L’Atlantide des Alpes : Le jour où Tignes a été rayée de la carte

Quand vous montez en station aujourd’hui, vous passez forcément devant lui. Le « Géant ». Le barrage du Chevril. Un monstre de béton de 180 mètres de haut, orné d’une fresque gigantesque. Les touristes s’arrêtent, prennent un selfie devant le lac turquoise, et repartent skier. Ils ne savent pas. Ils ne savent pas que sous ces 230 millions de mètres cubes d’eau dort un village fantôme. Ils ne savent pas qu’en 1952, la France a sacrifié Tignes sur l’autel de la modernité.

1. La Raison d’État contre les Hommes

Au sortir de la guerre, la France a froid et la France a faim d’énergie. L’industrie doit redémarrer. Pour les ingénieurs d’EDF, la haute vallée de l’Isère est une opportunité géologique unique : un verrou naturel parfait pour construire le plus haut barrage d’Europe. Sur le papier, le projet est brillant. Sur le terrain, c’est une condamnation à mort. Pour que la France s’éclaire, Tignes doit mourir. Les 87 familles du village reçoivent l’ordre de partir. On leur promet de l’argent, on leur promet un nouveau village plus haut (le Tignes d’aujourd’hui), mais comment chiffrer la valeur d’une maison construite par ses aïeux ?

2. La Résistance des Tignards

Ce n’est pas une simple expropriation, c’est une guerre civile en haute montagne. De 1946 à 1952, les Tignards entrent en résistance. On sabote les grues la nuit. On menace les géomètres. Les femmes se couchent devant les camions. La presse s’empare de l’affaire : Tignes devient le symbole du « pot de terre contre le pot de fer ». Mais l’État ne recule pas. Pour la première fois dans l’histoire des Alpes, on envoie les CRS et la Garde Mobile contre des montagnards. L’image est terrible : des forces de l’ordre qui enfoncent les portes de chalets centenaires pour en sortir des anciens en pleurs.

3. Le Déménagement des Morts

C’est sans doute l’épisode le plus macabre de cette tragédie. Avant que l’eau ne monte, il a fallu vider le cimetière. Imaginez la scène. Dans le froid glacial du printemps 1952, les familles doivent exciper leurs propres morts pour les transporter vers le nouveau cimetière, là-haut. Un deuil au carré. C’est à ce moment-là que l’âme du village s’est brisée.

4. L’Apocalypse (Le Dynamite)

Le barrage est fini. Les vannes vont être fermées. Mais EDF ne veut rien laisser dépasser. Pour éviter que le clocher de l’église ne perce la surface du lac en cas de baisse du niveau des eaux, on décide de le dynamiter. Les Tignards regardent, impuissants, leur église exploser dans un nuage de poussière. Quelques jours plus tard, l’eau commence à monter. Lentement. Inexorablement. Elle avale les ponts, les fermes, l’école. Le vieux Tignes disparaît dans le silence noir du lac du Chevril.

Le Verdict HÉRITAGE

Tous les 10 ou 15 ans, lors des grandes vidanges du barrage (la dernière a eu lieu en 2000, la prochaine est incertaine), le niveau baisse suffisamment pour que le spectre réapparaisse. On voit alors surgir de la vase les fondations des maisons, les souches d’arbres morts et les ruines du pont. C’est un spectacle bouleversant. Une « Atlantide » savoyarde qui nous rappelle que la montagne que nous aimons aujourd’hui a parfois été sculptée dans la douleur. Alors, la prochaine fois que vous passerez le barrage, coupez la radio un instant. Et ayez une pensée pour ceux qui dorment au fond.

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