Aiguille Verte 1865 : L’été de Whymper
Les gravures du dix-neuvième siècle ont cette faculté fascinante de figer la terreur et la majesté dans un enchevêtrement de traits d’encre noire. L’année 1865 est considérée comme la ligne de crête de l’alpinisme mondial, la fin de « l’Âge d’Or » de la conquête des Alpes. Et au cœur de cette fièvre exploratoire britannique, un nom écrase tous les autres : celui d’Edward Whymper. Si l’Histoire a surtout retenu de lui sa victoire tragique sur le Cervin quelques semaines plus tard, c’est pourtant dans le massif du Mont-Blanc qu’il a commis son plus grand blasphème. En osant vaincre la redoutable Aiguille Verte, la montagne la plus secrète et la plus fière de Chamonix, Whymper a provoqué une véritable émeute. L’ALPIN dépoussière l’un des plus grands scandales de l’histoire de l’exploration verticale.
Un proverbe de la vallée de l’Arve, vieux de plusieurs siècles, affirme : « Au Mont Blanc, on est un porteur ; à la Verte, on devient un alpiniste ».
Cette simple phrase résume à elle seule le rapport de force entre ces deux montagnes. Depuis la victoire de Balmat et Paccard sur le Mont Blanc près de quatre-vingts ans plus tôt, le Toit de l’Europe, fait de vastes dômes de neige, est devenu une attraction presque « touristique » pour les riches lords anglais. Mais l’Aiguille Verte, avec ses 4 122 mètres d’arêtes déchiquetées et de couloirs de glace abrupts, est d’une tout autre nature. Elle est restée vierge, impénétrable, repoussant brutalement toutes les tentatives.
1. L’âge d’or de l’alpinisme
Pour comprendre l’urgence et la tension de l’été 1865, il faut se plonger dans la psychologie de l’époque. La bourgeoisie victorienne s’ennuie dans un Empire britannique en pleine révolution industrielle.
La course aux sommets vierges
L’élite londonienne a trouvé un nouveau terrain d’expression pour sa soif de domination : les Alpes. Réunis au sein du tout jeune et prestigieux Alpine Club de Londres, ces intellectuels, avocats et hommes de lettres se lancent dans une course effrénée pour planter l’Union Jack sur tous les sommets vierges d’Europe centrale. Ils engagent les meilleurs guides de la région (Suisses, Français, Italiens) et considèrent les massifs alpins comme un vaste terrain de jeu à coloniser. C’est l’époque des cordes en chanvre, des vestons en tweed et du brandy que l’on sirote au bivouac.
L’obsession d’Edward Whymper
Parmi eux, Edward Whymper détonne. Il n’est pas un aristocrate oisif. Dessinateur et graveur sur bois, il a été envoyé dans les Alpes par un éditeur londonien pour illustrer un livre sur la montagne. Dès qu’il pose les yeux sur ces cathédrales de granit, l’artisan se métamorphose en un prédateur des cimes. Whymper est doté d’une constitution physique hors norme, d’une arrogance féroce et d’une détermination presque maladive. En ce mois de juin 1865, il a déjà accroché à son palmarès des premières majeures dans le massif. Mais son regard reste rivé sur le Cervin (en Suisse) et sur l’Aiguille Verte (en France).
2. Le défi de la Verte
L’Aiguille Verte est une forteresse entourée de quatre versants aussi abrupts les uns que les autres. Elle est la fierté absolue de la Compagnie des Guides de Chamonix, qui la garde jalousement, espérant que la première ascension sera une affaire exclusivement franco-française.

La montagne de Chamonix
Les guides chamoniards sont d’excellents glaciéristes, mais ils hésitent à s’engager sur la Verte. La montagne est défendue par un couloir central (qui portera plus tard le nom de Whymper), raide de 50 degrés sur plus de 1 000 mètres de dénivelé. Il agit comme un véritable entonnoir déversant des blocs de glace et des avalanches mortelles. Whymper observe la montagne pendant des jours, étudiant à la longue-vue les lignes de faiblesse de l’édifice et la trajectoire des chutes de pierres. Il comprend qu’il lui faudra une équipe rapide et experte de la glace vive pour forcer le passage.
Le choix des guides suisses
C’est ici que Whymper commet un acte de lèse-majesté qui va mettre le feu aux poudres. Estimant les guides chamoniards trop lents ou trop craintifs pour la Verte, il fait appel à la concurrence directe. Il embauche Christian Almer, guide originaire de Grindelwald (dans l’Oberland bernois), célèbre pour sa puissance à la taille des marches dans la glace, et Franz Biner de Zermatt. Se présenter au pied de la plus belle montagne de Chamonix avec une équipe presque entièrement suisse (et dirigée par un Anglais) est perçu comme une humiliation intolérable par les locaux.
3. L’ascension par le couloir
Le 29 juin 1865, à une heure et demie du matin, Whymper, Almer et Biner quittent discrètement leur bivouac sur le glacier de Talèfre, fuyant le regard inquisiteur de la vallée.
La glace et la peur
Leur objectif est le grand couloir central de la face sud. Pendant des heures, dans l’obscurité glaciale, l’équipe lutte contre la pente. À l’époque, les crampons n’existent pas. Pour progresser sur du verglas à 50 degrés d’inclinaison, le guide de tête, Christian Almer, doit tailler des marches à la seule force de ses bras avec son piolet en frêne massif. Il taillera des centaines, voire des milliers de marches ce jour-là. Le bruit sourd de l’acier mordant la glace rythme la lente ascension. Whymper, en second de cordée, suit avec une concentration extrême. Comme nous le relations lors de [la descente suicidaire de Sylvain Saudan un siècle plus tard dans ce même couloir], la moindre glissade d’un seul des hommes équivalait à la mort de toute la cordée, retenue par une simple cordelette de chanvre.
Le sommet tant convoité
Vers midi, la déclivité s’adoucit enfin. Les trois hommes débouchent sur l’arête sommitale, un fil de neige effilé comme une lame de rasoir. À 12h15, le 29 juin 1865, Edward Whymper foule la cime inviolée de l’Aiguille Verte. Au sommet, l’émotion est immense. Ils dominent tout le massif. La mer de nuages ondule sous leurs pieds, masquant la fureur qui couve dans la vallée. Mais Whymper, l’Anglais pragmatique, sait que l’ascension n’est gagnée que lorsqu’on est redescendu vivant. La désescalade du couloir, en marche arrière, est un cauchemar absolu. Le soleil de l’après-midi fait fondre la glace, déclenchant des chutes de pierres qui sifflent à leurs oreilles comme des balles de mousquet. Ils parviennent miraculeusement au glacier sains et saufs.
4. Le scandale dans la vallée
Leur triomphe aurait dû être accueilli par des ovations. L’accueil à Chamonix sera pourtant tout autre. La nouvelle de l’ascension par des « étrangers » se répand comme une traînée de poudre.
L’affront fait aux Français
Le lendemain, lorsque Whymper et ses guides suisses entrent dans la rue principale de Chamonix, l’atmosphère est empoisonnée. Les guides chamoniards, blessés dans leur orgueil, crient à l’imposture. Une foule en colère se rassemble. On accuse Whymper d’avoir menti, de s’être arrêté avant le sommet. Des hommes menacent physiquement Christian Almer et Franz Biner, les sommant de quitter la vallée immédiatement. La tension est telle que les gendarmes doivent intervenir pour protéger la petite équipée. Le scandale est total. Whymper, outré par l’ingratitude des chamoniards, quitte la France le cœur lourd de rancœur, jurant qu’on ne l’y reprendrait plus.
Le prélude au drame du Cervin
Cette victoire électrique, ternie par la jalousie nationaliste, n’était pourtant qu’une mise en bouche dans cet été démentiel. Fort de sa forme physique phénoménale et de son arrogance décuplée par sa réussite sur la Verte, Edward Whymper traverse immédiatement la frontière pour rejoindre Zermatt, en Suisse.
À peine quinze jours plus tard, le 14 juillet 1865, il sera le premier homme à vaincre la plus emblématique pyramide des Alpes : le Cervin. Une victoire qui se soldera par la mort atroce de quatre de ses compagnons lors de la descente (la corde s’étant rompue lors d’une chute), provoquant un séisme médiatique international jusqu’à la cour de la reine Victoria.
Mais pour les vrais puristes des carnets sépia de l’alpinisme, le véritable chef-d’œuvre technique de Whymper cet été-là ne fut pas le grand obélisque valaisan, mais bel et bien l’épée de glace française, cette « Verte » qui refusa si longtemps de plier l’échine devant les hommes.
