Ski 1967 : Le coup de génie
Fouillez dans les archives du sport mondial, là où les coupures de presse jaunissent sous le poids des décennies, et vous trouverez toujours le même mythe : les grandes institutions sont nées de longs et fastidieux congrès. C’est faux. Les plus grandes révolutions naissent souvent d’un profond ennui, d’une météo capricieuse et d’un verre de whisky. Au milieu des années 1960, le ski alpin de compétition est une foire d’empoigne, une galaxie de courses prestigieuses mais totalement déconnectées les unes des autres. Il aura fallu une tempête de neige apocalyptique dans les Andes chiliennes et le génie d’un journaliste français, Serge Lang, pour que l’industrie de l’or blanc bascule dans l’ère moderne en seulement 48 heures. L’ALPIN effeuille l’histoire ocre de la naissance de la Coupe du Monde de ski alpin.
Pour comprendre l’ampleur du séisme qui va secouer le milieu de la glisse à l’aube de l’année 1967, il faut se replonger dans l’anarchie qui régnait sur les pistes européennes depuis Chamonix 1924 et l’origine des premiers Jeux d’hiver.
Avant cette date fatidique, couronner le « meilleur skieur du monde » était une impossibilité mathématique et philosophique.
1. L’anarchie blanche des années 60
Dans les années 1950 et au début des années 1960, le calendrier du ski alpin ressemble à une carte d’état-major dessinée par un géographe ivre.
Le chaos du calendrier
Il existe de grandes classiques, vénérables et redoutées, organisées par de puissants clubs locaux, évoquant l’époque de l’étranger de Chamonix. On trouve la descente du Lauberhorn à Wengen (Suisse), le Hahnenkamm à Kitzbühel (Autriche) ou l’Arlberg-Kandahar, qui figurent aujourd’hui encore parmi les 5 pistes les plus mythiques des Alpes. Les athlètes voyagent de station en station, souvent à leurs propres frais ou financés par de maigres fédérations nationales. Un skieur autrichien peut gagner à Kitzbühel, et un Français à Wengen la semaine suivante. Mais à la fin de l’hiver, aucune addition n’est faite. Il n’y a pas de classement général, pas de trophée suprême pour récompenser la régularité d’un athlète sur l’ensemble de la saison hivernale. Le seul graal existant se résume aux médailles d’un jour, lors des Jeux Olympiques (tous les quatre ans) ou des Championnats du monde (tous les deux ans).
Le journalisme face au vide
C’est ici qu’entre en scène Serge Lang. Grand reporter sportif français, il couvre le ski pour le prestigieux quotidien L’Équipe et plusieurs médias internationaux. Lang a un problème récurrent : comment tenir ses lecteurs en haleine de décembre à mars, entre deux Jeux Olympiques ? Il sent que le public a soif d’un feuilleton sportif, d’une compétition continue avec un véritable classement, à l’image du championnat du monde de Formule 1 ou du Tour de France cycliste. Il lui faut un fil rouge. Il lui faut un « Globe de Cristal ». Mais l’idée se heurte au conservatisme redoutable de la Fédération Internationale de Ski (FIS), une institution lourde et jalouse de ses prérogatives.
2. Le miracle de Portillo en 1966
Le destin de l’or blanc ne va pas basculer dans les salons feutrés des Alpes suisses, mais à 12 000 kilomètres de là, au bout du monde, dans la station de Portillo, dont nous avons retracé l’épopée sauvage.
Une tempête dans les Andes
En août 1966, la caravane du ski mondial se déplace à Portillo, une station perdue dans la cordillère des Andes au Chili, pour les premiers Championnats du monde organisés dans l’hémisphère sud. Dès l’arrivée des équipes, c’est le chaos absolu. Une tempête effroyable s’abat sur la région. Les routes sont coupées par d’immenses avalanches, les lignes téléphoniques sont arrachées, et des mètres de neige ensevelissent les pistes. La compétition est repoussée de jour en jour. Coureurs, entraîneurs et journalistes se retrouvent emprisonnés dans l’immense Hôtel Portillo, totalement isolés du reste de la planète. L’ennui est vertigineux.
Le pacte de l’hôtel
Pour tuer le temps, Serge Lang rassemble ses amis dans l’un des salons de l’hôtel. Il y a là Honoré Bonnet, l’entraîneur mythique et visionnaire de la formidable équipe de France, et Bob Beattie, l’entraîneur américain au caractère volcanique. Autour d’une table basse, fumant cigarette sur cigarette, Lang déballe son idée : créer un « circuit mondial ». Il ne s’agit pas d’inventer de nouvelles courses, ce serait trop complexe. Il s’agit simplement de sélectionner les meilleures classiques existantes et de les relier mathématiquement par un système de points.
L’idée séduit immédiatement les deux entraîneurs. En 48 heures de tempête d’idées, le trio griffonne sur des feuilles à en-tête de l’hôtel le tout premier règlement de ce qu’ils baptisent la « Coupe du Monde » (World Cup en anglais).
3. La naissance d’un circuit mondial
Le concept est brillant, mais il faut encore convaincre les hautes sphères politiques du ski. À Portillo, la chance sourit aux audacieux.
L’adhésion des légendes
Le président de la FIS, le puissant Suisse Marc Hodler, est lui aussi coincé dans l’hôtel chilien. Lang, Bonnet et Beattie lui présentent le projet écrit à la machine à écrire. Hodler, d’abord sceptique, perçoit rapidement le potentiel commercial et médiatique colossal d’une telle organisation. Surtout, les grands athlètes de l’époque (Jean-Claude Killy, Karl Schranz, Guy Périllat), marchant dans les pas de pionniers comme Louis Lachenal, soutiennent immédiatement l’idée. Ils ont tout à gagner à voir leurs affrontements mis en scène sous la forme d’un championnat feuilletonnant, qui garantira des contrats avec les équipementiers tout l’hiver, propulsant ainsi les marques mythiques du ski français au sommet du marché mondial.

Le système de points
Le génie de la Coupe du Monde de Serge Lang réside dans sa mathématique. Pour être sacré vainqueur du grand globe de cristal, un skieur devra exceller sur l’ensemble de la saison. Mais surtout, le système de points oblige à la polyvalence. À l’époque, il n’y a que trois disciplines : la Descente (la vitesse pure), le Slalom Spécial (l’agilité extrême), et le Slalom Géant (le compromis technique). Le barème est conçu pour qu’un pur descendeur ne puisse pas gagner le classement général ; il faudra être capable de performer dans les trois disciplines, loin de la pratique ancestrale du télémark. Le champion de la Coupe du Monde sera, par définition, le skieur absolu, un athlète complet capable de dompter toutes les montagnes, bien avant l’ère de l’interdiction du hors-piste.
4. 1967 : La toute première saison
L’aval de la FIS est obtenu du bout des lèvres (l’institution s’appropriera la compétition l’année suivante), et la toute première saison de Coupe du Monde de l’histoire s’élance en janvier 1967.
Le sacre de Jean-Claude Killy
Le premier acte se joue en Allemagne de l’Ouest, à Berchtesgaden, bien avant que des figures comme Jean-Marc Boivin ne marquent l’histoire. Le retentissement médiatique est fulgurant, accompagnant l’essor du béton des neiges. Serge Lang, utilisant ses connexions journalistiques, a réussi à intéresser les télévisions européennes et américaines. La retransmission de l’ensemble du circuit révolutionne la manière dont le monde regarde l’hiver. Sur la piste, un homme va écraser la concurrence et donner à la Coupe du Monde une aura de légende immédiate. Le Français Jean-Claude Killy, d’une arrogance magnifique et doté d’une technique explosive héritée des travaux d’Émile Allais, le véritable père du ski moderne, rafle tout sur son passage.

Il remporte 12 victoires sur les 17 courses du calendrier inaugural, s’imposant aussi bien dans la glace du Hahnenkamm que dans le mur du Lauberhorn. Il remporte le classement général avec le maximum de points possible (les règles de l’époque imposaient de ne retenir que les trois meilleurs résultats de chaque discipline). Chez les femmes, c’est la Canadienne Nancy Greene qui soulève le premier globe de cristal de l’histoire.
Comme nous le racontions dans notre rétrospective sur le triomphe de Killy aux Jeux de Grenoble en 1968, cette dynamique victorieuse, portée par la nouvelle exposition médiatique de la Coupe du Monde, transformera définitivement le ski en une industrie de masse et de loisirs à l’échelle planétaire, marquant le début d’une ère de business et de tourisme de masse.
L’héritage de Serge Lang
Serge Lang, lui, n’est jamais monté sur un podium olympique. Il n’a jamais dévalé la pente de la Streif à 140 km/h avec des skis en bois, bien loin de la révolution technologique que nous décrivons dans notre dossier sur l’évolution du ski, de l’arbre au carbone. Pourtant, il a dirigé le comité de la Coupe du Monde d’une main de fer pendant des décennies, devenant « le pape du ski blanc ».
Il est mort en 1999, laissant derrière lui le plus grand feuilleton hivernal du monde sportif. Aujourd’hui, lorsque vous regardez les skieurs modernes s’effondrer de joie dans les aires d’arrivée en brandissant cet immense globe de cristal pesant plus de 9 kilos, repensez à cet hôtel chilien bloqué par la neige. Repensez au crépitement de la machine à écrire et à l’odeur du tabac froid. La grande histoire des neiges s’est parfois écrite bien au chaud, loin de l’engagement physique d’une traversée des Écrins, avec un simple morceau de papier jauni, beaucoup d’ennui, et un trait de génie absolu.