Les lacs Kolsaï dans le Tian Shan, au sud-est du Kazakhstan

Les lacs Kolsaï : les « perles du Tian Shan » kazakh

On les appelle les « perles du Tian Shan septentrional », et pour une fois le surnom touristique ne trahit pas grand-chose de la réalité : trois lacs superposés dans une même vallée, chacun d’une couleur légèrement différente, encadrés d’épicéas si sombres qu’ils semblent noirs à distance. Nous partons d’Almaty tôt le matin, direction le sud-est du Kazakhstan, à une poignée de kilomètres seulement de la frontière kirghize, pour rallier en une journée de route et de marche ce qui reste, malgré une notoriété grandissante, l’un des secrets les mieux gardés d’Asie centrale.

Le Tian Shan n’a pas la réputation planétaire de l’Himalaya voisin, et pourtant cette chaîne qui s’étire sur plus de 2 500 kilomètres entre Kazakhstan, Kirghizistan, Chine et Ouzbékistan abrite des paysages d’une diversité stupéfiante — glaciers, steppes, forêts de conifères et lacs de montagne d’une clarté presque irréelle. Les lacs Kolsaï en sont l’une des vitrines les plus accessibles, et l’une des plus photogéniques.

Saty, dernier village avant la réserve

La route depuis Almaty traverse d’abord des steppes ocre puis des contreforts de plus en plus boisés, jusqu’au village de Saty, porte d’entrée du Kolsai Lakes National Park. Ce parc national, créé en 2007 pour protéger l’ensemble du bassin des trois lacs ainsi que le site voisin de Kaindy, reste géré selon une logique encore assez peu touristique comparée aux grands parcs occidentaux : peu d’infrastructures lourdes, des pistes carrossables qui s’arrêtent net à l’entrée des zones protégées, et une population locale qui vit encore largement de l’élevage.

Autour de Saty, quelques familles proposent l’hébergement chez l’habitant et l’accès à cheval vers les lacs, une tradition d’accueil qui doit beaucoup à la culture nomade kazakhe, où la yourte et le cheval restent des repères culturels vivants et non de simples attractions pour visiteurs. Nous choisissons de faire l’essentiel du trajet à pied, réservant les chevaux locaux pour la seule portion la plus raide vers le lac supérieur.

Le petit-déjeuner pris chez notre hôte, à base de pain plat, de crème fermentée et de thé noir servi en continu depuis un grand thermos métallique, nous rappelle que cette partie du Kazakhstan reste avant tout un pays d’éleveurs. Les troupeaux de chevaux semi-sauvages qui paissent librement sur les collines environnant Saty appartiennent rarement à un seul propriétaire : la gestion collective des pâturages, héritée de l’organisation pastorale kazakhe traditionnelle, continue de structurer une bonne partie de la vie économique locale, bien après la fin de l’ère soviétique qui avait tenté de la remplacer par des kolkhozes.

Le lac Inférieur, sous une futaie d’épicéas du Tian Shan

Le premier des trois lacs, dit lac Inférieur, se trouve à 1 818 mètres d’altitude, encadré d’une dense forêt d’épicéas du Tian Shan (Picea schrenkiana), une espèce endémique de cette chaîne qui donne au paysage une teinte presque noire vue de loin, contrastant avec le bleu-vert profond de l’eau. C’est le plus accessible et le plus fréquenté des trois, à environ une heure de marche depuis le parking terminal, mais la densité de la forêt absorbe vite le bruit des groupes de visiteurs.

Nous longeons la rive nord, où quelques pontons de bois permettent de s’avancer au-dessus de l’eau sans la troubler. La transparence est telle, par temps calme, que l’on distingue les troncs d’épicéas tombés au fond, verticaux ou couchés, comme les vestiges d’une forêt engloutie — un avant-goût, sans le savoir encore, de ce que nous découvrirons deux jours plus tard à Kaindy.

Le lac Inférieur de Kolsaï, entouré d'épicéas du Tian Shan
Le lac Inférieur, cerné par la forêt d’épicéas du Tian Shan. Crédit : Nazkens — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Le lac du Milieu, cœur profond du massif

Cinq kilomètres de sentier plus loin, à 2 252 mètres, le lac du Milieu est le plus vaste et le plus profond des trois, avec une profondeur atteignant environ cinquante mètres par endroits. La forêt s’y fait plus clairsemée, laissant apparaître de premiers pans rocheux et des couloirs d’avalanche qui rappellent qu’on entre ici dans un territoire nettement plus alpin que la promenade boisée du premier lac.

C’est aussi là que le silence devient réellement perceptible : plus de groupes de touristes venus en excursion à la journée, seulement quelques cavaliers locaux et, au loin, le cri d’un rapace que nous ne parvenons pas à identifier avec certitude. La montée continue, plus raide, vers le dernier des trois lacs.

Le lac Supérieur, entre edelweiss et alpages

Le lac Supérieur, à 2 850 mètres, marque la limite de la forêt : au-delà, seuls subsistent des alpages rocailleux où l’edelweiss pousse en colonies denses à la belle saison, aux côtés d’autres plantes rases adaptées au vent et au froid. Beaucoup moins fréquenté que les deux lacs précédents en raison de la difficulté d’accès, il offre une vue dégagée sur les premières crêtes du Kungei Alatau, la chaîne qui sépare le bassin de Kolsaï de la frontière kirghize toute proche.

Nous nous arrêtons longuement sur la rive, sans autre visiteur en vue, à observer les nuages qui s’accrochent aux sommets environnants. C’est un des lieux les plus tranquilles que nous ayons traversés en Asie centrale — ni panneau, ni buvette, ni sentier balisé au-delà de la trace tracée par les chevaux locaux.

Vue depuis le lac Supérieur de Kolsaï, sur les alpages et crêtes du Kungei Alatau
Vue sur les alpages du Kungei Alatau depuis les abords du lac Supérieur. Crédit : Urker1 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Kaindy, la forêt engloutie née d’un séisme

À une douzaine de kilomètres à l’ouest de Saty, un autre site du même parc national mérite le détour : le lac Kaindy, à 1 667 mètres d’altitude dans une gorge du Kungei Alatau. Son origine est aussi précise que spectaculaire : le 3 janvier 1911, un séisme majeur — le séisme de Kebin, l’un des plus puissants jamais enregistrés dans le Tian Shan, d’une magnitude estimée à 8 — a provoqué un gigantesque glissement de terrain qui a bloqué la gorge d’un barrage naturel, noyant en quelques semaines toute une forêt d’épicéas qui poussait là.

Plus d’un siècle plus tard, les troncs pétrifiés continuent d’émerger de l’eau turquoise comme les mâts d’une flotte engloutie, leurs cimes desséchées perçant la surface à plusieurs mètres de hauteur. Ce séisme de 1911, qui a également ravagé une grande partie de la ville d’Almaty toute proche et fait plusieurs centaines de victimes, reste un événement fondateur de la sismologie régionale — la faille qui l’a généré s’étend sur plus de 200 kilomètres, l’une des plus longues ruptures de surface jamais documentées dans le monde.

L’eau du lac, très froide toute l’année du fait de l’altitude et de l’alimentation glaciaire, a paradoxalement contribué à la conservation exceptionnelle du bois immergé : les troncs, presque intégralement préservés sous la surface par le froid constant, gardent encore leur écorce par endroits plus d’un siècle après la noyade de la forêt. Cette conservation naturelle, rare pour un site d’une telle ampleur, explique en grande partie la fascination qu’exerce Kaindy sur les photographes et plongeurs venus du monde entier, certains n’hésitant pas à plonger en combinaison intégrale au cœur même de cette forêt engloutie pour en photographier les branches depuis l’intérieur.

Le lac Kaindy et sa forêt d'épicéas engloutie, née du séisme de 1911 au Kazakhstan
Le lac Kaindy et les troncs pétrifiés de sa forêt engloutie depuis 1911. Crédit : Katariyakartikey — Wikimedia Commons (CC0, domaine public).

Léopards des neiges et aigles royaux, une faune que l’on devine plus qu’on ne la voit

Le parc national de Kolsaï abrite, sur le papier, une faune remarquable pour son échelle réduite : léopard des neiges sur les crêtes les plus hautes, ours brun du Tian Shan, maral — le grand cerf d’Asie centrale — et aigle royal planant au-dessus des lacs. En pratique, la plupart de ces espèces restent extrêmement discrètes, et nous n’en croisons directement aucune, hormis quelques marmottes et la silhouette lointaine d’un rapace que les rangers locaux identifient comme un aigle royal sans que nous puissions en jurer.

Cette discrétion n’est pas un hasard : ces montagnes ont longtemps subi une pression de chasse importante, et la présence, même rare, du léopard des neiges reste aujourd’hui un indicateur suivi de près par les gestionnaires du parc, dans une région où la coexistence entre pastoralisme traditionnel et conservation reste un équilibre récent et encore fragile.

Le maral, ce grand cervidé proche du cerf élaphe que l’on chasse traditionnellement dans plusieurs pays d’Asie centrale pour ses bois en velours utilisés en médecine traditionnelle, illustre bien cette tension : espèce emblématique du massif, mais aussi ressource économique convoitée, dont la population reste difficile à estimer précisément faute de suivi scientifique continu sur l’ensemble du territoire montagneux concerné. Les rangers du parc, que nous croisons à plusieurs reprises lors de patrouilles à cheval, nous expliquent consacrer une bonne partie de leur temps à la sensibilisation des bergers plutôt qu’à la répression pure, jugée moins efficace sur le long terme dans une région où les frontières entre terres protégées et pâturages traditionnels restent poreuses.

Retour vers Almaty, entre steppe et souvenir de yourte

La descente vers Saty puis vers Almaty referme la boucle par les mêmes étendues de steppe traversées à l’aller, cette fois dorées par la lumière de fin de journée. Cette autre traversée d’Asie centrale nous revient en mémoire, plus au sud cette fois : le Kirghizistan et sa culture du freeride en yourte, qui partage avec les lacs Kolsaï cette même ambiance de nomadisme encore vivant, loin des standards hôteliers occidentaux. Plus proche encore, la région d’Almaty avait déjà attiré notre attention pour une tout autre pratique de la montagne : la station de Shymbulak et son hiver si particulier des steppes kazakhes.

Ce grand écart entre les deux visages du Kazakhstan montagnard — glisse hivernale à trente minutes du centre-ville d’Almaty d’un côté, lacs presque intacts à quelques heures de piste de l’autre — résume assez bien la position singulière de ce pays, à cheval entre modernité urbaine rapide et arrière-pays resté fidèle à des rythmes bien plus anciens.

Ce que les lacs Kolsaï disent d’une montagne encore préservée

On repart des lacs Kolsaï avec la certitude d’avoir vu quelque chose qui ne durera peut-être pas sous cette forme très longtemps : la fréquentation touristique augmente rapidement depuis une dizaine d’années, portée par les réseaux sociaux et l’ouverture progressive du Kazakhstan au tourisme international. Le parc national tente d’encadrer cette croissance, mais l’équilibre entre préservation et développement économique local reste, ici comme ailleurs, une tension permanente plutôt qu’un problème résolu.

Reste, pour l’instant, un paysage rare : trois lacs de couleurs et d’altitudes différentes, une forêt engloutie née d’une catastrophe naturelle il y a plus d’un siècle, et une faune sauvage qui se devine davantage qu’elle ne se montre. Le Tian Shan kazakh n’a pas besoin de huit mille mètres pour impressionner — il lui suffit de rester, pour quelques années encore, aussi difficile d’accès qu’il l’est aujourd’hui.

C’est peut-être cela, au fond, le vrai luxe d’un trek aux lacs Kolsaï : non pas l’altitude ni la difficulté technique, mais la conjonction rare d’un paysage spectaculaire et d’une fréquentation encore raisonnable, à une époque où la plupart des sites comparables ailleurs dans le monde ont déjà basculé dans le tourisme de masse. Combien d’années cet équilibre tiendra-t-il encore ? Aucun rapport officiel ne le dit avec certitude — mais c’est précisément cette incertitude qui donne à la visite d’aujourd’hui une valeur que les prochaines générations de voyageurs ne connaîtront peut-être plus.

Sources et Références