
Le Karwendel : les derniers refuges du Tyrol avant la fermeture d’automne
Fin septembre, dans le Karwendel, on marche avec en tête un compte à rebours qui n’a rien de dramatique mais qui donne à chaque halte un goût particulier : celui de la dernière fois. Les refuges d’altitude ferment un à un, les gardiens redescendent leurs dernières réserves à dos de mulet ou par hélicoptère, et la montagne, déjà, se prépare à passer l’hiver sans témoins. Nous choisissons volontairement cette fenêtre étroite entre l’été fini et l’automne déjà bien installé pour traverser le plus grand parc naturel d’Autriche.
Le Karwendel n’a pas la notoriété internationale du Wilder Kaiser ou des Dolomites voisines. C’est justement ce qui nous y attire : un massif calcaire immense, presque vide de touristes passé la mi-septembre, où les érables du Grand Ahornboden virent à l’or au moment précis où les derniers refuges tirent leurs volets.
Le Risstal et la route qui mène au bout du monde tyrolien
On accède au cœur du massif par le Risstal, une longue vallée qui remonte depuis Hinterriss jusqu’au hameau d’Eng, à la frontière entre le Tyrol autrichien et la Bavière. La route à péage qui la parcourt reste ouverte du 1er mai au 31 octobre — après quoi la vallée se referme littéralement sur elle-même, coupée du monde jusqu’au printemps suivant. Nous roulons donc dans les derniers jours de la saison, croisant plus de vaches montées en alpage que de voitures.
Le Naturpark Karwendel, créé en 1928 puis considérablement agrandi, est aujourd’hui le plus vaste parc naturel d’Autriche. Il protège un paysage de crêtes calcaires déchiquetées, de vallons suspendus et de forêts anciennes qui n’ont pratiquement jamais connu d’exploitation industrielle, faute d’accès carrossable avant le XXe siècle. C’est cette relative inaccessibilité, longtemps vécue comme une malédiction par les habitants du Risstal, qui a fini par préserver l’un des paysages les plus intacts des Alpes orientales.
Le massif tire son nom du sommet du Karwendelspitze, mais son identité collective doit presque autant à ses refuges qu’à ses sommets. La plupart des cabanes du secteur ont été bâties à la fin du XIXe et au début du XXe siècle par les sections locales du Club alpin autrichien (ÖAV) et allemand (DAV), à une époque où l’alpinisme bourgeois commençait tout juste à découvrir ces parois calcaires réputées peu spectaculaires comparées aux glaciers du Tyrol du Sud. Cette histoire modeste explique le caractère encore très artisanal de nombreux refuges, loin du confort hôtelier de certaines cabanes suisses.
Les érables séculaires du Grand Ahornboden
À Eng, le sentier traverse le Grosser Ahornboden, une clairière d’alpage où plus de 2 200 érables sycomores, certains vieux de trois à six cents ans, poussent en isolé sur l’herbe rase comme des chênes dans un parc anglais. Fin septembre, leurs feuilles passent du vert au jaune puis à l’orangé en l’espace de deux semaines à peine, transformant la combe en un tableau qui attire chaque automne des photographes venus de toute l’Autriche et de Bavière voisine.

Le contraste est saisissant avec le calcaire gris des parois qui encadrent la clairière : d’un côté cette lumière chaude et presque douce des feuillus, de l’autre la minéralité brute des sommets qui portent déjà, certaines années, une première neige. Les vaches qui pâturent encore sous les arbres seront redescendues dans les jours qui suivent notre passage — la Almabtrieb, la transhumance de fin de saison, marque elle aussi la bascule vers l’hiver dans toute cette région alpine. Dans les vallées tyroliennes les plus attachées à la tradition, les bêtes qui n’ont connu ni maladie ni accident durant l’estive redescendent parées de couronnes de fleurs séchées et de cloches spécialement astiquées pour l’occasion, un cortège que les villages du Risstal célèbrent encore, à plus petite échelle que les grandes Almabtrieb médiatisées du Tyrol central.
Ce basculement agricole précède presque toujours, de quelques jours à peine, la fermeture des refuges eux-mêmes : les deux calendriers, celui du bétail et celui des cabanes de montagne, restent intimement liés dans cette région où l’alpinisme s’est construit sur une économie pastorale bien plus ancienne que lui.
Vers la Falkenhütte, sous les parois vertigineuses du Laliderer
Depuis Eng, un sentier de trois heures grimpe vers la Falkenhütte, un refuge posé sur un replat herbeux face à l’un des plus impressionnants amphithéâtres rocheux des Alpes calcaires : les parois du Laliderer, murailles de plus de mille mètres qui comptent parmi les plus hautes faces nord d’Europe hors haute montagne glaciaire. Le silence, à cette période, y est presque total — plus une cordée en approche, seuls quelques choucas tournoient encore devant la paroi.

La gardienne, occupée à dresser l’inventaire de fin de saison, nous prévient sans détour : la fermeture est prévue pour le week-end suivant, sauf caprice météo qui pourrait avancer la date de plusieurs jours. Cette incertitude fait partie du métier — dans tout le massif, les refuges affichent des dates de fermeture indicatives plutôt que fermes, et un appel téléphonique la veille reste, en automne, la seule façon fiable de savoir si l’on trouvera porte ouverte.
Le Bettelwurf, refuge le plus exposé du Karwendel
Le lendemain, nous poussons vers le Bettelwurf, dont le sommet domine Innsbruck de plus de deux mille mètres de dénivelé. La Bettelwurfhütte, perchée à 2 077 mètres au-dessus du Halltal, a la réputation d’être le refuge le plus exposé et le plus traditionnel du parc : chemin d’accès en partie équipé de câbles, terrasse suspendue au-dessus du vide, architecture qui n’a presque pas changé depuis sa construction par la section d’Innsbruck du Club alpin autrichien.

Sa saison d’ouverture court généralement de fin mai à début octobre, mais chaque gardien ajuste ses dates selon l’enneigement et la fréquentation réelle plutôt que selon un calendrier figé. Ce jour-là, nous sommes les seuls clients du déjeuner — un Knödel à la viande partagé avec le gardien, qui nous raconte le rituel du dernier week-end : vider les réserves, purger les canalisations, condamner les volets, puis redescendre à pied ce qu’un hélicoptère ne peut pas emporter en un seul vol.
Il nous montre aussi le carnet de météo qu’il tient depuis le début de la saison, page après page de relevés griffonnés à la main — une habitude que la plupart des gardiens du massif entretiennent encore, malgré l’existence de stations automatiques, parce qu’un œil humain reste, selon lui, le meilleur indicateur d’un changement de temps sur une paroi aussi exposée que le Bettelwurf. Une première alerte à la neige, nous dit-il, peut avancer la fermeture d’une semaine entière sans préavis, ce qui explique pourquoi il déconseille formellement de s’aventurer sur l’arête sommitale après la mi-octobre sans avoir appelé la veille.
Chamois, bouquetins et le silence qui précède l’hiver
Le Karwendel abrite l’une des plus fortes densités de chamois des Alpes autrichiennes, ainsi qu’une population de bouquetins réintroduite avec succès sur plusieurs versants du massif. En cette saison de rut qui approche, les mâles commencent à se disputer les combes les plus hautes, et l’on entend parfois, portés par le vent, les chocs sourds des cornes qui s’affrontent loin au-dessus des derniers sentiers balisés.
C’est aussi la période où les derniers troupeaux domestiques quittent l’alpage, laissant le massif aux seuls animaux sauvages jusqu’au dégel. Cette bascule saisonnière, presque invisible pour qui ne la cherche pas, est peut-être ce qui rend la traversée d’automne du Karwendel si différente d’une randonnée d’été : on ne marche plus dans un décor figé, mais dans un paysage qui se referme littéralement autour de nous, jour après jour.
Le retour du bouquetin dans le massif reste une réussite discrète du parc naturel : disparu de la plupart des Alpes orientales au XIXe siècle sous l’effet du braconnage, l’animal a été réintroduit par étapes successives dans plusieurs vallées tyroliennes au XXe siècle, avec un succès inégal selon les versants. Dans le Karwendel, les colonies observées aujourd’hui sur les parois les plus abruptes du Laliderer et du Bettelwurf témoignent d’une politique de protection assez rare à l’échelle des Alpes autrichiennes, où la chasse reste par ailleurs une activité économique et culturelle importante en dehors des zones classées.
Retour vers Hinterriss, avant que la route ne ferme
La descente finale suit le même Risstal qu’à l’aller, mais la lumière rasante de fin d’après-midi change tout : les érables du Grand Ahornboden, traversés à contre-jour, prennent une teinte presque incandescente. Nous croisons l’équipe qui s’apprête à fermer le dernier gîte d’étape de la vallée, occupée à empiler les chaises de la terrasse et à couvrir les fenêtres de planches.
Cette autre grande traversée autrichienne, plus au sud, nous revient en mémoire par contraste : la Haute Route du Tauern, qui traverse le cœur sauvage et méconnu de l’Autriche sur plusieurs jours de crêtes, partage avec le Karwendel cette même discrétion — deux massifs autrichiens qui vivent très bien sans la foule des grands classiques alpins. De l’autre côté de la frontière bavaroise toute proche, le massif des Alpes de Berchtesgaden, au pied du Watzmann, connaît le même rituel de fermeture automnale, preuve que cette bascule saisonnière dépasse largement les frontières administratives.
Pourquoi marcher dans un massif qui se ferme
On pourrait croire absurde de partir marcher dans un massif qui, littéralement, se vide et se ferme sous nos pas. C’est pourtant précisément ce moment de bascule qui donne au Karwendel d’automne sa force particulière : la montagne y redevient, l’espace de quelques semaines, un lieu que l’on doit mériter par une vraie préparation — vérifier les horaires, appeler les gardiens, accepter qu’un refuge annoncé ouvert puisse fermer entre deux coups de téléphone.
Cette exigence, loin d’être un obstacle, est peut-être ce qui manque le plus aux grands massifs alpins saturés l’été. Repartir avant la neige, dans le silence d’un parc qui referme ses portes une à une, c’est retrouver une forme de montagne plus lente, plus incertaine, et au fond plus honnête sur ce qu’elle est réellement : un milieu qui n’a jamais eu vocation à rester ouvert toute l’année.
En redescendant vers Hinterriss, la barrière du péage déjà à moitié fermée pour la nuit, nous repensons à cette gardienne de la Falkenhütte qui nous avait lancé, mi-amusée mi-sérieuse, qu’elle préférait de loin ces dernières semaines de septembre à tout le reste de la saison — moins de monde, plus de silence, et cette lumière particulière qui ne dure que le temps que les érables mettent à perdre leurs feuilles. Le Karwendel d’automne n’est pas une version diminuée du Karwendel d’été : c’est un massif différent, qui se mérite autrement, et qui récompense ceux qui acceptent d’arriver au moment où presque tout le monde s’apprête à partir.
Sources et Références
- Naturpark Karwendel — portail officiel du parc naturel
- Alpenverein Österreich (ÖAV) — refuges, horaires saisonniers et fermetures d’automne
- Tirol Werbung — Naturpark Karwendel, présentation officielle du Tyrol
- Karwendel-Höhenweg — refuges et itinéraires du massif
- L’Alpin — La Haute Route du Tauern : Traversée sauvage du cœur secret de l’Autriche
- L’Alpin — Les Alpes de Berchtesgaden : L’âme bavaroise au pied du Watzmann