Henry Bordeaux : Le géant oublié qui a fait entrer la Savoie à l’Académie
Avant Premier de Cordée, la star de la littérature alpine, c’était lui. Né à Thonon, cet avocat devenu Immortel a peint une montagne moins sportive mais plus spirituelle. Redécouverte d’une plume qui sent l’encre violette et le vieux papier.
Demandez à un jeune skieur qui est Henry Bordeaux, il vous répondra probablement par un silence gêné. Pourtant, entre 1900 et 1950, ses livres se vendaient par centaines de milliers. Il était la voix de la Savoie à Paris, élu à l’Académie française en 1919. Pourquoi le relire aujourd’hui ? Parce que personne n’a décrit les vallées de Tarentaise et de Maurienne avec autant de justesse sociologique. Chez lui, la montagne n’est pas un terrain de jeu, c’est un temple.
1. Le Gardien des Valeurs (Le terroir avant tout)
Henry Bordeaux n’écrit pas sur la conquête des sommets, mais sur ceux qui vivent au pied. Dans des romans comme « La Maison » (1913) ou « Les Roquevillard », il défend une vision traditionnelle : la famille, la terre, l’héritage. Pour lui, le Savoyard est un être façonné par la pente : taiseux, résistant, fidèle. Il décrit une Savoie rurale qui n’existe plus, celle des veillées, des secrets de famille lourds comme des chapes de plomb et de l’honneur qu’on lave en silence. C’est le Downton Abbey des alpages.
2. Le Chef-d’œuvre : « La Neige sur les pas » (1911)
Si vous ne devez lire qu’un seul livre, c’est celui-ci. Et le lien est parfait avec notre article précédent ! L’intrigue se noue autour d’un drame conjugal terrible, mais c’est le décor qui nous intéresse : le Col du Grand-Saint-Bernard. Bordeaux y décrit la vie à l’Hospice, la rudesse du climat et la majesté des lieux avec une précision clinique. Dans ce roman, la montagne a un rôle actif : elle est le « Juge de Paix ». La neige qui tombe ne sert pas à skier, elle sert à effacer les fautes, à recouvrir les traces du passé pour permettre le pardon. C’est d’une beauté mélancolique absolue. Citation culte : « La montagne offre à l’homme tout ce que la société lui refuse : le silence pour entendre son âme. »
3. Bordeaux vs Frison-Roche : Deux époques, deux styles
La comparaison est fascinante.
- Frison-Roche (années 40/50) : C’est le corps. On grimpe, on souffre, on risque sa vie. C’est l’aventure physique.
- Henry Bordeaux (années 1900/1920) : C’est l’esprit. On marche pour réfléchir, on contemple. La montagne est une église à ciel ouvert qui élève l’homme moralement. Lire Bordeaux, c’est accepter de ralentir. C’est troquer le Gore-Tex contre le velours côtelé.
Le Verdict HÉRITAGE : Ne cherchez pas de l’action à chaque page. Lisez Henry Bordeaux pour l’atmosphère. Pour retrouver la Savoie de vos grands-parents, celle où l’on prenait le temps de regarder la lumière changer sur les Dents de Lanfon ou le Grand Roc Noir. C’est une lecture « doudou », rassurante et noble.
📚 Sources & Ressources
- La Biographie : Les travaux de l’Académie de Savoie (academiesavoie.org), dont il fut l’un des membres les plus illustres.
- Le Texte : Le roman La Neige sur les pas est souvent disponible en réédition poche (Plon) ou chez les bouquinistes (le charme de l’occasion !).
- Le Lieu : Sa maison à Cognin (près de Chambéry), qui reste un lieu de mémoire littéraire.
