Le Vide : L’enfer de Joe Simpson
Il y a des livres qui se lisent, et il y a des livres qui s’éprouvent. Lorsque l’on tourne les pages du récit « Touching the Void » (traduit en français par La Mort Suspendue), l’air se raréfie dans la pièce, le bout de nos doigts s’engourdit, et l’odeur rance de l’angoisse s’infiltre dans chaque paragraphe. Au milieu des années 1980, l’alpinisme britannique est frappé par un drame qui va repousser toutes les limites de la résistance humaine et poser le plus effroyable des cas de conscience. Comment réagir lorsque, pour sauver sa propre vie, on est contraint d’assassiner son meilleur ami en tranchant la corde qui nous unit ? L’ALPIN exhume des archives ocre cette descente aux enfers péruvienne, la matrice absolue des récits de survie modernes.
Dans la longue histoire de l’alpinisme, le style alpin pur, tel qu’il a été théorisé par l’avant-garde européenne, consiste à partir léger, sans cordes fixes, sans oxygène, et en acceptant un engagement total. C’est l’héritage direct des pionniers comme Lionel Terray et Guido Magnone dans la fournaise glaciale du Fitz Roy.
Mais cet engagement possède un corollaire terrifiant : en cas d’accident sévère, il n’y a personne pour venir vous chercher. Votre vie ne tient plus qu’à la force de vos bras, à l’élasticité d’une corde de nylon de neuf millimètres, et à la détermination de votre compagnon de cordée.
1. L’ascension du Siula Grande
L’année 1985 s’ouvre sur un défi monumental. Deux jeunes alpinistes britanniques, Joe Simpson (25 ans) et Simon Yates (21 ans), posent leurs sacs au pied du Siula Grande. Ce sommet de 6 344 mètres, situé dans la cordillère Huayhuash au Pérou, possède une face ouest vierge et effrayante.
La cordée de la jeunesse
Les deux hommes forment une équipe redoutable. Ils sont imprégnés de la culture alpine britannique de l’époque, soutenue par le British Mountaineering Council (BMC), une doctrine qui valorise la rapidité, l’audace et une certaine forme de stoïcisme face au danger. Ils quittent leur camp de base (où un unique gardien surveille leurs tentes) et s’engagent sur la paroi ouest. L’ascension est un chef-d’œuvre de difficulté technique. La face est un mille-feuille de glace inconsistante, de rocher friable et de neige poudreuse posée sur des dalles lisses. Pendant trois jours, Simpson et Yates grimpent à la limite de la rupture, essuyant des tempêtes et survivant à de précaires bivouacs creusés à même la glace verticale.

Le sommet et la tempête
Le quatrième jour, ils touchent au but. Ils se hissent sur la fine arête sommitale du Siula Grande. Ils viennent de réussir une première mondiale retentissante. Mais en montagne, le sommet n’est que la moitié du chemin. La météo se dégrade violemment. Les nuages enveloppent la montagne, la visibilité tombe à quelques mètres, et le vent se met à hurler. Pour descendre, ils choisissent l’arête nord, une succession vertigineuse de corniches de neige instables. C’est sur ce terrain miné, alors que l’épuisement commence à ralentir leurs réflexes, que la fatalité va frapper avec une brutalité inouïe.
2. Le drame et le couteau
Alors qu’il désescalade un mur de glace avec son piolet, Joe Simpson pose son crampon sur un bloc instable. Le bloc cède. Simpson fait une chute de plusieurs mètres et heurte violemment la base du ressaut glaciaire.
La jambe brisée à 6 000m
Le bruit de l’os qui se fracasse résonne dans le silence ouaté de la tempête. Le diagnostic est immédiat et sans appel : son tibia droit a littéralement explosé, forçant son genou à traverser l’articulation. À plus de 6 000 mètres d’altitude, dans une tempête de neige et sur une pente à 50 degrés, une fracture ouverte de la jambe n’est pas une blessure : c’est un arrêt de mort. Simon Yates rejoint son compagnon. Il comprend l’ampleur du désastre. La loi non écrite de l’alpinisme classique voudrait qu’il l’abandonne, pour sauver au moins sa propre vie. Mais Yates refuse. Il décide d’entreprendre l’impossible : descendre son ami brisé sur des centaines de mètres de paroi verticale.
La manœuvre de sauvetage
Le plan est rudimentaire. Yates creuse un trou dans la neige (un ancrage), s’assoit dedans, et fait descendre Simpson sur toute la longueur de leurs deux cordes nouées ensemble (environ 90 mètres). Une fois Simpson arrêté, Yates désescalade pour le rejoindre, et l’opération recommence. C’est une agonie pour le blessé, dont la jambe fracassée heurte la paroi à chaque secousse.
La décision de couper la corde
À la nuit tombée, dans l’obscurité totale et le blizzard, la tragédie se noue. Alors que Yates le descend une énième fois, Simpson bascule dans le vide. Il a franchi le surplomb d’une gigantesque crevasse invisible et se retrouve pendu dans le vide, incapable de remonter sur la corde glacée, incapable de faire le moindre nœud de friction avec ses mains gelées. Au-dessus de lui, Yates est en train d’être lentement arraché de la montagne par le poids de son ami. Son ancrage de neige cède centimètre par centimètre. Il hurle dans la tempête, mais Simpson ne l’entend pas. S’il ne fait rien, ils mourront tous les deux dans les minutes qui suivent.
À cet instant précis, Yates sort son canif suisse de sa poche. Il fige son esprit, bloque ses émotions, et approche la lame de la corde de nylon tendue à craquer. D’un mouvement sec, il tranche. La corde cède dans un claquement assourdissant. Le poids disparaît instantanément. Simon Yates vient d’assassiner son ami pour survivre.
3. La survie dans les abysses
Simon Yates redescend au camp de base le lendemain, ravagé par la culpabilité, le corps cassé, persuadé d’être l’unique survivant d’un cauchemar absolu. Il y restera quelques jours pour récupérer avant de démonter le camp et de plier bagage.
Le réveil au fond de la crevasse
Ce qu’il ignore, c’est que Joe Simpson n’est pas mort. La chute de près de cinquante mètres dans le noir absolu de la crevasse a été amortie par un fragile pont de neige, incliné en entonnoir, profond dans les entrailles du glacier. Simpson se réveille le lendemain matin, enseveli dans les ténèbres, la jambe pulvérisée. En tirant sur le bout de corde coupé, il comprend immédiatement ce que son ami a fait. Et de manière stupéfiante, il ne lui en veut pas. Il sait qu’il aurait probablement fait la même chose.
Mais sa situation est désespérée. Il ne peut pas escalader les parois lisses et surplombantes de la crevasse avec une jambe cassée et sans corde. Il est enterré vivant. Dans un acte de folie pure, refusant de mourir de faim et de froid sur ce balcon de glace, il décide de se laisser tomber plus profondément dans les abysses de la crevasse, espérant qu’elle débouche sur le glacier inférieur.

Ramper vers la vie
Le miracle a lieu. Au fond du puits de glace, il aperçoit un faible rayon de lumière. En rampant comme un ver, hurlant de douleur à chaque mouvement qui vrille son os brisé, il parvient à s’extraire des mâchoires du glacier. Ce n’est que le début de son calvaire. Il se trouve encore à des kilomètres du camp de base, sur un terrain de roches morainiques instables. Pendant trois jours et trois nuits, sans eau ni nourriture, dans un état de déshydratation extrême et en proie à des hallucinations terrifiantes (il raconte qu’une voix narquoise discutait avec lui en écoutant la chanson « Brown Girl in the Ring » de Boney M en boucle dans sa tête), Joe Simpson va ramper sur les cailloux coupants.
Lorsqu’il parvient en vue du camp de base, il est un squelette puant et délirant. Il hurle le nom de son ami dans la nuit. Simon Yates, qui s’apprêtait à quitter les lieux le lendemain matin au lever du soleil, entend une plainte spectrale. Croyant d’abord à un fantôme né de sa propre folie, il sort de sa tente et découvre le spectre de Simpson. L’impossible s’était produit.
4. Un récit devenu monument
La survie de Joe Simpson défie toutes les logiques médicales de l’époque. Mais l’histoire ne s’arrête pas au sauvetage. Elle se poursuit sur le papier, imprimée à l’encre noire sur les pages ocre de la littérature d’aventure.
Le poids de la culpabilité
À leur retour en Angleterre, le monde de l’alpinisme, réputé pour sa rigidité morale, tombe à bras raccourcis sur Simon Yates. La décision de couper la corde est vue par les conservateurs des vieux clubs alpins comme une trahison absolue des codes de la cordée. Yates devient le paria d’une génération.
La catharsis par l’écriture
Pour défendre l’honneur de son ami, Joe Simpson décide de prendre la plume. En 1988, il publie « Touching the Void ». Le récit est un choc mondial. Simpson écrit avec une franchise brutale, sans aucune fioriture romantique. Il décortique la mécanique de la douleur, l’instinct de survie animal, et justifie de bout en bout l’acte de Yates, affirmant haut et fort qu’il s’agissait de l’unique issue pragmatique pour éviter un double suicide.
Le livre devient un best-seller planétaire, raflant les plus grands prix littéraires, et sera plus tard adapté dans un film documentaire haletant. « Touching the Void » ne se contente pas de raconter une ascension ; il explore les tréfonds de l’âme humaine lorsque celle-ci est acculée contre le mur de sa propre mortalité.
En feuilletant ces pages, on comprend qu’au-delà de la glace et du roc, la véritable matière première de l’alpinisme, celle qui traverse les âges et s’imprime dans la légende, n’est autre que la fraternité brute et féroce des hommes confrontés à l’abîme.
