Jean-Marc Boivin : Le ciel pour limite
Ouvrez n’importe quel dictionnaire de l’alpinisme et cherchez le mot « polymathe ». Vous devriez y trouver le visage rieur et la tignasse rebelle de Jean-Marc Boivin. Dans les années 1980, le monde de la montagne est encore très cloisonné : les grimpeurs grimpent, les skieurs glissent, et les pilotes volent. Puis surgit un phénomène venu de Dijon qui décide que ces frontières sont ennuyeuses. En l’espace d’une décennie fulgurante, Boivin va pulvériser les codes de l’exploration, fusionnant la roche, la glace, la neige et les vents. L’ALPIN effeuille les chroniques d’un pionnier visionnaire, un astre incandescent qui a redéfini l’art de redescendre d’une montagne.
Si la décennie précédente avait été marquée par la verticalité apprivoisée par les skis, notamment lorsque Patrick Vallençant a inventé le virage pédalé sauté, les années 1980 appartiennent à une nouvelle race de conquérants.
La génération de Jean-Marc Boivin ne se contente plus de vaincre la difficulté. Elle cherche l’enchaînement, la vitesse, et surtout, l’esthétique totale. Boivin est l’archétype de ce nouveau héros moderne : technicien hors norme, athlète surentraîné, et réalisateur de son propre mythe.
1. L’enfant prodige du Mont-Blanc
Arrivé à Chamonix à l’âge de quatorze ans, Boivin se révèle rapidement être un surdoué de l’escalade et de la glace. Sa soif de nouveauté est inextinguible, et il s’attaque aux parois les plus sombres et les plus froides du massif.
La trilogie de l’extrême
Pour Boivin, le ski de pente raide n’est pas une fin en soi, mais un outil d’expression. Son palmarès glaciaire donne le vertige. Il signe les premières descentes à ski de la face sud du Huascarán (Pérou) et de la face est du Cervin, une muraille effroyable que l’on considérait jusque-là comme le cimetière exclusif des alpinistes classiques. Il démontre une maîtrise insolente dans des couloirs à plus de 55 degrés, imposant une fluidité qui masque la violence de l’effort et le danger omniprésent.
L’escalade de cascade de glace
Mais le génie du Dijonnais ne s’arrête pas aux planches de ski. Il est l’un des acteurs majeurs de la révolution de l’escalade glaciaire. Armé des tout nouveaux piolets-traction (qui permettent de s’agripper à la glace verticale sans tailler de marches), il ouvre des lignes fantomatiques, éphémères et d’une difficulté inouïe. Il danse sur les stalactites avec une précision chirurgicale, prouvant que la glace vive n’est pas un obstacle, mais une matière vivante à sculpter.
2. L’invention de l’alpinisme volant
L’ascension des plus hauts sommets prend un temps infini, mais c’est la descente qui tue le plus d’alpinistes (par épuisement, chutes de pierres ou avalanches). Pour contourner cette fatalité, Boivin lève les yeux vers le ciel.
Du deltaplane au parapente
Au lieu d’affronter des heures de désescalade périlleuse dans les séracs, pourquoi ne pas simplement s’envoler ? Boivin devient l’un des pionniers du vol libre en très haute montagne. En 1979, il réalise le premier saut en deltaplane depuis le sommet du K2, le deuxième plus haut sommet du monde, situé dans le massif du Karakoram. Ses camarades le voient s’élancer dans l’air raréfié et planer au-dessus de la « zone de la mort ». Quelques années plus tard, il adopte le parapente, une voile rectangulaire plus légère et facilement repliable dans un sac à dos. La montagne devient un aérodrome tridimensionnel.

Le saut de l’ange sur l’Everest
Son chef-d’œuvre absolu dans les airs se déroule sur le Toit du Monde. En 1988, lors d’une expédition télévisée, Jean-Marc Boivin atteint le sommet de l’Everest (8 848 m). Il ne s’attarde pas. Le manque d’oxygène consume son cerveau, le vent est glacial, mais il déploie calmement sa voile sur la crête sommitale battue par les vents. En quelques foulées dans la neige, il s’arrache à l’attraction terrestre. Il effectue le premier vol en parapente depuis le point culminant de notre planète, atterrissant douze minutes plus tard au camp II, à 6 400 mètres d’altitude. L’image de sa voile colorée flottant au-dessus des nuages himalayens fait le tour du globe.
3. L’enchaînement, sa signature
C’est dans les Alpes que Boivin va inventer un nouveau concept qui obnubilera les générations futures : « l’enchaînement ». Il s’agit d’aligner plusieurs ascensions majeures dans un laps de temps record, en utilisant divers moyens de transport pour relier les sommets.
Quatre faces nord en un jour
Le 17 mars 1986 restera gravé dans les annales du massif du Mont-Blanc. L’objectif de Boivin est complètement fou : gravir les quatre faces nords les plus mythiques de la région en moins de vingt-quatre heures. Il commence par vaincre la face nord des Drus en solitaire à l’aube. Il décolle du sommet en parapente, atterrit sur la Mer de Glace, et court attaquer le couloir Whymper à l’Aiguille Verte. Du sommet de l’Aiguille Verte, nouveau décollage vers la combe maudite, pour enchaîner la face nord des Droites, puis la face nord des Grandes Jorasses. Il achève ce marathon démentiel au clair de lune.

Une logistique visionnaire
Ce tour de force, qui aurait pris un mois à un excellent alpiniste classique, n’est rendu possible que par la fusion parfaite de ses compétences. Boivin utilise le ski pour les marches d’approche rapides, l’escalade extrême pour les parois, et le parapente ou le deltaplane pour effacer les descentes interminables. Pour coordonner tout cela, il s’appuie sur une utilisation novatrice de l’hélicoptère (non pas pour l’aider à grimper, mais pour filmer et déposer du matériel au pied des voies).
Ses réalisations filmiques, produites avec l’aide d’institutions comme l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), popularisent une approche moderne, télévisuelle et hyper-spectaculaire de l’aventure alpine. Il vend la montagne comme un sport d’action à part entière.
4. Le saut final au saut de l’Ange
Cependant, courir perpétuellement sur le fil du rasoir a un prix. L’homme qui jouait à cache-cache avec la gravité ne pouvait éternellement ignorer ses lois.
L’appel du Salto Angel
Au début de l’année 1990, Boivin se lance dans une nouvelle aventure hybride. Il souhaite réaliser un saut en BASE jump (saut en parachute depuis un point fixe) depuis le sommet de la plus haute chute d’eau du monde : le Salto Angel, au Venezuela (près de 1 000 mètres de paroi verticale en pleine jungle). L’expédition est montée en grande pompe pour la télévision française.
Le vol brisé
Le 17 février 1990, c’est le grand jour. Jean-Marc s’élance depuis le surplomb dominant la cascade. Mais la mécanique, qu’il maîtrisait d’ordinaire si bien, le trahit. Sa voile s’ouvre, mais les suspentes vrillent. Le parachute ne se déploie pas correctement. Il heurte violemment la paroi rocheuse avant de s’immobiliser sur un minuscule promontoire, suspendu dans le vide, gravement blessé. Les secours mettent un temps infini à s’organiser dans cet environnement hostile. Boivin, conscient, attend l’hélicoptère. Mais lorsqu’il est enfin hélitreuillé, ses organes, meurtris par le choc, lâchent. Il s’éteint dans les airs, ironie cruelle pour celui qui avait fait du ciel son élément de prédilection. Il avait 38 ans.
L’héritage de Jean-Marc Boivin est incalculable. Aujourd’hui, lorsqu’un « speed-rider » frôle la neige avec sa mini-voile, ou qu’un athlète redescend le Mont-Blanc en volant après l’avoir gravi en courant, c’est l’ombre rieuse du Dijonnais qui plane au-dessus d’eux. Il a tué l’alpinisme de grand-papa pour lui offrir les ailes de la modernité.
