Snowboarder réalisant un saut en attrapant sa planche (grab), symbole de la culture freestyle et rebelle apparue dans les années 90.

La rébellion du snowboard

Il fut un temps où la montagne était un monde rigide, régi par les chronomètres, les moniteurs en pull rouge et l’obsession de la technique parfaite. Puis, au début des années 1980, des ovnis ont débarqué sur les pistes. Ils ne skiaient pas, ils « surfaient ». Ils s’habillaient large, écoutaient du punk ou du hip-hop, et refusaient les règles établies. Le snowboard n’a pas seulement été un nouveau sport de glisse ; il a été une véritable fracture générationnelle. L’ALPIN revient sur cette décennie de guerre des tribus, sur l’âge d’or de la planche unique, et décrypte les raisons techniques de son actuel déclin.

Au début des années 1980, le ski alpin s’essouffle. Comme nous l’avons évoqué dans notre rétrospective sur l’ère post-JO de 1968, la discipline s’est industrialisée. Les skis sont longs, droits, étroits, et exigent une technique irréprochable et un apprentissage long et ingrat. Les jeunes générations s’ennuient fermement dans des stations devenues trop sérieuses.

C’est dans ce contexte de morosité hivernale qu’une révolution venue de l’autre côté de l’Atlantique va s’abattre sur les Alpes. Le snowboard va apporter tout ce que le ski avait perdu : l’insolence, la facilité dans la poudreuse, et surtout, le droit à l’erreur et à la créativité.

L’émergence des surfeurs

L’histoire de la planche des neiges ne commence pas dans un laboratoire de haute technologie, mais dans le garage de bricoleurs passionnés de glisse estivale.

Les origines américaines

L’ancêtre du snowboard s’appelle le « Snurfer » (contraction de Snow et Surfer). Inventé en 1965 par Sherman Poppen pour amuser ses filles, c’est une simple planche de bois sans fixations, dirigée par une cordelette attachée à la spatule. Mais ce sont deux autres pionniers qui vont transformer ce jouet en véritable outil sportif : Tom Sims (un skateur de la côte Ouest) et Jake Burton Carpenter (un jeune New-Yorkais). Dans les années 70, ils commencent à fabriquer des planches en fibre de verre, y ajoutent des carres métalliques, et surtout, s’inspirent des fixations de ski nautique pour y caler les pieds. La machine est lancée.

Apocalypse Snow en France

En Europe, la secousse sismique a un nom et une date : Apocalypse Snow, sorti en 1983. Ce court-métrage français, réalisé par Didier Lafond, met en scène un génie de la glisse, Régis Rolland. Le scénario est basique mais redoutablement efficace : Régis Rolland, équipé de sa curieuse planche de « surf des neiges », fuit une horde de « méchants » équipés de skis et de monoskis. Le film est une révélation visuelle. Les spectateurs découvrent avec stupeur la fluidité du surf, cette capacité incroyable à flotter sur la poudreuse et à tailler des courbes couchées sur la neige. Du jour au lendemain, des milliers de jeunes Français veulent imiter Régis Rolland. Le « surf des neiges » vient de naître.

Le choc des cultures

L’arrivée massive de ces jeunes surfeurs va provoquer une crise de panique dans les stations de ski traditionnelles. La cohabitation avec les skieurs tourne rapidement à l’affrontement idéologique.

Interdits de télésiège

Au milieu des années 80, le snowboarder est considéré comme un paria, voire un délinquant. Aux États-Unis comme en France, de nombreuses stations interdisent purement et simplement l’accès à leurs pistes à ces planches jugées « incontrôlables » et dangereuses. Il faut dire que la logistique ne les aide pas. Les remonte-pentes à perche (les fameux téléskis inventés par Jean Pomagalski) sont un cauchemar absolu pour les surfeurs, qui se font violemment déséquilibrer. Les pisteurs les accusent de racler toute la neige dans les passages étroits. La guerre des tranchées est déclarée.

Le style contre le chrono

La fracture est aussi, et surtout, esthétique. Les skieurs de l’époque portent des fuseaux moulants et des combinaisons fluo ajustées, obnubilés par l’aérodynamisme et le chronomètre. Les snowboarders, très imprégnés de la culture du skateboard urbain, importent le style « Baggy ». Ils portent des pantalons immenses, des vestes amples, et refusent l’autorité des écoles de ski. Ils ne veulent pas aller vite, ils veulent avoir du « style ». Le vocabulaire change. On ne parle plus de planter le bâton ou de flexion-extension, mais de « Rider », de « Grabs », de « Fakie » et de « Rotations ».

L’âge d’or et l’industrie

Face à la pression économique, les stations finissent par céder. Dans les années 1990, le snowboard n’est plus une mode marginale, c’est un tsunami commercial.

Surfeur des neiges traçant une grande courbe dans la poudreuse vierge, illustrant la recherche de liberté des pionniers de la discipline.

L’explosion du freestyle

C’est la décennie bénie du snowboard. Les stations de ski comprennent qu’elles doivent s’adapter pour retenir cette jeunesse. Elles commencent à construire des « Snowparks », ces zones dédiées avec des sauts en terre (kikers) et des demi-lunes de neige (Half-pipes). Les compétitions alternatives, comme les prestigieux X-Games créés en 1997, attirent des millions de téléspectateurs. Des marques comme Burton, Quiksilver ou Nitro deviennent des empires financiers.

Les Jeux Olympiques de 1998

La consécration (ou la trahison, selon les puristes) survient aux Jeux Olympiques de Nagano en 1998, où le snowboard fait son entrée officielle. L’événement est marqué par la controverse. Le Norvégien Terje Haakonsen, considéré comme le meilleur rider de tous les temps, boycotte les Jeux. Il refuse que son sport soit récupéré et normalisé par la Fédération Internationale de Ski (la FIS), une institution dirigée par des « skieurs en costume » qui avaient méprisé les snowboarders dix ans plus tôt. Malgré cela, le sport explose à l’échelle mondiale.

Le déclin face au ski large

Pourtant, si vous regardez les pistes de ski aujourd’hui, force est de constater que les snowboarders se font rares. Depuis le début des années 2010, les ventes de planches s’effondrent au profit du retour triomphal du ski. Que s’est-il passé ?

La révolution parabolique

L’industrie du ski a eu très peur de mourir, et elle a riposté de la plus belle des manières : par l’innovation technologique. Les fabricants de skis ont analysé ce qui faisait le succès du snowboard (la facilité à tourner et la portance en poudreuse) et l’ont appliqué à leurs deux planches. L’invention du ski parabolique (plus large en spatule et au talon, plus étroit au patin) a rendu le ski alpin incroyablement facile et ludique. Il n’y avait plus besoin de forcer pour déclencher un virage, le ski tournait tout seul.

Le freeride reprend le pouvoir

Mais l’estocade finale a été portée par l’invention du ski à double spatule (Twin-Tip) et du ski « Fat » (très large). Du jour au lendemain, les skieurs ont pu faire exactement la même chose que les snowboarders. Ils ont envahi les Snowparks, enchaînant les sauts en arrière, et surtout, ils ont retrouvé une flottaison incroyable dans la poudreuse profonde. Dès lors, le snowboard a perdu son avantage comparatif. Pire, ses défauts logistiques (devoir déchausser sur le plat, pousser d’un pied, l’inconfort sur les chemins de traverse) sont devenus pesants face à la mobilité totale offerte par les nouveaux skis de freeride.

Aujourd’hui, le snowboard est entré dans une phase de maturité. S’il n’est plus la révolution tonitruante de ses débuts, il reste chéri par une communauté de puristes irréductibles (notamment grâce au « Splitboard », cette planche qui se sépare en deux pour la randonnée).

Qu’on le pratique ou non, le monde de la montagne doit une fière chandelle au snowboard. Sans cette rébellion insolente des années 80, le ski serait probablement resté un sport austère et poussiéreux. Le surf des neiges a sauvé l’industrie hivernale de l’ennui, et pour cela, il mérite son statut de légende.

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