Panorama du plateau du Hardangervidda, le plus vaste parc national de Norvège

Le plateau du Hardangervidda : sur la route de la plus grande harde de rennes sauvages d’Europe

Le train s’arrête à Finse, 1222 mètres d’altitude, la gare la plus haute du réseau ferroviaire norvégien, posée en plein cœur d’un désert de pierre et de neige résiduelle malgré la mi-saison. Nous en descendons presque seuls, sacs chargés pour plusieurs jours, tandis que la locomotive repart vers Bergen en laissant derrière elle un silence que seul le vent vient troubler. Devant nous s’étend le Hardangervidda, le plus vaste plateau de montagne d’Europe du Nord, royaume d’une harde de rennes sauvages qui n’a nulle part ailleurs sur le continent d’équivalent en taille ni en liberté de mouvement.

Vue aérienne du glacier Hardangerjökulen près de Finse
Le glacier du Hardangerjøkulen, point culminant visible depuis une grande partie du plateau. Crédit : Arnfinn Christensen — Wikimedia Commons (CC0).

Ce n’est pas une randonnée de sommet que nous venons chercher ici, mais une traversée d’horizontalité pure : plusieurs jours à hauteur d’homme sur un plateau qui ondule sans jamais vraiment grimper, ponctué de lacs glaciaires, de tourbières et de rares refuges DNT qui jalonnent un territoire presque aussi grand que certains petits pays européens. Rien, dans ce paysage, ne ressemble à la verticalité alpine à laquelle nous sommes habitués : ici, c’est l’horizon qui domine, la ligne de fuite qui compte davantage que l’altitude gagnée, et une échelle de distances qui impose de revoir entièrement sa notion du temps de marche.

Le plus grand plateau de montagne d’Europe du Nord

Le Hardangervidda s’étend sur plus de 6500 kilomètres carrés, dont 3422 protégés depuis 1981 au sein du plus vaste parc national de Norvège. Son altitude moyenne avoisine 1100 mètres, une hauteur modeste qui masque une réalité climatique bien plus rude : ici, au-dessus de la limite des arbres sur la quasi-totalité de sa surface, le plateau se comporte comme une véritable toundra arctique alors même que la latitude reste, en théorie, tempérée.

Le point culminant du secteur, le glacier du Hardangerjøkulen, dépasse les 1800 mètres et demeure visible depuis une grande partie du plateau par temps clair, sentinelle blanche au milieu d’un paysage par ailleurs presque totalement minéral. La végétation, quand elle existe, se limite à des mousses, des sphaignes et surtout à ce lichen des rennes qui donne tout son sens biologique à ce territoire : sans lui, la harde qui fait la renommée du Hardangervidda n’aurait tout simplement pas de quoi survivre l’hiver.

Paysage de toundra au coeur du plateau du Hardangervidda
Au cœur du plateau, un paysage de toundra où lacs, tourbières et lichens dominent l’horizon. Crédit : Yair Haklai — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Le versant occidental du plateau, plus arrosé par les pluies venues de l’Atlantique, contraste nettement avec l’est, plus sec et continental : c’est cette asymétrie climatique, à l’échelle d’un seul et même plateau, qui explique en grande partie pourquoi les rennes migrent chaque année d’un bout à l’autre du territoire plutôt que de rester cantonnés à une seule zone. L’eau, omniprésente sous forme de lacs, de tourbières et de ruisseaux tressés, façonne un paysage où la marche progresse rarement en ligne droite, contrainte de contourner sans cesse des obstacles humides invisibles sur les cartes à petite échelle.

La dernière grande migration sauvage d’Europe

Le Hardangervidda abrite entre six et sept mille rennes sauvages, ce qui représente environ un quart de la population totale de rennes sauvages de Norvège — et donc, à cette échelle, la plus importante concentration du genre encore présente en Europe. Ce qui rend cette harde unique ne tient pas qu’à son nombre : c’est la seule population norvégienne à conserver encore un schéma de migration pleinement naturel, se déplaçant chaque année des pâturages d’hiver de l’est, riches en lichen, vers les zones plus humides et fertiles de l’ouest où se déroule la mise bas.

Cette migration, aussi spectaculaire qu’invisible pour la plupart des visiteurs, reste aujourd’hui fragilisée par la fragmentation croissante du territoire : routes, lignes à haute tension, chalets de loisirs et barrages hydroélectriques coupent progressivement les couloirs de passage ancestraux de la harde, un phénomène que la cohabitation entre grande faune sauvage et activité humaine dans les Carpates slovaques illustre, à une tout autre échelle, dans un contexte européen comparable.

Sur les pas d’Amundsen et de Scott

Finse n’est pas seulement une porte d’entrée pratique vers le plateau : c’est aussi, depuis plus d’un siècle, un haut lieu de l’histoire polaire mondiale. Roald Amundsen, Robert Falcon Scott et Ernest Shackleton s’y sont tous entraînés avant de partir affronter l’Antarctique, trouvant dans ces étendues blanches et venteuses un terrain d’essai suffisamment proche, par le climat et le relief, des conditions qu’ils allaient rencontrer au pôle Sud. Un monument, dressé près de l’hôtel historique de Finse, rend hommage aux membres de l’expédition de Scott qui ne revinrent jamais de leur tentative de 1912.

Marcher aujourd’hui sur ce même plateau, sac au dos et cartes à la main, donne une idée tangible de ce qui a pu attirer ces explorateurs vers ce lieu précis : l’absence totale de repères sur de longues distances, la nécessité de naviguer par temps souvent bouché, et une météo capable de basculer en quelques heures d’un ciel dégagé à un blizzard complet, même en plein été austral norvégien.

Le Finse Alpine Research Centre, géré conjointement par les universités d’Oslo et de Bergen depuis 1972, perpétue d’une certaine manière cette tradition d’observation scientifique du milieu extrême, en étudiant aujourd’hui la biologie d’altitude et les effets du changement climatique sur cet écosystème sensible. Ironie supplémentaire de ce lieu aux multiples vies : les mêmes étendues qui ont vu s’entraîner les pionniers de l’exploration polaire ont aussi servi, un siècle plus tard, de décor à la planète glacée de Hoth dans un célèbre film de science-fiction — signe que la puissance visuelle de ce paysage dépasse largement le seul cercle des amateurs de montagne.

De refuge en refuge, sur le Rallarvegen et au-delà

Le réseau de refuges entretenu par la Den Norske Turistforening (DNT) rend cette traversée du plateau accessible sans matériel d’expédition lourd : chaque étape, calculée entre six et huit heures de marche, mène à un abri chauffé où l’on trouve gîte, couvert et parfois même une cuisine self-service approvisionnée selon le système de confiance typiquement norvégien. Nous progressons ainsi d’un refuge à l’autre, en direction du sud-ouest, croisant régulièrement les balises rouges peintes sur les rochers qui remplacent ici tout sentier tracé au sol.

Le Rallarvegen, ancienne piste de chantier des cheminots qui construisirent la ligne de Bergen au début du XXe siècle, longe une partie du parcours et reste aujourd’hui ouvert aux marcheurs comme aux cyclistes, offrant un aperçu de l’ingénierie ferroviaire qui a permis, en son temps, de désenclaver cette portion reculée de la Norvège.

Le fonctionnement de ces refuges frappe par sa simplicité et par la confiance qu’il suppose : dans les cabanes non gardées, chacun se sert dans le garde-manger, note sa consommation dans un cahier, et règle la note a posteriori auprès de l’association. Ce système, impensable dans bien d’autres pays, tient depuis des décennies sans anicroche majeure, révélateur d’un rapport collectif à la montagne où la responsabilité individuelle prime largement sur la surveillance. Les dortoirs, spartiates mais toujours chauffés, offrent un contraste bienvenu avec la rudesse du plateau une fois la porte refermée sur la tempête.

Rencontre à distance avec la harde

C’est au troisième jour, alors que le brouillard se lève après une nuit particulièrement froide, que nous apercevons enfin un groupe de rennes, silhouettes grises immobiles sur une croupe rocheuse à plusieurs centaines de mètres. Ils ne bougent presque pas, économes du moindre effort inutile dans un environnement où chaque calorie compte, et disparaissent en quelques minutes derrière une ondulation du terrain, sans jamais nous laisser approcher davantage.

Renne sauvage de Norvège, semblable à ceux du Hardangervidda
Un renne sauvage de Norvège, emblème de la harde du Hardangervidda. Crédit : Sondrekv — Wikimedia Commons (domaine public).

D’autres traces, plus discrètes, ponctuent la marche sans jamais livrer l’animal qui les a laissées : empreintes fraîches dans la boue d’une tourbière, bois de renne abandonné au détour d’un névé, plumes éparses d’un lagopède surpris par un prédateur. Ce théâtre discret de la vie sauvage, largement invisible pour qui ne prend pas le temps de ralentir le pas et d’observer le sol autant que l’horizon, constitue peut-être la vraie richesse de cette traversée — bien plus que la rare observation directe d’un troupeau au loin.

Ce que le vide du plateau nous a appris

En redescendant vers la voie ferrée, quelques jours plus tard, jambes fatiguées mais esprit étrangement apaisé, nous mesurons à quel point ce plateau doit sa préservation à un équilibre fragile entre protection réglementaire et pression touristique croissante. Le statut de parc national depuis 1981 a permis de sanctuariser l’essentiel du territoire, mais les infrastructures qui grignotent ses marges — routes, lignes électriques, résidences secondaires — continuent d’isoler un peu plus, chaque année, les couloirs de migration de la harde.

Le Hardangervidda pose ainsi, à sa manière silencieuse, une question qui dépasse largement la seule Norvège : combien de temps une société développée peut-elle encore se permettre de préserver un espace aussi vaste, aussi vide en apparence, alors que la pression pour l’aménager ne cesse de croître ? La réponse, pour l’instant, tient dans le pas mesuré d’une harde de rennes qui continue, envers et contre tout, de migrer selon des routes vieilles de plusieurs millénaires.

Il y a quelque chose d’assez vertigineux à songer que ce même plateau a vu passer, à un siècle d’intervalle, des explorateurs préparant la conquête du pôle Sud et des troupeaux dont le comportement migratoire n’a, lui, pratiquement pas changé depuis l’époque glaciaire. Deux échelles de temps radicalement différentes se superposent sur ce même territoire : celle, très courte, de l’aventure humaine et de ses records, et celle, quasi géologique, d’un cycle animal qui se perpétue indépendamment de nos ambitions. Repartir de Finse, train en direction de Bergen, laisse un sentiment étrange de petitesse bienvenue — rare dans un monde qui valorise plutôt l’inverse.

Sources et Références