Groupe de contrebandiers marchant en file indienne dans la neige la nuit, portant de lourdes charges (bricollas) sur le dos, éclairés par la lune.

Les Fantômes des Cimes : L’épopée oubliée des contrebandiers alpins

Pendant des siècles, la montagne a été le théâtre d’un jeu du chat et de la souris mortel. Entre la France, l’Italie et la Suisse, hommes et douaniers s’affrontaient à 3000m d’altitude pour quelques kilos de tabac ou de sel. Récit d’une époque où l’on grimpait pour survivre.

Aujourd’hui, nous passons la frontière skis aux pieds, sans même ralentir, pour aller manger des pâtes en Italie ou du chocolat en Suisse. Mais il n’y a pas si longtemps, cette ligne invisible était gardée par des hommes armés. Dès que le soleil se couchait, un autre monde s’éveillait. Des ombres silencieuses se glissaient dans les cols enneigés. Ce n’étaient pas des criminels, c’étaient des paysans : les Contrebandiers.

1. La « Bricolla » : Le fardeau de la survie

On ne faisait pas de la contrebande pour devenir riche, mais pour ne pas mourir de faim. Dans les hautes vallées (Tarentaise, Maurienne, Chablais), la vie était dure. Le principe était simple : acheter là où c’était moins cher (sel, tabac, café, sucre, riz) et le revendre de l’autre côté. L’outil de travail ? La « Bricolla ». Un sac à dos rectangulaire rigide, s’élevant haut au-dessus de la tête. Les charges étaient inhumaines : 30, 40, parfois 50 kilos. Imaginez traverser un col glaciaire à 2800m, de nuit, dans la neige profonde, avec 40kg de riz sur le dos et des chaussures en cuir cloutées. C’était un exploit sportif quotidien.

2. L’ingéniosité face aux « Gabelous »

En face, il y avait les Douaniers (surnommés les « Gabelous »). Eux aussi étaient des montagnards d’élite. Pour leur échapper, les contrebandiers devaient ruser.

  • Les chiens fraudeurs : Une légende tenace (et véridique) raconte que certains dressaient des chiens pour passer la marchandise. On dit même qu’ils les peignaient en blanc pour qu’ils soient invisibles sur la neige !
  • Le renversement de ferrure : Ils montaient leurs semelles à l’envers pour faire croire qu’ils descendaient vers la vallée alors qu’ils montaient vers le col.
  • La solidarité : Tout le village était complice. Une lumière à une fenêtre, un linge étendu d’une certaine façon… tout était code pour signaler la présence des douaniers.

3. Une guerre de gentlemen ?

Si des coups de feu étaient parfois échangés (avec des morts tragiques des deux côtés), une forme de respect mutuel existait souvent. Douaniers et contrebandiers partageaient la même passion et la même souffrance : la montagne. Il arrivait, les soirs de tempête, que la chasse cesse. On raconte des histoires où, bloqués par le blizzard dans une cabane isolée, poursuivants et poursuivis partageaient le pain et la gnôle en attendant l’aube, avant de reprendre leur course-poursuite.

Le Verdict HÉRITAGE : La prochaine fois que vous randonnerez sur un sentier frontalier (comme au Col de la Seigne ou au Col de Balme), pensez à eux. Ces chemins n’ont pas été tracés par le Club Alpin, mais par les semelles usées de ces hommes de l’ombre. Ils ont forgé l’identité rebelle et indépendante des montagnards.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *