
Le tour du Manaslu : le circuit sauvage du huitième plus haut sommet du monde
Huitième plus haut sommet du monde, le Manaslu reste pourtant l’un des 8 000 les plus méconnus du grand public, loin de la notoriété de l’Everest ou de l’Annapurna voisin. C’est précisément ce qui nous attire vers le district de Gorkha, au centre-ouest du Népal : un tour complet de la montagne, dix-sept jours de marche à travers deux vallées bouddhistes, un col à plus de cinq mille mètres, et un sommet dont même l’identification exacte reste, aujourd’hui encore, sujette à controverse.
Le Manaslu Circuit n’a jamais eu la popularité de son grand frère, le tour des Annapurnas — trop long, trop réglementé, trop exigeant en logistique pour attirer les foules. C’est aussi ce qui en fait, encore aujourd’hui, l’un des derniers grands treks himalayens où l’on croise davantage de moines que de trekkeurs sur certaines portions du parcours.
Le trajet complet, environ dix-sept jours pour la boucle entière avec les jours d’acclimatation nécessaires, exige une préparation plus minutieuse que la plupart des autres circuits népalais : logistique de portage, permis à obtenir plusieurs semaines à l’avance, et une condition physique suffisante pour encaisser des dénivelés cumulés considérables jour après jour, sans les infrastructures de secours aussi développées que sur la route de l’Everest.
Arughat, sur l’ancienne route du sel
Le trek démarre à Arughat Bazaar, modeste bourgade commerçante nichée à la confluence de plusieurs rivières descendues du massif. De là, le sentier suit sur près de cent soixante-dix-sept kilomètres le cours de la Budhi Gandaki, une rivière qui a longtemps servi de route commerciale pour le sel tibétain échangé contre les céréales des basses vallées népalaises — un axe de circulation ancien, bien antérieur au tourisme de trek qui l’a redécouvert au XXe siècle.
Les premiers jours de marche traversent des gorges profondes et des villages hindous de basse altitude, où les rizières en terrasses côtoient encore des ponts suspendus vertigineux au-dessus de la rivière. Ce n’est qu’après plusieurs jours de progression que le paysage et la culture basculent progressivement vers une identité résolument tibétaine, à mesure que l’altitude grimpe et que la vallée se resserre.
La faune de cette portion basse du parcours reste discrète mais bien réelle : langurs gris bondissant entre les frondaisons, martins-pêcheurs plongeant dans les eaux tumultueuses de la Budhi Gandaki, et occasionnellement quelques traces de léopard des neiges sur les versants les plus reculés, une espèce protégée dont la présence confirmée dans le massif justifie en partie le statut de zone de conservation qui encadre aujourd’hui l’ensemble du circuit.
Nubri, la porte d’entrée vers le monde bouddhiste
Passé le hameau de Chhikur, où la vallée se divise en deux branches distinctes, le sentier principal continue vers Nubri, la région la plus fréquentée du parcours depuis l’ouverture du Népal au tourisme dans les années 1950. Les villages de cette vallée, dont Samagaon devenu le camp de base logistique du versant sud du Manaslu, concentrent monastères, murs de mani et chörtens qui rappellent, à chaque halte, la proximité culturelle et religieuse avec le plateau tibétain tout proche.
Samagaon, en particulier, vit désormais au rythme double de l’agriculture de subsistance traditionnelle et de l’économie du trekking et de l’alpinisme, les deux expéditions commerciales du Manaslu passant presque systématiquement par ce village pour leur acclimatation. Les monastères qui l’entourent accueillent encore moines et nonnes dans une pratique religieuse ininterrompue depuis des générations, malgré l’afflux croissant de visiteurs étrangers.

Le passage à Samagaon marque aussi, pour beaucoup de trekkeurs, la première vraie nuit d’acclimatation sérieuse du circuit, à plus de 3 500 mètres d’altitude. Un jour de repos y est généralement recommandé, mis à profit pour une excursion vers le lac glaciaire de Birendra ou vers le camp de base sud du Manaslu, d’où la face de la montagne se dévoile enfin dans toute son ampleur, après plusieurs jours passés à ne l’apercevoir que par bribes entre les parois de la vallée.

Tsum, la vallée qui a choisi de rester à l’écart
Un détour optionnel, que nous choisissons de faire, mène vers la vallée de Tsum, séparée de Nubri par le même embranchement de rivière à Chhikur. Longtemps fermée aux étrangers et ouverte au trekking seulement depuis le début des années 2000, Tsum a conservé un mode de vie, un art religieux et des traditions bien plus intacts que sa voisine, plus fréquentée depuis des décennies.
On y croise des gompas séculaires accrochées à flanc de falaise, des champs d’orge cultivés selon des méthodes largement inchangées depuis des générations, et une atmosphère générale qui tranche nettement avec le flux plus touristique du circuit principal. C’est peut-être la partie du trek qui restera le plus longtemps en mémoire, précisément parce qu’elle exige un détour volontaire que peu de trekkeurs pressés prennent le temps de faire.
L’ouverture tardive de Tsum au tourisme, plusieurs décennies après celle de Nubri, s’explique en partie par sa position frontalière particulièrement sensible avec le Tibet et par un isolement géographique renforcé — le fond de la vallée reste fermé plusieurs mois par an en raison de la neige. Cette fermeture prolongée a paradoxalement joué en faveur de la préservation culturelle locale : les rituels bouddhistes tibétains, les fêtes saisonnières et l’artisanat textile traditionnel y ont traversé le XXe siècle avec une continuité que peu d’autres vallées himalayennes aussi accessibles aujourd’hui peuvent revendiquer.
Le Manaslu, « montagne de l’âme » au sommet contesté
Le nom Manaslu vient du sanskrit « manasa », qui signifie à peu près « intellect » ou « âme » — la « montagne de l’esprit », selon la traduction la plus courante. Culminant à 8 163 mètres, elle fut gravie pour la première fois le 9 mai 1956 par Toshio Imanishi et le sherpa Gyalzen Norbu, lors d’une expédition japonaise qui a longtemps valu à la montagne le surnom de « montagne japonaise » dans les récits d’alpinisme.
Le Manaslu reste statistiquement l’un des 8 000 les plus dangereux au monde, quatrième plus meurtrier derrière l’Annapurna, le Nanga Parbat et le K2. Fait plus troublant encore : une enquête menée en 2021 a démontré qu’une grande partie des alpinistes ayant revendiqué le sommet n’avaient en réalité atteint qu’un sommet secondaire, séparé du point culminant réel par une arête effilée et corniçée jugée trop dangereuse par de nombreuses cordées — une confusion cartographique et alpine assez rare pour un sommet de cette importance, partagée seulement avec le Shishapangma parmi les 8 000.
Le Larkya La, point culminant du trek
Après avoir contourné le versant nord du massif, le circuit franchit son propre point culminant : le col du Larkya La, à 5 106 mètres, généralement traversé au petit matin pour éviter les vents violents qui se lèvent en cours de journée. La montée nocturne depuis le dernier campement, dans le froid mordant qui précède l’aube, reste l’un des moments les plus exigeants physiquement de tout le circuit.
La récompense, au sommet du col, est à la hauteur de l’effort : un panorama à 360 degrés sur les glaciers suspendus du Manaslu et de ses satellites, avant une longue et rude descente vers la vallée de la Marsyangdi, qui rejoint elle-même le tracé historique du tour des Annapurnas. Ce point de jonction entre deux circuits parmi les plus réputés du Népal illustre bien à quel point la géographie himalayenne fonctionne par réseaux de vallées interconnectées plutôt que par itinéraires isolés.
La descente depuis le col, longue de plusieurs heures sur un sentier parfois verglacé en début de matinée, exige une vigilance de tous les instants malgré l’euphorie du passage réussi. Plusieurs porteurs et guides locaux, croisés sur cette portion du trek, rappellent que le Larkya La reste techniquement accessible sans matériel d’alpinisme spécifique en conditions normales, mais qu’il se transforme rapidement en obstacle sérieux dès qu’une chute de neige fraîche recouvre la trace, un rappel utile de la marge d’erreur réduite qu’impose toute traversée d’altitude dans cette partie de l’Himalaya.

Une zone protégée, un permis, une contrainte devenue atout
L’ensemble du parcours traverse la zone de conservation du Manaslu, créée en décembre 1998 et gérée par le National Trust for Nature Conservation, sur une superficie de plus de 1 660 kilomètres carrés. Le statut de zone réglementée impose aux trekkeurs de voyager en groupe d’au moins deux personnes accompagnées d’un guide agréé, munis d’un permis spécial dont le tarif varie selon la saison — une contrainte administrative plus lourde que sur la plupart des autres treks népalais.
Cette lourdeur bureaucratique, souvent perçue comme un handicap par les voyageurs indépendants habitués à la liberté du tour des Annapurnas, a paradoxalement contribué à préserver le circuit d’une fréquentation de masse. Le résultat, quinze jours après avoir quitté Arughat, est un sentiment assez rare sur les grands treks himalayens contemporains : celui d’avoir traversé une région encore largement épargnée par le tourisme industriel, sans jamais avoir eu l’impression d’être seul au monde pour autant.
Ce que le tour du Manaslu doit à sa propre discrétion
On referme ce trek de dix-sept jours avec la conviction que la relative confidentialité du Manaslu Circuit n’est pas un problème à résoudre, mais une qualité à préserver. Comme pour les Sherpas restés dans l’ombre des grandes expéditions occidentales de l’Everest, l’histoire de ce massif reste largement écrite par des communautés locales — Gurung, Tibétains de Nubri et de Tsum — dont la présence continue de façonner le trek bien plus que le nombre de sommets 8 000 mètres visibles depuis le sentier.
Cette autre vallée himalayenne, marquée elle aussi par la proximité tibétaine et par un rapport singulier à la montagne, nous rappelle la fragilité géologique propre à l’ensemble de cette chaîne himalayenne, où la beauté spectaculaire des glaciers suspendus n’exclut jamais un risque naturel bien réel. Le Manaslu, montagne de l’âme au sommet encore disputé, continue d’incarner cette tension propre à tout l’Himalaya : des paysages qui semblent éternels, façonnés en réalité par une instabilité géologique de tous les instants.
En redescendant vers Besisahar, point final du circuit où la route carrossable reprend enfin ses droits après plus de deux semaines de sentiers muletiers, on mesure la chance d’avoir traversé un massif encore largement défini par ses habitants plutôt que par son industrie touristique. Combien de temps cet équilibre tiendra-t-il, à mesure que la réputation du Manaslu Circuit continue de grandir chez les trekkeurs en quête d’un « nouvel Annapurna » moins fréquenté ? Aucune réponse certaine ne s’impose, mais la question mérite d’être posée avant qu’elle ne devienne, comme ailleurs, une évidence regrettée trop tard.
Sources et Références
- Wikipedia — Manaslu, histoire et statistiques d’ascension
- Wikipedia — Manaslu Circuit, itinéraire et réglementation
- National Trust for Nature Conservation (NTNC) — gestion de la zone de conservation du Manaslu
- Nepal Tourism Board — informations officielles sur les treks du Népal
- L’Alpin — Everest 1924 : L’histoire oubliée des Sherpas, les vrais héros de l’expédition Mallory
- L’Alpin — Catastrophe au Népal : L’effondrement géant du Langtang Lirung décrypté par la science