Ushiwakamaru apprend le sabre auprès des tengu sur le mont Kurama

Le Tengu, folklore japonais : l’esprit-oiseau des montagnes, à la fois gardien et trickster, figure centrale de l’ascétisme montagnard du Shugendō

Dans les forêts de cèdres qui couvrent les montagnes sacrées du Japon, une créature ailée hante depuis plus d’un millénaire l’imaginaire local : le tengu, mi-oiseau mi-homme, à la fois protecteur redouté et farceur impitoyable. Contrairement aux monstres qui peuplent d’autres folklores montagnards, le tengu n’est jamais resté un simple sujet de légende racontée au coin du feu. Il s’est incarné dans une pratique religieuse bien réelle, le Shugendō, où des ascètes revêtent encore aujourd’hui ses attributs pour gravir des sommets qu’ils considèrent moins comme des défis à vaincre que comme des lieux à honorer.

Un démon venu de Chine, devenu gardien japonais

Le mot « tengu » (天狗), littéralement « chien céleste », vient du chinois « tiangou », une créature associée aux météores et aux catastrophes dans la mythologie chinoise ancienne. Importé au Japon avec les textes bouddhiques, le terme change pourtant complètement de sens en s’installant dans l’archipel : le tengu japonais perd toute ressemblance canine pour devenir une figure aviaire, dotée d’ailes, de serres et parfois d’un bec, beaucoup plus proche du rapace que du chien.

Dans les premiers textes bouddhiques japonais, le tengu est une figure négative, un démon associé à l’orgueil, capable de posséder les moines trop sûrs d’eux-mêmes ou de perturber les cérémonies religieuses par pure malice. Ce n’est que progressivement, au fil des siècles, que son image évolue vers celle d’un gardien des montagnes et des forêts, un maître exigeant qui punit l’arrogance mais transmet aussi un savoir redoutable à ceux qui se montrent dignes de le recevoir. Cette double nature, protectrice et malicieuse à la fois, reste la caractéristique la plus constante du personnage à travers les siècles.

Kotengu et daitengu : deux visages d’un même esprit

L’iconographie du tengu s’est stabilisée en deux grandes variantes. Le kotengu, la forme la plus ancienne, garde une apparence nettement aviaire : bec crochu, plumage, serres acérées. Le daitengu, plus tardif et aujourd’hui bien plus connu, adopte une silhouette presque humaine, le visage rouge et surtout un nez démesurément long, qui devient sa marque de reconnaissance dans l’art populaire, le théâtre nô et les estampes de l’époque d’Edo. Les deux variantes partagent un même habillement caractéristique : celui des yamabushi, les ascètes montagnards du Shugendō, avec leur petit chapeau noir, leur pompon de plumes et leur bâton à anneaux.

Ce choix vestimentaire n’est pas un hasard esthétique. Il traduit un lien de parenté direct entre la créature mythologique et une pratique religieuse bien réelle : les yamabushi portent les attributs du tengu parce qu’ils cherchent, littéralement, à se rapprocher de son pouvoir et de sa connaissance intime de la montagne. Encore aujourd’hui, certains sanctuaires vendent des masques de tengu au long nez comme objets protecteurs, portés lors de festivals locaux dans plusieurs villages de montagne.

Figure de tengu lors d'un festival japonais en 1914
Un porteur masqué en tengu (ou Sarutahiko) ouvrant la procession d’un mikoshi lors d’un festival de sanctuaire, photographié en 1914, à l’époque Taishō. Crédit : collection A.Davey — Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

Plusieurs sommets, au-delà du mont Kurama, portent leur propre tradition de tengu locaux : le mont Takao, aux portes de Tokyo, le mont Atago, près de Kyoto, ou encore certains sanctuaires du massif du Fuji, chacun avec ses propres récits et parfois son propre nom de tengu tutélaire. Le théâtre nô a lui aussi consacré la figure du tengu de Kurama dans la pièce classique Kurama Tengu, qui met en scène la rencontre entre Ushiwakamaru et son mystérieux instructeur, preuve que la légende avait déjà, dès l’époque médiévale, dépassé le simple folklore local pour intégrer le répertoire artistique le plus codifié du pays.

Sōjōbō et l’enfant qui deviendra un héros : la légende du mont Kurama

La légende la plus célèbre associée au tengu se déroule sur le mont Kurama, au nord de Kyoto. Sōjōbō, roi de tous les tengu du Japon, y règne depuis une vallée retirée nommée Sōjōgatani, « la vallée du grand prêtre ». Selon la tradition, un jeune garçon nommé Ushiwakamaru, envoyé loin de sa famille après la défaite de son clan, s’aventure seul dans cette vallée. Impressionné par son courage, Sōjōbō accepte de le former et lui enseigne l’art du sabre, la stratégie militaire et des techniques que la légende qualifie de magiques.

Cet enfant deviendra Minamoto no Yoshitsune (1159-1189), l’un des guerriers les plus célébrés de l’histoire japonaise, héros central du Dit des Heike, la grande épopée qui raconte la guerre entre les clans Taira et Minamoto à la fin du XIIe siècle. La légende du tengu de Kurama fonctionne ainsi comme un récit d’origine : elle explique un talent martial hors norme par une formation surnaturelle reçue en montagne, loin des dojos et des maîtres humains, dans un lieu que seule une créature mi-humaine mi-divine pouvait rendre accessible.

Le temple Kurama-dera sur le mont Kurama au Japon
Le temple Kurama-dera, sur le mont Kurama au nord de Kyoto, site de la légende de Sōjōbō et d’Ushiwakamaru. Crédit : Sherwin John Carlquist — Wikimedia Commons (CC BY 4.0).
Un yamabushi, ascète montagnard du Shugendō
Un yamabushi, ascète montagnard du Shugendō, avec les attributs traditionnels également associés au tengu dans l’iconographie japonaise. Crédit : WolfgangMichel — Wikimedia Commons (CC0).

Le Shugendō : quand l’ascèse imite le tengu

Le Shugendō, religion syncrétique mêlant croyances shintoïstes autochtones, bouddhisme tantrique et taoïsme, remonte au moins à l’époque de Nara (710-794) et connaît son plein essor durant l’époque de Heian (794-1192). Sa figure fondatrice, l’ascète semi-légendaire En no Gyōja, né vers 624, aurait ouvert les montagnes sacrées de Yoshino, d’Ōmine et de Kumano à la pratique ascétique, avant d’être exilé sur l’île d’Izu Ōshima par la cour impériale en 699.

Les pratiquants du Shugendō, les yamabushi (« ceux qui se prosternent devant la montagne »), s’isolent en haute montagne pendant des semaines ou des mois, marchent sans relâche, jeûnent dans des grottes, pratiquent des rituels de feu et s’exposent délibérément à l’épreuve physique, debout sous des cascades glacées ou suspendus au-dessus du vide depuis une falaise. Ces sites sacrés, Yoshino-Ōmine, Kumano Sanzan et le Kōya-san, reliés par 307 kilomètres de sentiers de pèlerinage à travers la chaîne du Kii, ont été inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2004 sous le nom de « Sites sacrés et itinéraires de pèlerinage dans les monts Kii », un ensemble toujours vivant qui accueille aujourd’hui jusqu’à 15 millions de visiteurs par an.

Cette sacralisation a toutefois un envers moins glorieux, que l’on ne peut pas passer sous silence. Plusieurs montagnes du Shugendō, à commencer par le mont Ōmine lui-même, ont longtemps interdit leur accès aux femmes au nom de leur caractère sacré, une règle appelée nyonin kinsei. Le gouvernement Meiji avait pourtant officiellement aboli cette interdiction par une proclamation du 4 mai 1872, ouvrant en théorie les montagnes sacrées aux pèlerinages féminins. Sur le terrain, les pratiquants du mont Ōmine ont continué d’appliquer la règle malgré le texte officiel, et la montagne reste aujourd’hui l’un des deux seuls sommets du Japon où l’interdiction est encore en vigueur, de grands panneaux balisant les sentiers pour le rappeler, face à un mouvement d’opposition toujours actif.

Une comparaison qui s’impose : le tengu et l’abominable homme des neiges

Il existe, dans presque toutes les cultures de montagne, une créature chargée d’incarner le mystère et le danger des hauteurs. En Occident, c’est le yéti, l’abominable homme des neiges de l’Himalaya, popularisé par les récits d’expéditions britanniques du XXe siècle, qui occupe cette place dans l’imaginaire collectif. La comparaison avec le tengu est éclairante précisément parce qu’elle révèle deux logiques opposées. Le yéti reste, dans la tradition occidentale qui l’a popularisé, une menace extérieure à traquer, photographier ou démentir, un mystère que l’expédition scientifique ou sportive cherche à percer et à vaincre.

Le tengu, lui, n’est jamais devenu un trophée à débusquer. Il reste un interlocuteur, capable d’enseigner autant que de punir, et la seule manière de s’en approcher consiste à devenir soi-même ascète, à revêtir ses habits et à se soumettre à ses épreuves plutôt qu’à chercher à le vaincre ou à le photographier. Cette différence de posture, chasser un mystère contre s’y soumettre, dit quelque chose de la façon dont deux traditions de montagne, orientale et occidentale, ont chacune construit leur propre rapport à l’inconnu des sommets.

Un décret de 1872 qui a failli effacer la tradition

L’histoire du Shugendō n’a rien d’une continuité tranquille. Le 15 septembre 1872, dans le cadre de la modernisation du Japon sous l’ère Meiji, le gouvernement impérial promulgue un décret d’abolition du Shugendō, jugé rétrograde et incompatible avec la construction d’un État moderne. La loi de séparation du kami et du bouddha (shinbutsu bunri), qui impose de dissocier les sanctuaires shintoïstes des temples bouddhiques, porte un coup fatal à une tradition tout entière construite sur leur fusion. Les shugenja, contraints de choisir entre devenir prêtres shintoïstes, moines bouddhistes ou abandonner purement et simplement leur pratique, voient la quasi-totalité des centres de Shugendō cesser leurs activités.

Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, avec l’instauration de la liberté religieuse au Japon, que le Shugendō renaît progressivement. Les monts Kii retrouvent alors leurs pèlerins, et les descendants des yamabushi reprennent, parfois après plusieurs générations d’interruption, les mêmes gestes d’ascèse que leurs prédécesseurs pratiquaient avant l’interdiction.

Ce que le tengu apprend à l’alpinisme d’aujourd’hui

La persistance du tengu dans la culture japonaise contemporaine, des masques vendus dans les échoppes de sanctuaire aux festivals annuels organisés dans plusieurs villages de montagne, tient à une idée simple mais rarement formulée ainsi en Occident : la montagne n’est pas un obstacle neutre, elle est habitée, et l’ascension y est une forme de dialogue plutôt qu’une conquête. Cette conception rejoint, par un chemin culturel très différent, la dimension presque mystique que certains alpinistes européens ont pu attribuer à leurs propres sommets, à la manière dont Julius Kugy cherchait, dans les Alpes Juliennes, une fleur presque insaisissable qui donnait un sens spirituel à chacune de ses courses.

Le tengu rappelle aussi, à sa manière, une leçon d’humilité technique que la montagne occidentale a parfois oubliée : dans le Shugendō, on ne gravit pas un sommet pour le cocher sur une liste, on s’y soumet volontairement à une épreuve dont l’issue reste incertaine. Cette distinction entre gravir et se soumettre, entre performance et ascèse, continue d’infuser le tourisme de pèlerinage japonais actuel, où randonneurs venus du monde entier empruntent les mêmes sentiers que les yamabushi d’autrefois, sans nécessairement chercher à battre un temps ou un record, mais simplement à traverser, une fois dans leur vie, un territoire que la tradition locale continue de considérer comme habité par autre chose que des rochers et des arbres.

Il reste que cette vision n’a rien d’un folklore figé dans le passé : les débats autour du nyonin kinsei au mont Ōmine montrent que la sacralité d’une montagne peut aussi devenir un argument d’exclusion, et que le respect dû à une tradition ancienne n’empêche pas de la questionner. Le tengu, gardien autant que juge, porte en lui cette ambivalence depuis ses origines : il protège un territoire, mais décide aussi, à sa guise, qui a le droit d’y entrer. C’est peut-être la leçon la plus actuelle de cette vieille créature ailée, à une époque où l’accès aux montagnes du monde entier, du Shugendō japonais aux voies normales de l’Everest, reste traversé de règles, de permis et d’exclusions qui n’ont rien de purement mythologique.

Sources et Références

  • UNESCO, « Sacred Sites and Pilgrimage Routes in the Kii Mountain Range », World Heritage List, fiche n°1142, inscription 2004.
  • H. Byron Earhart, Mount Fuji and Shugendo, Japanese Journal of Religious Studies, et travaux généraux sur le Shugendō.
  • Encyclopedia.com, article « Shugendō ».
  • Yokai.com, fiche « Sōjōbō », base de référence sur le folklore japonais des yōkai.
  • Wikipedia, articles « En no Gyōja », « Ōminesan-ji », « Kurama-tengu », « Mount Kurama » (synthèses sourcées des chroniques japonaises).
  • Buddhistdoor Global, « Connecting the Past and Present of Shugendo: The Revival of Japan’s Ancient Mountain Ascetic Tradition ».