Mattmark 1965 : Le drame oublié

Ouvrir les vieux registres de l’industrialisation alpine, une époque marquée par ce que nous appelons le Béton des neiges : l’utopie alpine, c’est accepter d’y trouver des taches d’encre sombre. Lorsque nous dévalons aujourd’hui les pentes éclairées et chauffées de nos grandes stations, loin du luxe en altitude, nous oublions souvent le prix humain de cette modernité. Dans les années 1960, pour alimenter les vallées en électricité et permettre le développement économique fulgurant des Alpes, la Suisse s’est lancée dans la construction de barrages colossaux, un héritage qui pèse encore aujourd’hui sur l’avenir des barrages alpins et leurs nouveaux défis. Mais le 30 août 1965, dans la vallée de Saas, la montagne a rappelé qu’elle ne se laissait pas dompter sans prélever son dû. En quelques secondes, le glacier de l’Allalin s’est disloqué, engloutissant 88 ouvriers sous une montagne de glace. L’ALPIN dépoussière l’un des plus grands traumatismes de l’histoire industrielle européenne, s’inscrivant dans notre série sur les grandes catastrophes de montagne et leurs leçons de survie dans son dossier spécial Mattmark 1965 : le drame oublié, un récit teinté d’ocre et d’injustice.

Pour saisir l’ampleur de la tragédie de Mattmark, il faut se replonger dans l’atmosphère fiévreuse des « Trente Glorieuses ». L’Europe a besoin d’énergie, de beaucoup d’énergie, une pression sur les ressources qui fait écho aux futurs enjeux des JO 2030 et à la fin du « Tout-Ski ».

L’hydroélectricité est la solution miracle. Dans les hautes vallées suisses, des chantiers pharaoniques voient le jour, défiant les lois de la topographie. Tout comme nous l’avons vu lors de la restructuration brutale des Alpes françaises pour les Jeux Olympiques de Grenoble quelques années plus tard, la machine passe avant la nature.


1. Le chantier de la démesure

À plus de 2 100 mètres d’altitude, dans le fond de la vallée de Saastal (Valais), s’élève le plus grand barrage en terre d’Europe : le barrage de Mattmark. C’est un défi technologique sans précédent, illustrant les limites de la durabilité technique et de la science des matériaux en haute altitude, mais aussi une poudrière humaine.

La soif de l’énergie

Les entreprises helvétiques ont besoin de bras pour creuser la roche, couler le béton et terrasser les millions de mètres cubes de terre, un labeur où l’ergonomie et la gestion de la charge sont poussées à leurs limites extrêmes. Les Suisses boudent ces travaux harassants et extrêmement dangereux, exigeant une résistance mentale et physique hors norme, une intensité que l’on retrouve dans le Bivouac des Annapurnas et l’exigence de la haute altitude. On fait alors appel à une main-d’œuvre étrangère, majoritairement italienne. Ce sont les fameux « saisonniers ». Ils quittent le sud de l’Italie, la Calabre ou la Sicile, fuyant la misère de l’après-guerre pour venir chercher un salaire digne dans le froid mordant des Alpes, là où la science du duvet et la protection thermique deviennent une question de survie quotidienne. Leurs conditions de vie sont spartiates : ils sont logés dans des baraquements de tôle et de bois, souvent isolés de la population locale, travaillant jusqu’à épuisement dans un environnement hostile où la lutte contre les éléments est vitale, comme nous l’expliquons dans notre dossier sur la science du duvet et la survie en milieu glaciaire.

L’ombre du glacier

Le site de construction présente une particularité géographique terrifiante, bien loin de la sérénité que l’on recherche lors d’une randonnée glaciaire au cœur des sommets ou d’une traversée des Écrins. Les baraquements des ouvriers, les ateliers de réparation, les bureaux et la cantine ont été installés dans le prolongement direct de la langue glaciaire de l’Allalin. Ce glacier suspendu culmine à plus de 3 000 mètres d’altitude. La masse de glace surplombe le campement telle l’épée de Damoclès. Les ingénieurs, confiants dans les relevés géologiques de l’époque, assurent que le glacier est stable et que les baraquements sont hors de portée d’une éventuelle chute de séracs. La rentabilité économique et la logistique du chantier ont primé sur le principe de précaution, une dérive que l’on retrouve dans notre analyse sur la mutation des sommets : la montagne ne se vide pas, elle se gentrifie.


2. Le grondement de l’apocalypse

L’été 1965 est particulièrement capricieux. Des chutes de neige tardives alternent avec des redoux intenses. Sous la surface de l’Allalin, l’eau de fonte s’infiltre, lubrifiant la base rocheuse sur laquelle repose la gigantesque masse de glace : un phénomène de friction hydraulique que nous décryptons dans notre analyse sur la physique de la glisse et les propriétés de la neige.

L’horloge s’arrête en août

Le 30 août 1965, il est 17h15. La journée de travail touche à sa fin. C’est l’heure du changement d’équipe (la fameuse « relève »). De nombreux ouvriers se dirigent vers les cantines pour dîner, d’autres se reposent dans les dortoirs, et certains préparent le matériel pour l’équipe de nuit. Plus d’une centaine d’hommes se trouvent dans la zone de vie du chantier. Soudain, un craquement sourd déchire l’air. Ce n’est pas le bruit habituel des explosifs de la carrière. C’est un hurlement grave, profond, qui fait trembler le sol.

Deux millions de mètres cubes

Une immense langue du glacier de l’Allalin vient de se fracturer. En l’espace d’un instant, près de deux millions de mètres cubes de roche, de glace et de neige se détachent de la paroi verticale. La masse dévale la pente à une vitesse estimée à plus de 100 km/h. Elle ne produit presque aucun souffle, mais un écrasement mécanique absolu. En moins de trente secondes, cette vague de glace bleue de plusieurs dizaines de mètres de hauteur s’abat sur le fond de la vallée. Elle pulvérise les baraquements de la cantine, les ateliers et les dortoirs comme s’il s’agissait de simples boîtes d’allumettes. Puis, le silence retombe, lourd et étouffant. Là où se dressait le campement grouillant de vie, il ne reste plus qu’un chaos indescriptible de glace fracturée.


3. L’impossible sauvetage

Les survivants qui travaillaient sur le haut du barrage assistent, impuissants, à l’anéantissement de leurs camarades. Les secours s’organisent dans la confusion la plus totale.

Les mains nues dans la glace

La nouvelle met du temps à redescendre dans la vallée de Saas-Fee. Bientôt, des centaines de sauveteurs, des soldats de l’armée suisse, des guides locaux et des chiens d’avalanche affluent vers Mattmark. Mais la tâche est titanesque. La glace de glacier n’est pas de la neige poudreuse. Ce sont des blocs compressés, durs comme du béton, gros comme des maisons. Il faut y aller au pic, à la pelle, et parfois à mains nues pour tenter de dégager des corps, un effort physique colossal qui illustre tragiquement pourquoi la physiologie humaine et la récupération sont les piliers de toute performance en montagne. Les pelleteuses mécaniques sont rapidement dépêchées sur place, mais chaque mouvement risque d’écraser un éventuel survivant.

Le bilan effroyable

L’espoir s’éteint rapidement. La violence de l’impact n’a laissé aucune chance de survie à ceux qui se trouvaient dans l’axe de la coulée. Le décompte final est un traumatisme national, rappelant par sa violence le récit du Nanga Parbat 1937 : Le drame de l’expédition allemande. 88 hommes ont perdu la vie. Parmi eux, 56 travailleurs immigrés italiens, 23 Suisses, 4 Espagnols, 2 Autrichiens, 2 Allemands et 1 apatride. Des pères, des fils, des maris venus chercher un avenir meilleur et qui ont trouvé un tombeau de glace à 2 100 mètres d’altitude, un drame qui évoque l’épopée tragique de René Desmaison ou notre analyse du Mont Blanc comme cimetière à ciel ouvert. L’émotion submerge l’Europe, l’Italie décrète le deuil, et la presse internationale s’empare du drame.


4. Le scandale de l’acquittement

Au-delà de la perte humaine, c’est l’onde de choc juridique qui va marquer la conscience sociale européenne. La question de la responsabilité de l’emplacement des baraquements devient centrale.

L’excuse de la fatalité

Les familles des victimes et l’opinion publique italienne exigent des réponses. Comment a-t-on pu loger près d’une centaine de travailleurs directement sous la trajectoire potentielle d’un glacier suspendu ? Un immense procès pénal s’ouvre sept ans plus tard, en 1972. Les directeurs du chantier, les ingénieurs et les hauts fonctionnaires sont accusés d’homicide par négligence. La défense des ingénieurs s’appuie sur le fait que la chute du glacier était un « événement imprévisible », un caprice de la nature impossible à anticiper selon les normes de l’époque.

L’éveil de la conscience

Le verdict du tribunal du district de Viège tombe comme un second couperet sur les familles endeuillées : tous les accusés sont acquittés. Le tribunal conclut à un événement naturel échappant à la prévisibilité humaine. Plus choquant encore, la moitié des frais de justice est mise à la charge des familles des victimes. Ce jugement provoque une indignation phénoménale en Italie et en Suisse. La presse dénonce le cynisme d’une justice qui protège le capital industriel au détriment des travailleurs immigrés.

Bien que personne ne soit formellement condamné, le drame de Mattmark agit comme un électrochoc. Il va forcer la Suisse (dont l’évolution politique est consultable via les archives du Parlement Suisse) à réviser en profondeur ses lois sur la sécurité au travail et sur le statut des travailleurs saisonniers. Il faudra attendre des décennies pour que les droits sociaux de ces « forçats de la montagne » soient enfin reconnus, un combat pour la dignité qui préfigure les nouveaux défis des refuges alpins entre économie et écologie.

Aujourd’hui, si vous vous promenez près du lac de retenue de Mattmark, d’un bleu d’encre glaçant, vous y trouverez une stèle discrète portant 88 noms. C’est un rappel solennel, gravé dans la pierre, que la lumière qui éclaire nos nuits d’hiver et la force qui fait tourner les câbles de nos téléphériques ont été payées au prix fort par des hommes que l’Histoire a trop souvent relégués dans l’ombre des glaciers.