens naturalisés de dahu, bricolés à partir de peaux de chèvre ou de chamois montées de travers sur un socle, avec un cartel pseudo-scientifique jouant sur le registre sérieux d’un muséum d’histoire naturelle. Ces installations, toujours présentées avec un clin d’œil assumé, prolongent la farce originelle par d’autres moyens : il ne s’agit plus de tromper un individu isolé une nuit durant, mais d’entretenir collectivement un running gag que tout le monde, ou presque, sait fictif dès le premier regard.

Panneau routier Passage à Dahus à Vinon, dans le Cher
Panneau routier « Passage à Dahus » à Vinon, dans le Cher, une des nombreuses traces de la légende dans la toponymie et la signalétique françaises. Crédit : Cjp24 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Une comparaison qui s’impose : le dahu n’est pas seul dans les montagnes du monde

Le dahu n’a rien d’une invention isolée : le même schéma narratif, une créature aux pattes inégales adaptée aux pentes, existe presque à l’identique dans d’autres cultures montagnardes, sans qu’aucun lien direct n’ait jamais été établi entre elles. En Écosse, le wild haggis est censé peupler les Highlands avec des pattes d’un côté plus longues que de l’autre, lui permettant de courir autour des collines, mais seulement dans un sens ; il existe même deux variétés, l’une tournant dans le sens horaire, l’autre dans le sens inverse, exactement sur le modèle du dahu senestre et dextre. Aux États-Unis, le sidehill gouger des collines du Wisconsin et d’autres régions rurales repose sur le même principe anatomique impossible.

Cette convergence remonte sans doute plus loin dans le temps que le XIXe siècle alpin : dès 1646, le médecin et écrivain anglais Thomas Browne évoquait, dans son ouvrage Pseudodoxia Epidemica, des blaireaux aux pattes prétendument inégales selon une croyance populaire de son époque. Le dahu n’est donc pas l’inventeur du motif, mais l’une de ses expressions les plus abouties et les mieux documentées, celle qui a le mieux survécu à son siècle d’origine pour devenir un objet culturel à part entière. Cette parenté discrète entre farces paysannes de continents différents rappelle que l’envie de mystifier le nouveau venu en montagne n’a rien de propre aux Alpes françaises.

Aucune preuve n’établit que ces traditions se soient influencées les unes les autres de façon directe : rien n’indique qu’un guide savoyard ait un jour entendu parler du wild haggis écossais, ni l’inverse. Il est plus probable que des populations de montagne, confrontées séparément à des visiteurs venus de la plaine ou de la ville, aient chacune de leur côté redécouvert la même solution narrative : une anomalie anatomique simple, facile à raconter en une phrase, et impossible à vérifier sans y passer soi-même une nuit blanche sur un versant escarpé.

D’une farce entre paysans et touristes à un rite entre pairs

Au fil du XXe siècle, la fonction sociale de la chasse au dahu évolue sensiblement. Elle cesse progressivement d’opposer villageois et touristes fortunés pour devenir une tradition intégrée aux colonies de vacances et aux camps d’été, où des moniteurs plus expérimentés initient de jeunes citadins à la vie en plein air par le biais de cette même farce, désormais coupée de son origine de classe. Le dahu quitte le registre de la moquerie sociale pour entrer dans celui, plus consensuel, du folklore enfantin partagé.

Confiserie Crottes de Dahu vendue en Savoie
« Crottes de Dahu », une confiserie de raisins enrobés de chocolat vendue en Savoie, preuve que la créature reste un argument commercial et culturel bien vivant. Crédit : Patafisik — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Cette transformation n’a pas effacé la créature de l’espace public adulte pour autant. Des expositions temporaires, des ouvrages pseudo-naturalistes pleins d’humour et des produits dérivés continuent d’entretenir le mythe, sans jamais chercher à tromper qui que ce soit sur sa nature fictive : le dahu du XXIe siècle est un running gag assumé, une private joke à l’échelle d’un massif entier, quelque chose comme l’image que le tourisme de masse a façonnée des Alpes depuis plus d’un siècle, mais retournée avec humour contre ses propres visiteurs plutôt que contre le paysage lui-même.

Ce que le dahu dit de notre rapport à la montagne aujourd’hui

La persistance du dahu, plus de cent cinquante ans après ses premières traces écrites massives, tient à ce qu’il capture une tension toujours actuelle entre ceux qui vivent la montagne au quotidien et ceux qui viennent la consommer le temps d’un séjour. La créature aux pattes inégales fonctionne comme un test social discret : elle sépare, l’espace d’une soirée, celui qui accepte de rire de sa propre crédulité de celui qui s’en offusque, et ce clivage-là reste, d’une certaine manière, plus révélateur que la farce elle-même.

Chaque été, des animateurs continuent d’organiser des chasses au dahu récréatives dans les Alpes et le Jura, sans autre but que de perpétuer une plaisanterie devenue patrimoine oral. Le dahu n’a jamais eu besoin d’exister pour laisser une trace réelle dans la culture montagnarde : son absence même, entretenue et racontée avec constance depuis un siècle et demi, en a fait l’un des rares mythes populaires européens à s’être maintenu sans jamais chercher à se faire passer pour vrai plus d’une soirée à la fois.

Ce dernier point mérite d’être souligné, car il distingue le dahu de la plupart des créatures folkloriques évoquées plus haut dans cet article. Le tengu japonais, pour ne citer qu’un exemple traité récemment dans ces pages, continue d’être vénéré dans un cadre religieux structuré, quand le dahu n’a jamais prétendu à un tel statut. Il reste ce qu’il a toujours été depuis son origine mieux documentée au XIXe siècle : une blague locale devenue patrimoine, qui ne demande à personne d’y croire vraiment, seulement d’accepter, le temps d’une soirée, de jouer le jeu.

Sources et Références

  • Charles Joisten, Êtres fantastiques des Alpes, Musée dauphinois, recueils de folklore alpin.
  • Wikipedia, article « Dahu » (synthèse sourcée des attestations régionales et de l’historique de la chasse au dahu).
  • Thomas Browne, Pseudodoxia Epidemica, 1646, pour le motif comparable des blaireaux à pattes inégales.
  • Wikipedia, article « Wild haggis » et « Sidehill gouger », pour les créatures folkloriques comparables en Écosse et aux États-Unis.
  • Guichet du Savoir (Bibliothèque municipale de Lyon), fiche « Expression Chasse au dahu ».