Alpinistes progressant lentement sur les pentes glacées d'un géant de l'Himalaya, illustrant la rudesse des expéditions des années 70.

Messner 1978 : L’Everest sans oxygène

Il y a des records qui ne font que repousser une limite physique, et il y a des exploits qui redéfinissent ce que l’on pensait être biologiquement possible pour l’espèce humaine. En 1978, la communauté médicale mondiale est formelle : gravir le point culminant de la planète sans l’aide de bouteilles d’oxygène artificiel est une condamnation à mort. Le cerveau, privé de son carburant vital, est censé s’éteindre bien avant le sommet. Mais deux hommes, portés par une éthique inébranlable et un refus total de l’artifice, vont prouver à la science qu’elle se trompe. L’ALPIN ouvre ses vieux carnets d’expédition pour revivre le pari fou de Reinhold Messner et Peter Habeler, une page d’histoire qui a fracassé les dogmes de l’alpinisme.

Lorsque Sir Edmund Hillary et le sherpa Tenzing Norgay foulent pour la première fois le sommet de l’Everest en 1953, leur exploit est salué par le monde entier. Cependant, ils ont réussi grâce à une logistique lourde, des dizaines de porteurs, et surtout, grâce à de lourdes bouteilles d’oxygène en acier.

Pendant vingt-cinq ans, cette méthode reste la norme absolue. L’Himalaya se conquiert en mode « siège », avec des camps fixes et de l’air en conserve. Personne n’imagine faire autrement, jusqu’à ce qu’un duo d’alpinistes autrichien et italien vienne bousculer l’ordre établi.


Le dogme de la zone de la mort

Pour comprendre la folie de cette entreprise, il faut d’abord se plonger dans la réalité physiologique de la très haute altitude.

La barre fatidique des 8000 mètres

La fameuse « zone de la mort » débute aux alentours de 8000 mètres d’altitude. À cette hauteur, la pression atmosphérique est si faible qu’à chaque inspiration, le corps humain n’absorbe qu’un tiers de l’oxygène disponible au niveau de la mer. L’Everest culmine à 8848 mètres. Dans cet environnement stérile, le corps ne peut plus s’acclimater. Il commence littéralement à se consumer. Les muscles s’atrophient, le système digestif s’arrête, et le sang s’épaissit au point de menacer de boucher les artères, provoquant des engelures foudroyantes.

Le verdict des scientifiques

À la fin des années 1970, l’opinion médicale est catégorique. Les médecins affirment qu’un être humain évoluant à près de 9000 mètres sans apport d’oxygène supplémentaire sombrera dans un coma hypoxique avant d’atteindre le sommet. Et même s’il survivait miraculeusement, le manque d’oxygénation du cerveau (l’hypoxie sévère) provoquerait des lésions neurologiques irréversibles. Gravir l’Everest « au naturel » n’est donc pas vu comme un défi sportif, mais comme une tentative de suicide clinique.

Grimpeur évoluant sur une arête vertigineuse et balayée par les vents dans la redoutable zone de la mort, au-delà des 8000 mètres.

L’alliance de deux montagnards

Face à ce consensus effrayant, Reinhold Messner (Italien du Tyrol du Sud) et Peter Habeler (Autrichien du Zillertal) opposent une philosophie radicale : celle des « moyens honnêtes » (by fair means).

Le duo Messner et Habeler

Ces deux hommes ne sont pas des têtes brûlées inexpérimentées. Ils forment à l’époque la cordée la plus redoutable d’Europe. Trois ans plus tôt, en 1975, ils ont déjà choqué le monde en gravissant le Gasherbrum I (8080 m) en style alpin, légers et rapides, sans oxygène. Mais l’Everest, avec ses 800 mètres supplémentaires, est un monstre d’une toute autre dimension. Messner, inspiré par la pureté de l’ascension hivernale en solitaire du Cervin par Walter Bonatti la décennie précédente, refuse de transformer la montagne en hôpital. Pour lui, utiliser des bouteilles d’oxygène, c’est abaisser la montagne au niveau de l’homme, plutôt que d’élever l’homme à la hauteur de la montagne.

Une préparation spartiate

Pour préparer leurs corps à cette épreuve inhumaine, les deux hommes s’imposent un entraînement d’une violence inouïe. Ils courent des heures dans la neige profonde, enchaînent les dénivelés à une vitesse folle dans les Alpes pour forcer leur organisme à optimiser la moindre molécule d’oxygène. Ils savent que leur seule chance de survie réside dans la vitesse. Il faut monter vite, et redescendre encore plus vite avant que le cerveau ne s’éteigne.


L’ascension vers l’impossible

Au printemps 1978, ils intègrent une expédition autrichienne traditionnelle sur l’Everest. Mais alors que les autres membres utilisent l’oxygène, eux s’y refusent farouchement.

Le départ dans la tempête

Après une première tentative avortée à cause du mauvais temps et d’une violente intoxication alimentaire de Habeler causée par une boîte de sardines avariées, le duo s’élance depuis le Col Sud (près de 8000 m) le matin du 8 mai. Les conditions sont épouvantables. Le froid pénètre leurs combinaisons de duvet, mais ils avancent. Sans le poids des lourdes bouteilles d’oxygène, ils sont agiles. Cependant, plus ils s’élèvent, plus l’air se raréfie.

Ramper jusqu’au sommet du monde

Au-dessus du Sommet Sud, la réalité du manque d’oxygène les rattrape. Chaque pas demande un effort de volonté titanesque. Ils font trois pas, puis s’effondrent sur leurs piolets, la poitrine brûlante, cherchant de l’air qui n’existe pas. Dans les derniers mètres, l’épuisement est tel qu’ils abandonnent la marche debout. Ils finissent par ramper sur la neige, à quatre pattes, à l’agonie.

Le 8 mai 1978, entre 13h00 et 14h00, Reinhold Messner et Peter Habeler se hissent sur la crête finale. Ils sont au sommet du monde. Leurs cerveaux tournent au ralenti, proches de l’extinction. Ils ne ressentent aucune joie triomphante, juste un soulagement animal. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre, en larmes. Messner décrira plus tard cet instant en expliquant qu’il n’était plus qu’un « poumon haletant, flottant au-dessus des nuages ».


L’héritage du style alpin pur

L’exploit retentit comme un coup de tonnerre planétaire. La science a eu tort. Le corps humain, poussé dans ses retranchements par une volonté de fer, a survécu à la zone de la mort.

La descente pour la survie

Pourtant, la partie la plus dangereuse ne fait que commencer. Habeler est terrifié par la peur de lésions cérébrales permanentes (il souffre déjà de crampes et de spasmes douloureux). Il s’échappe du sommet et dévale l’arête à une vitesse suicidaire, glissant littéralement sur les fesses pour fuir l’altitude au plus vite. Il atteindra le Col Sud en un temps record. Messner, lui, redescend dans un état de transe absolue, victime d’hallucinations sévères, persuadé de parler avec un compagnon invisible. Mais ils s’en sortent vivants, et avec toutes leurs facultés mentales intactes.

Une nouvelle ère himalayenne

L’impact de cette journée est monumental pour l’histoire de l’alpinisme. Messner et Habeler n’ont pas simplement battu un record, ils ont effacé un complexe psychologique. L’UIAA (Union Internationale des Associations d’Alpinisme) reconnaîtra rapidement que cet exploit a ouvert la voie à l’alpinisme moderne de haute altitude.

En prouvant que les moyens de survie artificiels n’étaient pas obligatoires, ils ont offert à la montagne sa plus belle déclaration d’amour : celle d’un affrontement loyal. Deux ans plus tard, en 1980, Reinhold Messner poussera le concept à son paroxysme absolu en gravissant à nouveau l’Everest, mais cette fois-ci sans oxygène… et totalement seul. Mais cela est encore une autre histoire de notre patrimoine alpin.

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