Le Ponte dei Salti, pont de pierre du XVIIe siècle au-dessus des eaux émeraude de la Verzasca à Lavertezzo

Le Val Verzasca : la Suisse italienne, châtaigneraies et eaux émeraude

Il y a des rivières qu’on photographie et des rivières qu’on n’oublie plus. La Verzasca appartient à la seconde catégorie : une eau si transparente qu’elle semble teintée au fond, un vert d’émeraude qui n’existe nulle part ailleurs dans les Alpes suisses, roulant sur des galets de granit poli comme des œufs. Nous descendons vers Sonogno par la route qui serpente depuis Locarno, et déjà, avant même d’avoir chaussé les bottes, le vertige du lieu s’installe.

Ce n’est pourtant pas un décor de carte postale gratuit. Derrière l’eau turquoise se cache une vallée tessinoise qui a longtemps vécu de presque rien — du châtaignier, de la pierre et de l’exode — avant de devenir, un peu malgré elle, l’un des symboles touristiques les plus reconnaissables de la Suisse italienne. Nous partons pour quatre jours sur le Sentiero Verzasca, entre villages de granit, pont du XVIIe siècle et barrage devenu mythologie populaire.

Sonogno, porte d’entrée d’une vallée qui a failli disparaître

Sonogno est le dernier village carrossable de la Verzasca, adossé à un cirque de parois abruptes qui ferme la vallée au nord. Les maisons de pierre aux toits de schiste s’y serrent les unes contre les autres, comme pour se protéger d’un hiver qui, ici, dure plus longtemps qu’ailleurs. Un petit musée ethnographique y raconte une histoire que l’on retrouve dans tout le val Verzasca : celle d’une population rurale qui a fondu au fil du XXe siècle, ses habitants partis chercher fortune à Locarno, à Zurich, parfois jusqu’en Californie.

C’est de là que démarre le Sentiero Verzasca, l’itinéraire balisé numéro 74 qui relie Sonogno à Locarno via Lavertezzo, sur environ 24 kilomètres généralement parcourus en deux à trois jours. Le sentier longe la rivière sans jamais trop s’en éloigner, alternant sous-bois de châtaigniers, replats d’alpage et passages taillés à même la roche. Nous le prenons lentement, sac au dos, avec l’intention de ne rien manquer des villages qui le jalonnent.

Le val Verzasca s’étire sur une vingtaine de kilomètres du nord au sud, encaissé entre des versants si raides que la lumière directe n’atteint le fond de la vallée que quelques heures par jour en plein hiver. Cette configuration a longtemps isolé ses habitants du reste du canton, forçant chaque hameau à une quasi-autosuffisance : four à pain communal, moulin, cave à fromage. On en retrouve encore les vestiges à chaque étape du sentier, discrets mais tenaces, comme autant de preuves d’une vie collective disparue mais pas totalement effacée.

Sous les châtaigniers, une économie de survie devenue paysage protégé

Les premières heures de marche traversent ce que les Tessinois appellent les selve castanili — de véritables vergers de châtaigniers greffés, entretenus depuis des siècles pour leurs fruits plutôt que pour leur bois. Le châtaignier fut longtemps surnommé « l’arbre à pain » dans ces vallées alpines du sud : sa farine remplaçait le blé que le climat et l’altitude interdisaient de cultiver, et sa récolte automnale mobilisait des villages entiers, condition de survie pour l’hiver à venir.

Cette centralité a décliné dès le XVIIe et le XVIIIe siècle, quand un refroidissement climatique a fait disparaître de nombreux arbres et que le maïs, nouvellement introduit, a commencé à remplacer la polenta de châtaigne par la polenta de maïs. Aujourd’hui, une partie de ces selve à l’abandon fait l’objet de programmes de restauration, portés par des associations locales soucieuses de préserver un paysage devenu aussi identitaire qu’écologique. Marcher sous ces frondaisons amples, en pleine lumière tamisée d’octobre, c’est traverser une mémoire agricole autant qu’un simple sous-bois.

Le Ponte dei Salti, arche de pierre sur l’eau la plus verte des Alpes

À Lavertezzo, le sentier débouche sur l’image la plus photographiée du Tessin : le Ponte dei Salti, un pont à deux arches de pierre sèche construit au XVIIe siècle, qui enjambe la Verzasca en un bond unique au-dessus de vasques d’un vert presque irréel. L’eau y est si limpide qu’on distingue chaque galet à trois mètres de profondeur, polie par des millénaires de crues qui ont sculpté la roche en gorges lisses et en bassins naturels.

En été, ces vasques deviennent une piscine à ciel ouvert où Tessinois et visiteurs plongent depuis les rochers. En cette saison plus fraîche, nous les trouvons presque désertes, et le silence redonne au pont toute sa présence architecturale — un ouvrage humble, sans parapet ni ornement, qui a pourtant survécu sans dommage à des siècles de crues violentes alors que des ponts plus récents, en aval, ont parfois cédé. Entre Brione et Lavertezzo, le chemin croise aussi une trentaine de sculptures et installations land art disséminées dans le paysage, un projet qui ancre l’art contemporain dans cette vallée qu’on croirait figée dans le temps.

Une eau turquoise née de la roche, royaume discret des chamois et des cincles

Cette couleur qui fascine tous les visiteurs de la Verzasca n’a rien de magique : elle vient de la nature même de la roche que la rivière traverse. Le bassin versant est composé presque exclusivement de gneiss et de granite, des roches pauvres en éléments qui, une fois érodées en fines particules en suspension, diffusent la lumière d’une manière particulière et donnent à l’eau ce vert-turquoise presque irréel. Sur ses 25 kilomètres de cours, la rivière ne dépasse jamais dix mètres de profondeur, et sa température, comprise entre 7 et 10 degrés toute l’année, explique pourquoi même les baigneurs les plus téméraires n’y restent jamais bien longtemps.

L'eau turquoise et transparente de la rivière Verzasca sur son lit de granit poli
L’eau turquoise de la Verzasca, teintée par les particules fines de gneiss et de granite en suspension. Crédit : Viktar Palstsiuk — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Cette eau glaciale abrite pourtant une vie discrète. La truite fario y est pêchée sous licence cantonale, dans des quotas stricts destinés à préserver une population locale déjà mise à rude épreuve par la fréquentation estivale. Sur les berges, le martin-pêcheur et le cincle plongeur — cet oiseau capable de marcher au fond de l’eau à la recherche d’insectes — se disputent les mêmes vasques que les touristes désertent en fin de journée. Plus haut sur les versants, chamois et bouquetins descendent parfois s’abreuver au crépuscule, quand la vallée retrouve un silence que la journée leur avait confisqué.

Corippo, la plus petite commune de Suisse

Une heure de marche plus haut, un sentier de traverse grimpe vers Corippo, accroché à flanc de montagne au-dessus de la vallée. Longtemps commune à part entière — la plus petite de Suisse, avec à peine une dizaine d’habitants permanents avant sa fusion en 2020 dans la nouvelle municipalité de Verzasca — le village a conservé un urbanisme presque intact : ruelles étroites, maisons de granit local aux toits de pierre plate, chapelles baroques miniatures. Le lieu figure à l’inventaire fédéral des sites construits à protéger, ce qui a permis de geler toute transformation architecturale depuis les années 1970.

Le village de Corippo, plus petite commune de Suisse, dans la vallée de la Verzasca
Corippo, ses ruelles de granit et ses toits de pierre, la plus petite commune de Suisse. Crédit : Jérémy Toma — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Cette protection a un revers : Corippo s’est vidé plus vite qu’il ne s’est préservé. Le village comptait près de trois cents habitants au début du XIXe siècle ; il n’en reste aujourd’hui qu’une poignée à l’année. Une fondation locale tente depuis peu de réinventer son avenir par un modèle d’« albergo diffuso », un hôtel éclaté dans les maisons vacantes du village, où chaque chambre occupe une bâtisse ancienne restaurée plutôt qu’un bâtiment neuf. Nous y buvons un café sur la petite place, seuls avec le clocher et le vent, en nous demandant combien de temps un village peut survivre à sa propre carte postale.

Le barrage de Contra, ou comment une vallée agricole est devenue un plateau de cinéma

Plus bas, la vallée change brutalement de visage : le barrage de Contra — souvent appelé barrage de la Verzasca — dresse ses 220 mètres de béton au-dessus de la retenue, achevé en 1965 après dix-huit mois de coulage continu. C’est de son couronnement que le cascadeur Wayne Michaels a effectué, en 1995, le saut à l’élastique d’ouverture du film GoldenEye, une scène devenue culte qui détient toujours le record du monde du plus haut saut à l’élastique filmé depuis une structure.

Le barrage de Contra dans la vallée de la Verzasca, près de Gordola, célèbre pour le saut à l'élastique de GoldenEye
Le barrage de Contra, dans la basse vallée de la Verzasca. Crédit : Adrian Michael — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Depuis, l’endroit vit une existence à double vitesse : lieu de mémoire pour les cinéphiles venus reconnaître le décor, terrain de jeu bien réel pour ceux qui viennent sauter dans le vide harnachés, contre plusieurs centaines de francs et une file d’attente qui peut durer l’après-midi. Nous n’avons pas sauté — ce n’était pas notre trek — mais nous nous sommes attardés sur la crête qui domine l’ouvrage, à observer ce contraste presque comique entre la modernité industrielle du barrage et les toits de schiste de Corippo, visibles à peine plus haut sur le même versant. Peu de vallées alpines concentrent en si peu de kilomètres un tel écart d’époques.

Retour vers Locarno, entre lac Majeur et souvenir de granit

Les derniers kilomètres du sentier redescendent vers Gordola puis vers les rives du lac Majeur, où la lumière change une dernière fois : l’atmosphère devient méditerranéenne, palmiers et camélias remplacent progressivement mélèzes et châtaigniers. Ce basculement climatique en une seule vallée résume assez bien ce qui rend le Tessin unique dans le paysage alpin suisse — un pied dans les Grisons, un pied en Lombardie, une langue et une lumière qui doivent autant à l’Italie qu’à la Confédération.

Nous repensons, en marchant, à cette autre vallée suisse où le temps paraît lui aussi suspendu, plus à l’ouest cette fois : le Val d’Hérens valaisan, avec ses hameaux de mazots au pied de la Dent Blanche, semble appartenir à la même famille de lieux — ces poches alpines que la modernité a longtemps contournées avant de les redécouvrir, parfois trop vite. La Verzasca n’est ni un musée à ciel ouvert ni un simple spot Instagram : c’est une vallée qui continue, tant bien que mal, d’arbitrer entre la mémoire de ses châtaigneraies et l’afflux estival de ses baigneurs.

Ce que la Verzasca nous a appris sur la fragilité des lieux rares

On referme ce trek avec une question qui dépasse largement le seul val Verzasca : combien de temps un paysage aussi photogénique peut-il rester habité par autre chose que son image ? Corippo tente d’y répondre par l’hôtellerie diffuse plutôt que par l’abandon, les selve castanili par la restauration plutôt que par la friche, le Ponte dei Salti en continuant, obstinément, de servir de lavoir et de piscine aux gens du cru autant qu’aux visiteurs d’un jour.

C’est peut-être la vraie leçon de cette vallée verte : la beauté spectaculaire n’y est jamais un point d’arrivée, mais un résultat provisoire d’équilibres fragiles — climatiques, économiques, démographiques — que chaque génération doit renégocier. Comme l’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz, qui a passé une partie de son œuvre à décrire la grandeur autant que la menace que représentent les Alpes pour ceux qui y vivent, on repart de la Verzasca convaincu que ces vallées ne sont belles que parce que des gens, obstinément, continuent d’y rester.

Il reste, en refermant les chaussures pour la dernière fois sur le parking de Tenero, l’image d’un pont de pierre sans âge au-dessus d’une eau trop verte pour être vraie, et la certitude diffuse d’être passé par un endroit qui ne se laisse pas résumer en une photo, aussi réussie soit-elle. C’est sans doute pour cela que l’on y revient : parce qu’aucun cliché, aucun article, aucune carte ne rend justice à ce que l’on ressent en marchant réellement, un jour après l’autre, entre châtaigneraies et vasques d’émeraude.

Sources et Références