La montagne ne se vide pas. Elle se gentrifie.

L’INSEE a publié hier son Focus n°382. Le titre officiel : « Une saison dynamique portée par la clientèle non résidente. » Dynamique. Le mot est choisi avec soin. Il est vrai. Et il cache presque parfaitement ce que les chiffres révèlent réellement sur l’état du tourisme alpin français.

87,6 millions de nuitées. +1,8 % par rapport à 2025. Bonne saison, disent les communiqués de presse des stations. Excellent enneigement, ajoutent les opérateurs de remontées mécaniques. Tout va bien.

Sauf que non. Pas pour tout le monde. Pas partout. Et certainement pas pour les mêmes raisons qu’avant.


Le chiffre qu’on ne met pas en avant

Voici ce que l’INSEE écrit, page 3 de son rapport, dans une formulation remarquablement sobre : « La fréquentation dans les massifs de montagne est atone. »

Atone. Dans un rapport qui titre sur le dynamisme. Ce mot mérite qu’on s’y arrête.

Les massifs de montagne français — Alpes, Pyrénées, Massif central, Jura, Vosges — totalisent 24,9 millions de nuitées cet hiver. Exactement le même chiffre qu’en 2025. Zéro croissance. Pendant que le reste du pays progresse de 1,8 %, pendant que Paris engrange 400 000 nuitées supplémentaires, pendant que les villes intermédiaires bondissent de 8,3 % — la montagne, elle, fait du surplace.

Graphique comparatif des nuitées touristiques par massif et espace géographique entre l'hiver 2025 et 2026 selon l'INSEE — les massifs de montagne stagnent à zéro croissance

Les Français quittent la montagne

Derrière la stabilité globale se cache une dynamique qui devrait glacer le sang de tout opérateur touristique alpin. La clientèle française — résidente, celle qui constitue le socle historique du tourisme de montagne — recule de 2,9 % dans les massifs, soit 700 000 nuitées perdues en un seul hiver.

Sept cent mille nuitées. Ce n’est pas une variation statistique, mais un véritable plongeon dans le vide pour le modèle économique traditionnel. C’est une tendance lourde que nous avons documentée dans nos analyses sur la fin du modèle tout-ski et le nouveau paradigme économique qui bouscule nos sommets. Les Français s’éloignent de la montagne hivernale. Le prix des forfaits, avec le passage symbolique aux 100 euros, le coût de l’hébergement, la pression sur le pouvoir d’achat — tout converge pour rendre le séjour au ski de moins en moins accessible aux classes moyennes françaises.

À qui profite cette montagne qui stagne ? Aux étrangers. Les non-résidents progressent de +10,7 % en nuitées dans les massifs, compensant exactement — et seulement exactement — le recul des Français. La part des non-résidents dans les Alpes passe ainsi de 34,2 % à 37,4 % en un an, ce qui soulève de nouveaux enjeux sur l’avenir des ressources alpines. Un point de bascule s’approche.

Pour aller plus loin : Comment en finir avec le tout ski ? La transition inévitable


Le ski à deux vitesses : le luxe explose, le bas de gamme s’effondre

Dans l’hôtellerie — qui tire à elle seule toute la croissance de la saison avec +3,1 % et 1,8 million de nuitées supplémentaires — la segmentation est brutale :

Hôtels 4 et 5 étoiles : +6,9 % Hôtels 3 étoiles : +5,5 % Hôtels 1 et 2 étoiles : −0,4 % Hôtellerie non classée : −17,0 %

La montagne premium surperforme. La montagne accessible s’effondre, à l’image du destin de Saint-Honoré 1500, devenue une station fantôme. Les hôtels classés 4 ou 5 étoiles représentent désormais plus d’une nuitée sur trois pendant la saison hivernale, contre 27 % seulement en 2019.

C’est exactement ce que nous analysions dans notre enquête sur le luxe en altitude et l’offensive des maisons de haute couture dans les stations premium : Courchevel, Val d’Isère, Méribel se repositionnent comme des destinations de luxe global, à l’instar de Megève et sa mutation spectaculaire. Ce mouvement accélère. Ce n’est pas une tendance conjoncturelle — c’est une transformation structurelle de l’offre alpine.

Pour aller plus loin : Le luxe en altitude : pourquoi les marques de haute couture investissent les sommets

Graphique en barres de l'évolution des nuitées hôtelières par catégorie d'étoiles pendant la saison ski hiver 2026 — les 4-5 étoiles progressent de 6,9% tandis que l'hôtellerie non classée chute de 17%

Les résidences de tourisme : le signal le plus inquiétant

Il y a un chiffre que personne ne commente dans la communication des stations. Les résidences de tourisme — qui constituent l’hébergement de masse du ski français, le produit qui a permis de démocratiser les séjours en montagne dans les années 1970-1990 — perdent 600 000 nuitées sur la saison, soit −4,5 % en un an.

Ce recul est massif. Les résidences de tourisme, c’est le tourisme familial, les classes moyennes, les séjours organisés. C’est le cœur historique du modèle économique des stations françaises. Leur déclin, combiné au retrait de la clientèle résidente, dessine une montagne qui se rétrécit socialement — même quand ses chiffres globaux restent corrects.

Nous l’avions anticipé dans notre analyse des 555 millions d’euros d’investissements 2025 dans les stations : derrière les records d’investissement, la question de pour qui on investit reste entière. Pour les skieurs des résidences de tourisme à 800 euros la semaine ? Ou pour les clients des palaces à 3 000 euros la nuit ?

Pour aller plus loin : Investissements dans les stations de ski : 555 M€ en 2025, mais à quel prix ?

Contraste entre le tourisme familial des résidences de tourisme en déclin et l'hôtellerie de luxe en pleine expansion dans les stations alpines françaises en 2026
Légende : La fracture du tourisme alpin : la résidence de tourisme recule de 4,5 % quand le palace affiche +6,9 %.

La bonne saison qui masque une dépendance dangereuse

Soyons clairs sur un point : la saison 2025-2026 a été exceptionnelle en termes d’enneigement. L’INSEE le confirme — le chiffre d’affaires des remontées mécaniques progresse de +7,7 %, bien au-delà de l’inflation (+1,9 %). Ce résultat est presque entièrement imputable à la neige. Une neige abondante, précoce, de qualité, qui redonne ses lettres de noblesse au ski de printemps.

Mais précisément parce que cela, c’est une bonne nouvelle conjoncturelle — pas une tendance structurelle. Que se passe-t-il lors d’une saison à faible enneigement ? Découvrez notre analyse prospective sur l’économie du ski et les défis du climat. La fréquentation s’effondre encore davantage. Les résidents fuient encore plus vite. Les non-résidents, moins captifs, choisissent autre chose, s’aventurant parfois vers des destinations comme Gudauri, le joyau du Caucase.

La montagne française est en train de construire son modèle économique sur une dépendance à trois variables de plus en plus fragiles : la neige naturelle, même sur les sommets de Val Thorens, menacée par le réchauffement climatique ; la clientèle internationale, volatile et sensible aux taux de change ; et le luxe, dont la base de clients est par définition étroite. C’est un modèle qui peut fonctionner quelques années encore. Ce n’est pas un modèle durable, et nous devons déjà envisager la fin du ski tel que nous le connaissons pour une transition 4 saisons.

Pour aller plus loin : Vers la fin du ski ? La transition 4 saisons

Graphique comparatif du chiffre d'affaires et de l'inflation dans les secteurs de l'hébergement, de la restauration et des remontées mécaniques pendant la saison ski hiver 2026 selon l'INSEE

Ce que disent les Britanniques, les Américains et les Suisses

Un dernier chiffre pour mesurer l’ampleur de la transformation en cours. La clientèle britannique — première clientèle étrangère des hôtels français avec 3,1 millions de nuitées — progresse de +8,2 % cet hiver. Les Américains, deuxièmes avec 2,6 millions de nuitées, progressent de +2,0 %. Les Suisses bondissent de +25 % en un an.

Ces clientèles ont un point commun : elles sont moins sensibles au prix des forfaits que les Français. Elles sont plus sensibles à la qualité perçue, au positionnement de marque de la destination, à l’expérience globale. Et elles séjournent majoritairement dans des hôtels classés, pas dans des résidences de tourisme.

La montagne française devient, sous nos yeux, une destination internationale premium. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour les grands acteurs du secteur. C’est une très mauvaise nouvelle pour la montagne accessible, populaire, familiale — à l’opposé de ces stations villages où le ski n’est qu’un prétexte — celle qui a fait l’identité du ski français depuis l’après-guerre.

Pour aller plus loin : Le mur du financement : pourquoi les petites stations ne pourront plus compter sur l’État

Touristes internationaux aisés arrivant dans une station de ski française haut de gamme — la clientèle non résidente représente désormais 37,4% des nuitées dans les Alpes en 2026

Prise de position

Voici ce que les chiffres de l’INSEE disent, et que personne dans la filière n’a le courage de formuler clairement.

La montagne française se gentrifie : volontairement ou pas, elle choisit ses clients, illustrant notre dossier sur le fait que la montagne ne se vide pas mais se gentrifie radicalement.

Elle choisit les Britanniques et les Américains plutôt que les familles de Grenoble ou de Lyon. Elle choisit le palace plutôt que la résidence de tourisme. Elle choisit le forfait premium plutôt que le pass découverte. Ce choix est économiquement rationnel à court terme. Il est socialement et politiquement risqué à moyen terme, comme le souligne notre enquête sur les zones d’ombre des JO 2030, entre facture réelle et fronde savoyarde. Et il est stratégiquement suicidaire si la neige vient à manquer.

Car voilà ce qu’une saison exceptionnelle d’enneigement permet d’oublier commodément : les 700 000 nuitées perdues par les Français ne sont pas revenues quand la neige est tombée. Elles ne sont pas revenues parce que ce n’est pas un problème météorologique. C’est un problème de modèle.

La vraie question posée par l’INSEE Focus n°382 n’est pas « comment était la saison 2026 ? ». C’est : pour qui sera la montagne de 2035 ? Une question cruciale alors que se profilent les JO 2030 : la montagne en a-t-elle d’ailleurs vraiment besoin ?

Personne, dans les communiqués de victoire des opérateurs et des offices de tourisme, ne prend la peine de répondre.


Sources :