Saudan : Le skieur de l’impossible
Fouillons dans les malles en cuir de l’histoire alpine, là où l’odeur du vieux fart se mêle à la poussière des pellicules 16 millimètres. Jusqu’à la fin des années 1960, le ski obéissait à une règle non écrite, dictée par le bon sens et l’instinct de survie : on ne skie pas là où un alpiniste a besoin d’un piolet pour monter. Puis vint un homme au regard d’aigle, un Suisse au caractère de granit nommé Sylvain Saudan. En regardant des pentes à plus de 55 degrés, là où la gravité devient meurtrière, il s’est posé une question qui allait changer la face du sport à tout jamais : « Et si j’y allais avec mes planches ? » L’ALPIN retrace l’épopée sépia du père absolu du ski extrême.
L’histoire de l’alpinisme est jalonnée de franchissements de seuils psychologiques. Tout comme Hermann Buhl avait brisé le tabou de la survie solitaire sans oxygène sur le Nanga Parbat, Sylvain Saudan a brisé le tabou de la pente.
À cette époque, le ski est un sport de courbes sur des surfaces modérées. Le « ski de pente raide » n’existe même pas dans le vocabulaire. Au-delà de 40 degrés d’inclinaison, on considère qu’une chute est inévitable et fatale. La neige n’est plus un tapis glissant, elle devient un mur vertical.
1. Le vertige du couloir Whymper
Le coup de tonnerre fondateur de la légende Saudan éclate dans le massif du Mont-Blanc, en France, un jour de 1968.
La redéfinition de la gravité
La cible est l’Aiguille Verte, un sommet prestigieux culminant à 4 122 mètres. Plus précisément, Saudan s’attaque au couloir Whymper, une cicatrice blanche plongeant vers le glacier de Talèfre. Pour les alpinistes de l’époque, le Whymper est une course de glace et de neige soutenue, une goulotte encaissée qui exige des crampons affûtés et l’usage de deux piolets. L’inclinaison moyenne flirte avec les 50 degrés, avec des passages à 55 degrés. À 55 degrés, si vous vous tenez debout face à la pente et que vous tendez le bras devant vous, votre main touche la neige. Saudan ne veut pas monter ce couloir. Il veut le descendre. Avec des skis au pied.
Le défi de l’Aiguille Verte
Le monde de la montagne, souvent conservateur, crie au suicide. Les guides de Chamonix sont persuadés qu’il ne reviendra pas vivant. Le 11 juin 1968, Sylvain Saudan s’élance. L’erreur n’est pas permise. Dans le Whymper, une simple perte d’équilibre, un ski qui accroche une plaque de glace, et la chute ne s’arrêtera que 1 000 mètres plus bas, sur les séracs du glacier. Le skieur n’est plus un glisseur ; il est devenu un funambule évoluant au-dessus de sa propre tombe. Il réussira l’exploit, signant l’acte de naissance officiel du « Ski de l’Impossible ».

2. L’invention du virage essuie-glace
L’exploit psychologique ne s’est pas fait sans une révolution biomécanique majeure. Pour survivre à une telle verticalité, la technique traditionnelle du ski de piste est totalement caduque.
Des planches de deux mètres
Il faut se replonger dans la réalité matérielle de 1968. Aujourd’hui, un freerider s’élance avec des skis larges, taillés pour flotter, et des chaussures en plastique ultra-rigides. Sylvain Saudan, lui, skie avec des planches droites comme des allumettes, longues de 2 mètres 10, étroites et sans aucune souplesse. Ses chaussures sont encore des brodequins en cuir épais, lacés serrés, qui n’offrent qu’un maintien latéral très aléatoire. Faire tourner ces lattes gigantesques dans un couloir large de trois mètres est un défi géométrique insoluble avec la technique du « virage parallèle » classique.
La survie à chaque appui
Pour tourner sans jamais prendre de vitesse (car la moindre accélération l’arracherait de la paroi sous l’effet de la force centrifuge), Saudan invente le « virage sauté » de l’extrême, qui sera vite baptisé le virage « essuie-glace ». Le mouvement est d’une exigence physique inouïe. Le buste doit rester obstinément tourné vers le vide, face à la pente. Appuyé sur ses deux longs bâtons (qu’il a souvent rallongés lui-même), Saudan effectue une violente détente verticale, projetant l’arrière de ses skis hors de la neige, et fait pivoter ses planches de 180 degrés dans les airs avant de replaquer violemment les carres dans la glace pour bloquer la glissade.
Chaque virage est une explosion musculaire, répétée des centaines, voire des milliers de fois sur une seule descente. L’impact sur les genoux et les quadriceps défie l’entendement médical de l’époque.

3. L’exportation du mythe
Le Whymper n’était qu’un coup d’essai. Une fois la porte de l’extrême fracturée, Sylvain Saudan décide d’exporter son art sur les parois les plus redoutables du globe.
Des Alpes au mont McKinley
Il enchaîne les premières mondiales, raflant les faces nords de l’Eiger et des Grandes Jorasses avec ses planches sous le bras. Mais l’Europe finit par lui sembler trop étroite. Dans les années 1970, il tourne son regard vers l’Alaska. Le mont McKinley (aujourd’hui appelé Denali), le point culminant de l’Amérique du Nord (6 190 m), possède une face sud-ouest monstrueuse, battue par les vents de l’Arctique. Saudan mettra plus d’un mois pour réaliser l’ascension et préparer son itinéraire, affrontant des températures de -40°C. Lors de la descente, sur une glace miroitante d’une dureté de diamant, il chute. Par un miracle de réflexe et de force pure, il parvient à s’arrêter au bord de l’abîme en plantant ses carres de toutes ses forces. Il survivra et achèvera la descente. Cet exploit, filmé et photographié, fera le tour du monde, ancrant définitivement le terme de « skieur de l’impossible » dans le marbre.
L’émergence d’une génération
Sans le savoir, en plantant ses immenses skis droits dans la poudreuse des couloirs de Chamonix, Sylvain Saudan venait de créer une nouvelle caste. Dans les années qui ont suivi, son sillage inspirera une nouvelle génération de gladiateurs des neiges. Des noms français légendaires comme Patrick Vallençant ou Jean-Marc Boivin reprendront le flambeau, poussant le bouchon encore plus loin en intégrant l’alpinisme pur (crampons, piolets, cordes) au ski de pente raide. Mais tous, sans exception, s’accordent à dire que le pionnier absolu, le premier homme à avoir refusé de mourir dans du 55 degrés, s’appelait Saudan.
4. Le testament des neiges
Aujourd’hui, le ski extrême (désormais appelé « freeride » sous sa forme la plus médiatisée) est un sport à part entière, avec ses championnats du monde, ses hélicoptères, ses drones de tournage et ses sponsors milliardaires.
Les athlètes modernes sautent des barres rocheuses de vingt mètres en réalisant des figures acrobatiques. Pourtant, si vous tendez l’oreille dans les vieux bars de Chamonix, lorsque les guides locaux regardent la neige tomber en fumant leur pipe, ils ne vous parleront pas des doubles saltos arrière. Ils vous parleront de ce Suisse silencieux, chaussé de cuir, qui gravissait les montagnes à la force de ses bras pour avoir le privilège terrifiant de les redescendre en effectuant des virages sautés, à la limite de la rupture humaine.
Saudan n’a pas seulement dévalé des montagnes ; il a abattu les frontières de l’angoisse. Il a prouvé que la verticalité n’était pas un mur sur lequel on venait s’écraser, mais une toile sur laquelle l’homme pouvait encore, avec suffisamment de folie et de maîtrise, dessiner la plus éphémère et la plus sublime des traces.
