Le sommet écrasant du Broad Peak à plus de 8000 mètres, photographié dans des teintes sépia soulignant son hostilité.

Broad Peak 1957 : L’alpinisme pur

Les vieux carnets de l’Himalaya sentent l’effort démesuré et les budgets colossaux. Dans les années 1950, pour vaincre un « 8 000 », il fallait déployer une véritable armée. Des centaines de porteurs, des tonnes d’oxygène en bouteille et une chaîne logistique digne d’une campagne militaire. Mais en 1957, une poignée d’Autrichiens têtus va briser ce moule de façon spectaculaire. En s’attaquant au Broad Peak avec seulement quatre hommes, sans oxygène et sans porteurs de haute altitude, ils vont inventer ce que l’on appellera plus tard le « style alpin ». L’ALPIN dépoussière l’expédition la plus punk et la plus pure de l’âge d’or himalayen.

Le Broad Peak, du haut de ses 8 051 mètres, se dresse dans le massif du Karakoram (Pakistan), à l’ombre de son grand frère, le redoutable K2. Jusqu’en 1957, il demeure invaincu.

Mais ce qui va rendre sa conquête légendaire, ce n’est pas la montagne elle-même, c’est la méthode employée. L’histoire s’apprête à basculer d’une époque de conquête nationale à une ère d’élitisme sportif.


1. Refuser la machine de guerre

Pour comprendre l’ampleur du choc, il faut regarder les autres expéditions de la décennie. Les Britanniques sur l’Everest en 1953, c’était 400 porteurs pour hisser deux hommes au sommet. Les expéditions sont lourdes, lentes, et polluent visuellement la montagne.

Le modèle du siège militaire

La technique de l’époque est le « siège ». On installe un camp de base, puis on fait des allers-retours incessants pour monter des camps intermédiaires, des kilomètres de cordes fixes et des dizaines de bouteilles d’oxygène pesant un âne mort. Les Occidentaux ne font que diriger la manœuvre, laissant la partie la plus épuisante aux formidables Sherpas et aux porteurs Baltis. Le grimpeur européen arrive au sommet frais, respirant un air artificiel, sur une voie littéralement pavée par ses sherpas.

Le pari de l’autonomie

Marcus Schmuck, Fritz Wintersteller, Kurt Diemberger et le légendaire Hermann Buhl ont une tout autre vision. Buhl, comme nous l’avons raconté dans notre chronique sur sa survie insensée au Nanga Parbat, déteste les expéditions lourdes. Ces quatre Autrichiens, tous membres de l’Österreichischer Alpenverein (ÖAV), refusent d’employer des porteurs au-dessus du camp de base (4 900 mètres). Ils ne prennent pas une seule bouteille d’oxygène avec eux. Ils vont porter eux-mêmes leurs lourds sacs à dos (parfois plus de 25 kg), installer leurs propres tentes, et tracer leur voie dans la neige jusqu’à 8 000 mètres. C’est du jamais vu en Himalaya.

Portrait d'époque de la cordée autrichienne menée par Hermann Buhl, le visage ravagé par l'altitude, posant sans masque à oxygène.

2. Quatre hommes face au géant

L’effort physique exigé par ce choix logistique est tout bonnement terrifiant. Transporter une tente et des vivres à 7 000 mètres sans oxygène supplémentaire équivaut à un marathon quotidien.

Sans porteurs ni bouteilles

L’expédition commence fin mai. Contrairement aux grandes armées, les Autrichiens avancent vite, presque discrètement, en technique dite « style alpin occidental ». La progression est difficile, le froid mordant, et l’absence d’air artificiel ralentit dramatiquement leurs mouvements à l’approche du sommet. Le 29 mai, une première tentative échoue à cause d’une erreur topographique dans le brouillard : ils atteignent l’avant-sommet, pensant avoir vaincu la montagne, mais réalisent avec désespoir que la véritable cime se trouve encore loin sur une longue arête faîtière de neige.

Le triomphe de la cordée

Ils redescendent, se reposent au camp de base, et repartent le 9 juin 1957. L’exploit final est sublime. Ce jour-là, au prix d’un effort absolu, les quatre membres de l’expédition atteignent le sommet. Tous. Marcus Schmuck et Fritz Wintersteller arrivent en premier, suivis peu de temps après par Kurt Diemberger et Hermann Buhl. Il n’y a pas eu de sacrifice d’équipe pour le bénéfice d’un seul. Il n’y a pas d’oxygène pour masquer la difficulté.

Ils viennent de prouver au monde que les géants de l’Himalaya pouvaient être gravis « à la loyale », par de petites équipes soudées et autonomes, ouvrant définitivement la voie à l’alpinisme moderne. Le Broad Peak de 1957 n’est pas seulement une première ascension, c’est l’acte de naissance de l’éthique pure en très haute altitude.

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