Émile Allais : Le père du ski
Si vous parvenez aujourd’hui à dévaler une piste rouge avec fluidité, les deux skis parfaitement collés l’un à l’autre dans un balancement harmonieux, vous ne le devez pas au hasard. Vous le devez au génie d’un seul homme. Dans les années 1930, le ski alpin était un sport laborieux, verrouillé par un dogme germanique qui interdisait la vitesse pure. Puis est arrivé un enfant de Megève, un certain Émile Allais. En quelques années, ce visionnaire n’a pas seulement raflé toutes les médailles d’or de la planète ; il a littéralement inventé la manière dont le monde entier allait glisser pendant un siècle. L’ALPIN vous plonge dans la révolution de la « Méthode Française ».
Pour mesurer l’impact sismique du passage d’Émile Allais (né en 1912 et décédé en 2012, à l’aube de son centenaire), il faut d’abord comprendre à quoi ressemblait le ski avant son intervention.
Au début du XXe siècle, la glisse n’est pas un sport de vitesse, c’est une technique de survie alpine. Les skis sont d’immenses planches de bois sans aucune forme, comme nous l’avons exploré dans notre dossier consacré à L’évolution de la forme des skis alpins. Les faire tourner relevait du tour de force physique.
La suprématie autrichienne
Jusqu’aux années 1930, une seule nation dicte sa loi sur la neige : l’Autriche. Sous l’impulsion de Mathias Zdarsky puis de Hannes Schneider, l’Europe entière s’est pliée à une technique baptisée « l’école de l’Arlberg ».
Le règne du chasse-neige
Le principe autrichien est basé sur la sécurité avant tout. Pour ralentir, on écarte les talons des skis en « V » (le fameux chasse-neige). Pour déclencher un virage, la méthode exige d’utiliser le « Stem-Christiania ». La mécanique est lourde : le skieur doit d’abord ouvrir un ski en biais pour freiner, transférer son poids au ralenti, puis ramener péniblement le second ski parallèle au premier à la fin de la courbe. Cette méthode casse systématiquement l’élan et rend la fluidité impossible à grande vitesse. L’école autrichienne est dogmatique : on ne descend pas droit dans la pente, on l’aborde de biais, avec prudence.
La frustration des Français
Les skieurs français, et particulièrement les chamoniards qui avaient organisé les premiers Jeux Olympiques d’Hiver en 1924, sont humiliés lors des compétitions internationales. Leurs techniques archaïques (souvent basées sur l’utilisation d’un grand bâton unique servant de frein) les relèguent dans les tréfonds des classements. La France a besoin d’un héros, et surtout, d’une nouvelle doctrine.

La révolution du virage parallèle
C’est ici qu’Émile Allais entre en scène. Excellent skieur, doté d’une musculature puissante et d’un instinct hors du commun, il refuse le freinage imposé par l’école autrichienne.
L’influence d’Anton Seelos
En 1933, Allais croise la route d’un Autrichien dissident, Anton Seelos. Ce dernier a inventé une technique secrète pour le slalom : il garde les skis parallèles en permanence pour ne jamais perdre de vitesse. Allais observe, comprend instantanément l’avantage biomécanique, et décide de théoriser ce mouvement pour en faire une arme de destruction massive sur les pistes.
La théorie de « l’appel-rotation »
Émile Allais met au point la trinité du ski moderne : l’appel, la rotation, le dérapage. Pour tourner, le skieur ne doit plus écarter les skis. Il doit d’abord s’abaisser (la flexion), puis déclencher un saut léger (l’appel ou la « ruade ») pour alléger l’arrière de ses planches. Une fois en l’air, une simple rotation des épaules (le vissage) permet de faire pivoter les deux skis simultanément. En retombant sur la neige, le dérapage contrôlé termine la courbe. C’est beau, c’est esthétique, mais surtout, c’est infiniment plus rapide. La vitesse de descente n’est plus jamais brisée. Le « Christiania léger » est né.
La position de recherche de vitesse
Allais ne s’arrête pas là. Sur les faux-plats, les Autrichiens se tiennent très droits. Émile, lui, s’inspire de l’aérodynamisme de l’automobile et de l’aviation. Il s’accroupit sur ses skis, les bras plaqués en avant, le buste parallèle à la neige. Il vient d’inventer la fameuse « position de l’œuf » (le Schuss), qui fend l’air et terrifie ses adversaires.
1937 : L’humiliation mondiale
Il fallait une scène internationale pour prouver la supériorité de cette hérésie technique. Le destin choisit les Championnats du monde de 1937, organisés en France, à Chamonix.
Le triomphe absolu
L’équipe autrichienne arrive arrogante. Mais sur les pentes vertigineuses des Houches, la foudre frappe. Émile Allais, glissant skis parallèles avec une aisance déconcertante, écrase littéralement la concurrence. Il remporte l’Or en Descente. Il remporte l’Or en Slalom. Et il remporte logiquement l’Or au Combiné. C’est le triplé historique. La presse mondiale est sous le choc. Le « Dieu du ski » est devenu français, et le système autrichien s’effondre en un seul week-end.
Le manifeste du « Ski Français »
Allais est un homme d’action, mais aussi un pédagogue. En décembre 1937, soutenu par le gouvernement français qui voit en lui un formidable outil de propagande touristique, il co-écrit un livre révolutionnaire : Le Ski Français. Ce manuel, illustré de photographies de ses propres mouvements, est traduit dans des dizaines de langues. C’est la première fois de l’histoire qu’un sportif publie une méthode officielle d’apprentissage. Le Ministère des Sports fera de cette technique l’unique doctrine enseignée sur le territoire national, donnant naissance peu après à la création de l’École du Ski Français (ESF) et de ses légendaires moniteurs.

Le bâtisseur des neiges
Si la carrière d’Émile Allais s’était arrêtée à ses médailles, il serait déjà une légende. Mais après la Seconde Guerre mondiale (durant laquelle il sert dans les chasseurs alpins), il troque sa casquette d’athlète pour celle d’aménageur visionnaire.
L’invention de Courchevel
En 1946, le conseil général de Savoie lui confie un projet fou : créer une station de ski de toutes pièces sur un alpage vierge. Émile Allais dessine Courchevel. Son génie urbain explose. Avant lui, les pistes étaient de simples chemins d’été qu’on laissait s’enneiger. Allais importe des concepts inédits. Il imagine des pistes interconnectées qui épousent le relief naturel, des « grenouillères » (de grands fronts de neige plats) pour les débutants, et surtout, il comprend que la neige brute est injouable pour le tourisme de masse. Il bricole lui-même de lourds rouleaux tirés par des chenillettes pour tasser la neige : la profession de « dameur » vient de naître.
L’exode américain et chilien
Devenu le « Mozart de l’aménagement alpin », il est recruté à prix d’or à travers le monde. Il part aux États-Unis pour fonder la station de Squaw Valley (qui obtiendra les JO d’hiver de 1960 grâce à ses tracés de pistes). Puis, il traverse le globe pour diriger la station de Portillo au Chili, où il organisera les Championnats du monde en 1966. Partout où il passe, il importe le savoir-faire français : la sécurisation des avalanches à l’explosif, la création du métier de « pisteur-secouriste » et la rationalisation des remontées mécaniques.
Lorsque l’on contemple l’immensité de l’industrie hivernale aujourd’hui, avec ses immenses stations interconnectées, ses bataillons de dameuses et ses millions de skieurs dévalant les pentes en virages parallèles, on peine à croire que tout cela découle de la vision d’un seul homme. Émile Allais s’est éteint en 2012, mais son empreinte dans la neige, elle, est devenue éternelle.
