Yvette Vaucher : La première femme sur la face Nord du Cervin, l’exploit que l’on a voulu oublier

Il est des parois qui sont des légendes, et des noms qui auraient dû le devenir. La face Nord du Cervin est de celles-là : un triangle de roc et de glace de 1200 mètres, un défi absolu qui a hanté des générations. En juillet 1965, un nom s’est inscrit sur cette page d’histoire, celui d’Yvette Vaucher. Avec son mari Michel, elle est devenue la première femme à gravir ce mythe. Un exploit immense qui, pourtant, a glissé hors de la mémoire collective, éclipsé dans un monde où la corde était avant tout une affaire d’hommes. Récit d’une ascension fondatrice et d’un oubli symptomatique, celui de la première femme face Nord Cervin.

Le Cervin, un miroir des ambitions masculines

Avant d’évoquer l’exploit, il faut mesurer le théâtre des opérations. Le Cervin, ou Matterhorn pour nos voisins alémaniques, n’est pas une montagne comme les autres. C’est une icône, une pyramide quasi parfaite qui incarne à elle seule l’imaginaire alpin. Sa conquête en 1865 par Edward Whymper fut un drame fondateur, mêlant triomphe et tragédie. Mais c’est sa face Nord qui, un demi-siècle plus tard, devint le véritable « dernier grand problème des Alpes », aux côtés de la redoutable face nord de l’Eiger. Une paroi froide, austère, objectivement dangereuse, où les chutes de pierres et de glace sont la norme. La vaincre, c’était entrer dans le panthéon. Les frères Franz et Toni Schmid y parvinrent les premiers en 1931, au prix d’une épopée à bicyclette depuis Munich et d’un engagement total. Leur réussite établit un standard : la Nord du Cervin était un sanctuaire de la virilité, une épreuve où la force, l’endurance et l’audace masculine étaient les seules clés acceptées.

Dans les décennies qui suivirent, la face devint le terrain de jeu des plus grands. Riccardo Cassin, Gaston Rébuffat, Walter Bonatti… chaque nom associé à une nouvelle voie ou à une répétition prestigieuse était celui d’un homme. L’imaginaire collectif, nourri par les récits des magazines et les conférences du Club Alpin Suisse, renforçait cette idée d’une forteresse réservée à une élite masculine. La femme, dans cet univers, était le plus souvent cantonnée au rôle de soutien logistique, bien loin de l’audace des pionnières de l’alpinisme en corset qui commençaient à défier les sommets. Personne, ou presque, n’imaginait qu’une femme puisse non seulement s’y engager, mais y réussir en tant que protagoniste à part entière.

Yvette Vaucher, la force tranquille de l’alpinisme genevois

Qui était donc Yvette Vaucher ? Loin des figures médiatiques de l’époque, la Genevoise incarnait une autre forme d’excellence. Née en 1929, elle n’était pas une professionnelle de la montagne, mais une parachutiste, aviatrice et alpiniste passionnée, dotée d’une détermination et d’une condition physique hors du commun. Avec son mari et compagnon de cordée indissociable, Michel Vaucher, elle formait une équipe soudée, efficace et discrète. Leur palmarès était déjà éloquent avant 1965. Ils avaient parcouru les plus grandes classiques des Alpes et s’étaient illustrés lors d’expéditions himalayennes, notamment au Dhaulagiri. Yvette n’était pas une simple « suiveuse » ; elle était le moteur d’une cordée réversible, partageant les décisions, les efforts et les longueurs en tête.

Sa force résidait dans une approche méticuleuse et une endurance à toute épreuve, qualités souvent sous-estimées face à la pyrotechnie de certains de ses contemporains. Elle ne cherchait pas la lumière des projecteurs, mais la confrontation honnête avec la montagne. Cette discrétion, si elle était une force sur le terrain, allait paradoxalement contribuer à la mise sous le boisseau de sa performance la plus éclatante. Elle ne correspondait pas au stéréotype de l’héroïne que les médias auraient pu façonner. Elle était une alpiniste, tout simplement, dont le genre ne semblait être un sujet que pour les autres. Pour elle, la question n’était pas de savoir si une femme pouvait le faire, mais si *sa cordée* en avait les capacités.

L’ascension de 1965 : chronique d’un dialogue avec la glace

En juillet 1965, les conditions sont bonnes. La cordée Vaucher n’est pas seule à convoiter la face. Une jeune étoile montante de l’alpinisme, Daisy Voog, est également présente à Zermatt avec son compagnon. Une sorte de compétition tacite s’installe. Mais Yvette et Michel ne se laissent pas distraire. Leur plan est mûri, leur acclimatation parfaite. Ils s’engagent dans la voie des frères Schmid, un itinéraire logique mais exposé, qui remonte le grand bastion central de la face.

La progression, entre technique et humilité

Les premières heures sont une immersion dans un univers minéral et froid. Le rocher est souvent délité, recouvert d’une fine pellicule de glace vive, contrastant avec le calcaire solide que l’on savoure en allant grimper dans les Calanques en hiver. La progression est lente, exigeant une concentration de tous les instants. Le galbe du piolet mord la glace avec un son sec, les crampons crissent sur les petites vires. Le dialogue de la cordée est réduit à l’essentiel : « relais », « avale », « sec ». Chaque mouvement est pesé, chaque décision est vitale. Yvette, comme à son habitude, prend sa part du fardeau, grimpant en tête dans des passages clés, démontrant une maîtrise technique et une sérénité qui forcent l’admiration de son mari.

La face Nord du Cervin n’est pas qu’une difficulté technique ; c’est une épreuve psychologique, à l’opposé de la dérive commerciale observée sur l’Everest et la fin de la ruée vers les sommets. Le vide se creuse sous les pieds, le sommet semble ne jamais se rapprocher, et le refuge de la Hörnli, point de départ, n’est plus qu’un point minuscule dans un autre monde. La cordée passe une nuit en paroi, un bivouac précaire mais nécessaire. Le froid est mordant, le sommeil quasi inexistant. C’est dans ces moments de vulnérabilité que se mesure la force d’une équipe. La leur est sans faille, forgée par des années d’expérience commune. Ils partagent le peu de nourriture, se réconfortent mutuellement, et puisent dans leurs réserves mentales pour affronter la deuxième journée.

Le sommet et l’indifférence

L’arrivée au sommet, le 14 juillet 1965, n’est pas une explosion de joie exubérante. C’est un soulagement immense, une victoire intérieure. Ils ont réussi. Yvette Vaucher est la première femme face Nord Cervin. Ils partagent le sommet avec une autre cordée, celle de Daisy Voog, arrivée peu après par le même itinéraire. L’exploit est double, mais c’est bien Yvette qui a ouvert la voie. La descente par l’arête du Hörnli est encore longue et périlleuse. Ce n’est qu’une fois de retour dans la vallée que la mesure de l’événement aurait dû éclater. Or, la réception est tiède. Les journaux suisses et la presse spécialisée mentionnent la performance, mais sans le fracas médiatique réservé aux premières masculines. L’exploit est acté, mais pas célébré. Il est traité comme une anecdote, une curiosité, plutôt que comme un jalon majeur de l’histoire de l’alpinisme.

Analyse d’un effacement : le poids du genre et de la discrétion

Pourquoi cet exploit a-t-il été si peu valorisé à l’époque ? Plusieurs facteurs se conjuguent pour expliquer cette anomalie historique. Le premier, et le plus évident, est le prisme du genre. Dans les années 1960, l’alpinisme de très haut niveau était une chasse gardée masculine. La performance d’une femme, même exceptionnelle, était souvent perçue à travers le filtre de l’assistance de son compagnon de cordée masculin. On a plus volontiers parlé de « la cordée Vaucher » que de la « première féminine d’Yvette Vaucher ». L’inconscient collectif peinait à concevoir une femme comme l’égale de l’homme dans un effort aussi extrême, un biais que l’on retrouve dans de nombreux autres sports et domaines à cette époque. Il était plus simple de la minimiser que de repenser les fondements d’un imaginaire solidement ancré.

Le second facteur tient à la personnalité même d’Yvette Vaucher. Sa discrétion et son humilité l’ont tenue à l’écart du jeu médiatique. Contrairement à un Walter Bonatti, qui savait théâtraliser ses ascensions et défendre sa vision de l’alpinisme sur la place publique, Yvette Vaucher ne revendiquait rien. Sa récompense était le sommet, pas la reconnaissance. Cette absence de communication, combinée à une presse spécialisée dirigée par des hommes pour des hommes, a créé les conditions parfaites pour que sa performance soit enregistrée dans les annales, mais pas inscrite dans la légende. L’histoire de l’alpinisme, comme toute histoire, est aussi une affaire de narration. Et personne, à ce moment-là, n’a semblé vouloir raconter cette histoire à sa juste valeur.

L’héritage réévalué : Yvette Vaucher, pionnière d’une nouvelle ère

Près de soixante ans plus tard, notre regard a changé. Le rôle des femmes en alpinisme n’est plus à prouver, et des figures comme Catherine Destivelle, Lynn Hill ou plus récemment, des athlètes sponsorisées par des marques comme Petzl, ont pulvérisé les barrières techniques et mentales. C’est à la lumière de leurs réussites que l’exploit d’Yvette Vaucher prend toute sa dimension. Elle n’était pas seulement une alpiniste de talent ; elle était une pionnière, une défricheuse. Elle a prouvé par les faits, sans discours ni manifeste, qu’une femme avait sa place sur les parois les plus exigeantes du monde.

Sa performance sur la face Nord du Cervin n’est pas simplement une ligne sur un curriculum vitae. C’est un acte fondateur. Il a ouvert une brèche dans la forteresse des certitudes masculines et a, silencieusement, montré la voie à toutes celles qui suivraient. En revisitant son histoire, nous ne faisons pas que corriger un oubli ; nous rendons hommage à une vision de la montagne basée sur la compétence, la persévérance et l’égalité au sein de la cordée. C’est un héritage essentiel pour notre communauté, rappelé par des institutions comme l’UIAA (International Climbing and Mountaineering Federation) qui promeuvent aujourd’hui une pratique plus inclusive. L’histoire d’Yvette Vaucher est celle d’un exploit qui a attendu son heure pour être pleinement compris. Une lumière laiteuse sur une face Nord, qui brille aujourd’hui de tout son éclat.

Sources et Références

  • Gaston Rébuffat, Étoiles et Tempêtes, Éditions Arthaud, 1954. (Pour le contexte des grandes faces Nord).
  • Club Alpin Suisse (CAS), Archives des publications annuelles Les Alpes, 1965-1966.
  • Damilano, F. (2015). Neige, glace et mixte : L’alpinisme de l’excellence. Éditions Michel Guérin.
  • Interview d’Yvette Vaucher, Montagnes Magazine, No. 425, « Yvette Vaucher, l’oubliée du Cervin », Septembre 2015.