Hermann Buhl : 41h de solitude
Ouvrons les archives de l’alpinisme. L’encre des vieux carnets d’expédition s’estompe, le papier jaunit sous le poids des décennies, mais certains exploits refusent de s’effacer. En 1953, alors que le monde entier célèbre la victoire d’Edmund Hillary sur l’Everest avec une armada logistique colossale, un Autrichien rachitique écrit une page d’histoire d’une brutalité inouïe. Sans oxygène, sans compagnon de cordée, porté par des pilules dopantes et une volonté mystique, Hermann Buhl va terrasser le Nanga Parbat. L’ALPIN dépoussière ce récit teinté de sépia, l’histoire de la plus grande survie en haute altitude du XXe siècle.
Le Nanga Parbat (8 126 mètres) n’est pas une montagne comme les autres. Située au Pakistan, cette pyramide effroyable porte un surnom sanglant : la « Montagne Tueuse ».
Avant l’expédition germano-autrichienne de 1953, elle a déjà englouti trente et un alpinistes, la plupart balayés par des avalanches dantesques. L’obsession de vaincre ce sommet vire à la folie nationaliste, mais l’histoire va retenir l’acte de désobéissance absolue d’un seul homme.
1. La désobéissance du génie
L’expédition de 1953 est menée d’une main de fer par Karl Herrligkoffer. Mais face au mauvais temps et à l’épuisement des troupes, le chef ordonne le repli général.
L’instinct du rebelle
Hermann Buhl, un Tyrolien de 29 ans, refuse l’ordre de retraite. Pendant que ses camarades redescendent vers le camp de base, il s’enferme dans sa tente du camp V, à 6 900 mètres d’altitude. L’atmosphère est crépusculaire, la toile de tente claque violemment dans le vent. À 2 heures du matin, dans l’obscurité totale et le froid mordant, il quitte seul le camp. Buhl s’élance vers le sommet avec un équipement minimaliste qui ferait frissonner n’importe quel alpiniste moderne, annonçant déjà l’ère du style alpin épuré qui inspirera plus tard l’ascension de l’Everest par Reinhold Messner.
L’aide de la Pervitine
L’ascension est un chemin de croix. La distance horizontale pour atteindre le sommet est de six kilomètres, une éternité dans la « zone de la mort ». Pour lutter contre l’épuisement, Buhl avale des cachets de Padutin (pour la circulation) et surtout de la Pervitine, une méthamphétamine puissante largement utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale. Drogué, haletant, privé d’oxygène artificiel, il rampe littéralement sur la crête sommitale. À 19 heures, à la lueur du soleil déclinant teignant la neige d’un ocre sanglant, il atteint le sommet. Il y dépose son piolet et le drapeau pakistanais.
2. Le bivouac de l’impossible
Le véritable miracle de Buhl n’est pas l’ascension, mais sa survie durant la nuit qui va suivre.
Debout sur une corniche
La nuit tombe rapidement lors de la descente. Trop épuisé pour continuer, sans piolet, sans tente ni sac de couchage, Buhl est contraint au bivouac à près de 8 000 mètres d’altitude. Il trouve une petite vire rocheuse. L’espace est si étroit qu’il ne peut pas s’asseoir. Il passe la nuit debout, d’une main agrippé au rocher, de l’autre tenant ses bâtons de ski. La température chute sous les -30°C. Si l’on en croit les rapports médicaux de l’UIAA (Union Internationale des Associations d’Alpinisme), la mort par hypoxie ou hypothermie dans ces conditions est théoriquement inévitable. Buhl lutte contre les hallucinations, persuadé qu’un compagnon invisible veille sur lui.
Le retour du fantôme
Le lendemain soir, après 41 heures de solitude ininterrompue, un spectre hagard, le visage dévoré par les engelures et les yeux brûlés par le soleil, apparaît au-dessus du camp V. Hermann Buhl est vivant. Son exploit suscite d’abord la colère de son chef d’expédition pour son insubordination, avant de stupéfier le monde entier. Buhl mourra quatre ans plus tard, en 1957, englouti par une corniche sur le Chogolisa.

