Grandes Jorasses 1935 : Le duel
Les vieux grimoires de l’alpinisme sentent parfois la poudre autant que la roche. Au milieu des années 1930, alors que l’Europe s’enfonce lentement vers la guerre, la montagne devient un échiquier où les nations mesurent leur courage. Pendant que les nazis focalisent leur propagande sur la conquête acharnée de la face nord de l’Eiger par Heckmair, une autre muraille hante les nuits des grimpeurs latins. La face nord des Grandes Jorasses, frontière naturelle entre la France et l’Italie, se dresse comme une provocation. À son pied, Bavarois, Français, Suisses et Italiens se toisent en silence. L’ALPIN dépoussière les archives ocre pour vous raconter comment un Bavarois têtu et un Italien revanchard se sont partagé le plus grand monstre de granit du massif du Mont-Blanc.
Dans le monde de l’entre-deux-guerres, l’alpinisme de difficulté n’est plus une simple exploration scientifique, c’est une affaire d’ego national. L’opinion publique suit les exploits des cordées à travers les récits épiques publiés dans les grands journaux européens.
Les Grandes Jorasses ne sont pas un simple sommet, c’est une barrière monumentale longue d’un kilomètre, culminant à 4 208 mètres (la pointe Walker). Son versant nord, qui plonge sur le glacier de Leschaux côté français, est une abomination géologique : plus de 1 200 mètres de verticalité absolue, un rocher souvent pourri, des chutes de pierres constantes et des tempêtes foudroyantes.
1. Le dernier rempart des Alpes
Au début des années 30, on parle des « trois derniers grands problèmes des Alpes » : la face nord du Cervin, la face nord de l’Eiger, et la face nord des Grandes Jorasses. Ce triptyque terrorise et fascine à la fois.
La face nord de la peur
Ce qui rend les Grandes Jorasses si redoutables, c’est leur austérité. Contrairement au Mont Blanc qui offre de vastes dômes de neige, la face nord des Jorasses est une armure de granit noirci par le gel, striée de couloirs de glace vitrifiée. L’ascension de ce mur exige une maîtrise parfaite des deux disciplines suprêmes de l’alpinisme : l’escalade rocheuse de haute difficulté (où les grimpeurs italiens des Dolomites excellent) et le cramponnage sur glace raide (la spécialité des Bavarois et des Autrichiens).
Le contexte géopolitique
L’Italie fasciste de Mussolini voit dans la conquête des grands sommets une démonstration de la « virilité nouvelle » de son peuple. Les Allemands partagent la même doctrine. La France, par l’intermédiaire du Club Alpin Français (CAF), tente de maintenir son rang sur ses propres terres chamoniardes. Au pied de la face nord, le glacier de Leschaux se transforme en un camp de base international où la tension est palpable. On s’observe à la jumelle, on cache ses pitons, on tait ses horaires de départ. Chaque cordée veut planter son drapeau sur l’arête sommitale, mais la montagne repousse toutes les tentatives, tuant ceux qui osent défier ses séracs.
2. L’obsession meurtrière
Avant l’année charnière de 1935, l’éperon central de la face nord, menant à la Pointe Croz (4 110 mètres), a repoussé plus d’une dizaine d’expéditions. L’ambiance vire à la tragédie.
Une muraille de granit et de glace
En 1931, une cordée allemande composée de Heckmair (le futur héros de l’Eiger) et Kröner frôle la catastrophe, obligée de battre en retraite sous une pluie de pierres. Les Italiens tentent leur chance, tout comme les Français emmenés par Armand Charlet, le guide chamoniard légendaire, qui finit par déclarer la face « injustifiable » tant le danger est aléatoire et incontrôlable.
Les tragédies de la Pointe Croz
L’obsession devient parfois suicidaire. Les grimpeurs des années 30 ne disposent pas de cordes en nylon élastiques, mais de cordes en chanvre qui, une fois gelées, deviennent raides comme des câbles et cassent en cas de chute violente. Les pitons sont en fer doux et s’arrachent facilement. En 1934, une violente tempête piège une cordée allemande très haut sur l’éperon Croz. Les secours sont impossibles. Les hommes meurent d’épuisement et de froid, suspendus à leurs cordes, et leurs corps resteront visibles à la longue-vue depuis Chamonix pendant des mois, rappelant macabrement le prix de l’ambition.

3. La victoire silencieuse
Il faut un mélange de génie technique, d’audace et de chance insolente pour briser le sortilège. Cet alignement des planètes aura lieu à l’été 1935, mais ce ne sont ni les Français ni les Italiens qui l’orchestreront.
Peters et Meier à l’assaut
Martin Meier et Rudolf Peters sont deux Bavarois tenaces. L’année précédente, ils ont failli réussir, mais une tempête les a obligés à un repli héroïque de plusieurs jours. Fin juin 1935, ils reviennent. Sans tambours ni trompettes, ils quittent le refuge du Couvercle en pleine nuit. Ils connaissent l’itinéraire et les pièges. Ils sont rapides, efficaces. L’escalade est d’une difficulté extrême (évaluée à l’époque au VIe degré, le maximum de l’échelle humaine), obligeant les hommes à se hisser sur de minuscules réglettes de granit avec le vide absolu sous leurs semelles de cuir clouées.
Le triomphe dans la tempête
Leur progression sur l’éperon Croz est un chef-d’œuvre de concentration. Au bout du deuxième jour d’ascension, alors qu’ils approchent des derniers névés sommitaux, le ciel se déchire. Un violent orage éclate, saupoudrant la paroi de grésil et transformant le rocher en patinoire. Mais les deux Bavarois refusent de reculer. Le 29 juin 1935, ils se hissent sur la corniche de la Pointe Croz. La face nord est officiellement vaincue. Lorsqu’ils redescendent dans la vallée, ils sont célébrés en héros par le régime allemand, mais à Chamonix, c’est la douche froide. La plus grande paroi du massif du Mont-Blanc a été « volée » par des étrangers. Chez les Italiens, l’affront est total.
4. L’éveil de l’Italie
Si l’éperon de la Pointe Croz a été vaincu, il reste sur la face nord des Grandes Jorasses un pilier encore plus raide, encore plus continu, qui mène au point culminant de la montagne : l’éperon de la Pointe Walker (4 208 mètres). C’est là que l’honneur latin va se laver.
La réaction de Riccardo Cassin
Le nom de Riccardo Cassin résonne comme le tonnerre dans l’histoire de l’alpinisme. Cet Italien, ancien boxeur aux mains immenses, est le maître incontesté du rocher calcaire. Piqué au vif par la réussite allemande sur l’éperon Croz, Cassin jure que l’éperon Walker sera italien. Il faut attendre 1938, trois ans après Peters et Meier, pour que les conditions soient enfin réunies. Cassin, accompagné de Gino Esposito et Ugo Tizzoni, attaque la base du Walker. C’est une expédition d’une brutalité totale. Le granit y est compact, sans fissures pour planter les pitons. Ils doivent escalader des dièdres verglacés (notamment le fameux « dièdre de 75 mètres ») à la seule force de leurs bras.
La chute de l’éperon Walker
Sur la montagne, la discrétion n’est plus de mise. Le vacarme des pitons que l’on frappe à coups de marteau résonne dans tout le cirque de Leschaux. En pleine paroi, ils sont pris dans une tempête de neige, subissant des températures sibériennes lors de leurs trois bivouacs accrochés à la falaise. Le 6 août 1938, Cassin, les mains en sang, se hisse sur la Pointe Walker, signant peut-être la plus grande réalisation alpine de l’entre-deux-guerres.
La défaite des Français sur leurs propres terres, battus sur l’éperon Croz par l’Allemagne et sur l’éperon Walker par l’Italie, laissera des traces profondes. Elle forcera la création d’écoles d’alpinisme professionnelles et d’une rigueur nouvelle dans la formation des guides de l’Hexagone.
Ces vieux récits imprimés sur un papier ocre par le temps nous rappellent que la montagne n’est pas qu’un terrain de jeu apaisant. Elle a été, et restera pour toujours, le théâtre où les hommes viennent projeter leurs peurs, leurs jalousies, et leur inextinguible besoin d’inscrire leur nom sur la roche, quitte à y laisser leur peau.
