Eugen Guido Lammer : Le rebelle des cimes qui prêchait la montagne comme une religion païenne
Avant Walter Bonatti et son intransigeance, avant Reinhold Messner et son « meurtre de l’impossible », il y eut un homme qui, dès la fin du XIXe siècle, fit de la montagne un autel païen et de l’alpinisme une profession de foi. Médecin viennois fuyant la platitude d’une société bourgeoise qu’il exécrait, Eugen Guido Lammer fut le prophète oublié de l’escalade solitaire, le premier à théoriser l’ascension comme une ascèse, une lutte mystique où l’homme, seul face au vide, ne conquiert rien d’autre que lui-même. Ce portrait est celui d’un rebelle dont la pensée, incandescente et radicale, irrigue encore aujourd’hui notre quête de verticalité.
Un médecin en révolte contre la platitude du monde
Né en 1863 dans l’Empire austro-hongrois, Eugen Guido Lammer n’était pas prédestiné à devenir une figure marginale de l’alpinisme. Brillant médecin, il exerçait à Vienne, cœur vibrant d’une Europe en pleine effervescence intellectuelle mais aussi engoncée dans ses certitudes positivistes. C’est précisément cette société, policée, ordonnée, hygiéniste, que Lammer prend en grippe. Il y voit une forme d’anesthésie de l’âme, un renoncement aux instincts primaires, à la confrontation directe avec les forces telluriques. La routine de son cabinet, les mondanités viennoises, le confort matériel lui apparaissent comme une prison dorée, une lente agonie de l’esprit d’aventure. La montagne devient alors son échappatoire, mais bien plus qu’un simple loisir, elle se mue en champ de bataille idéologique.
Sa révolte est d’abord intellectuelle. Il dévore les écrits des philosophes qui questionnent le progrès et la modernité. Il perçoit dans l’industrialisation galopante une rupture fondamentale entre l’homme et la nature, une perte de sens que seule une expérience radicale peut combler. Pour lui, l’alpinisme tel qu’il se pratique à son époque, avec ses guides, ses porteurs, ses caravanes organisées par les clubs alpins naissants, n’est qu’une simple extension de cette société de consommation. C’est une domestication de la sauvagerie, une mise en scène du risque sans véritable engagement. Lammer, lui, cherche l’inverse : la désocialisation, le retour à une condition quasi animale où seuls comptent l’instinct, la force brute et la lucidité face au danger absolu.
Cette rupture philosophique se traduit par un rejet viscéral des conventions. Il refuse la compagnie, non par misanthropie, mais parce qu’il considère que la présence d’autrui, et surtout celle du guide, dénature l’expérience. Le guide, figure tutélaire de l’alpinisme bourgeois, représente à ses yeux une médiation insupportable, un filtre qui prive l’alpiniste de la relation directe, quasi charnelle, avec la paroi. C’est ce refus qui le pousse à explorer les cimes en solitaire, une pratique alors considérée comme une folie suicidaire, un acte d’orgueil insensé par la communauté montagnarde. Pour Lammer, c’était le seul chemin possible vers l’authenticité.
L’alpinisme solitaire comme manifeste : l’éthique d’Eugen Guido Lammer
La démarche d’Eugen Guido Lammer n’est pas une simple quête de performance, mais bien la mise en pratique d’une éthique intransigeante. En choisissant la solitude et le renoncement au guide, il ne se contente pas de gravir des montagnes ; il pose un acte politique et spirituel. Il théorise ce que personne n’osait formuler : l’alpinisme peut être une voie de salut individuel, une forme de mysticisme sans dieu où le sommet n’est pas un but, mais le prétexte à une introspection totale. Cette vision, qu’il développera dans ses écrits, s’articule autour de plusieurs piliers fondamentaux qui dynamitent les codes de l’époque.
Le refus du guide : une rupture sociale et spirituelle
Pour l’alpiniste de la Belle Époque, le guide est une évidence, une assurance-vie et une caution de respectabilité. En le congédiant, Lammer commet un double sacrilège. Socialement, il se place en marge de la communauté, devenant ce « Herr Doktor » excentrique qui risque sa peau pour des chimères. Spirituellement, il revendique l’entière responsabilité de son destin. Sans guide, il n’y a plus de filet de sécurité, plus personne à qui déléguer la décision, la lecture de l’itinéraire, l’évaluation du risque. Chaque pas est un choix, chaque prise est un engagement total. C’est dans cette solitude angoissante mais pure qu’il trouve ce qu’il nomme le « dialogue » avec la montagne, une conversation silencieuse où l’homme est réduit à son essence.
Le « Kampf » : la montagne comme adversaire et révélateur
Lammer emploie fréquemment le terme allemand « Kampf » (la lutte, le combat) pour décrire sa pratique. Loin de la vision romantique d’une nature harmonieuse, il conçoit la montagne comme une entité indifférente, parfois hostile, qu’il faut affronter. Cette lutte n’est pas une guerre de conquête, mais un test de vérité. Le froid, la fatigue, la peur, le doute sont les outils que la montagne utilise pour dépouiller l’alpiniste de ses artifices sociaux. Dans cet état de vulnérabilité extrême, l’ego se dissout et une autre conscience émerge, plus vive, plus lucide. La victoire dans ce « Kampf » n’est pas d’atteindre le sommet à tout prix, mais de survivre à l’épreuve en ayant touché du doigt ses propres limites et sa propre finitude. C’est une humilité tellurique apprise dans la douleur et l’effort.
La plume comme piolet : théoriser la conquête de l’inutile
Plus qu’un simple praticien, Lammer fut le premier grand théoricien de cet alpinisme de l’engagement total. Son ouvrage majeur, Jungborn des Hochgebirges (Fontaine de jouvence de la haute montagne), publié en 1911, est bien plus qu’un recueil de récits de courses. C’est un véritable manifeste philosophique, un texte au verbe incandescent où il expose sa vision quasi religieuse de la montagne. À travers ses pages, on découvre une pensée d’une modernité stupéfiante, qui préfigure de plusieurs décennies les réflexions d’un Lionel Terray sur les « conquérants de l’inutile ».
Dans ses écrits, Lammer martèle l’idée que la valeur d’une ascension ne réside pas dans le prestige du sommet atteint, mais dans l’intensité de l’expérience vécue. Il fustige la « chasse aux sommets », cette course à la collection de cimes (à l’instar de la classique ascension du Cervin) qui anime les clubs alpins et qu’il considère comme une perversion consumériste. Pour lui, une tentative ratée dans une solitude absolue a infiniment plus de valeur qu’une grande classique réussie au sein d’une cordée guidée. Il prône un « alpinisme pour l’art », dénué de toute finalité utilitaire ou sociale. La montagne est un temple, et l’ascension une liturgie personnelle qui n’a besoin ni de public, ni de reconnaissance. Une idée qui sera plus tard au cœur de la démarche de figures comme Paul Preuss, qui prônait une escalade pure, sans artifice.
Il est aussi l’un des premiers à décrire avec une précision clinique les états psychologiques modifiés par l’altitude, l’effort et la peur. Il parle de la « volonté de puissance » nietzschéenne que l’on ressent au sommet, mais aussi de l’angoisse abyssale face à la chute, de la joie pure et presque enfantine d’un bivouac précaire sous les étoiles. Sa prose est sensorielle, évoquant le crissement des clous sur le rocher, le souffle court dans l’air glacé, la lumière laiteuse de l’aube sur les séracs. En lisant Lammer, on ne lit pas un exploit, on vit une expérience. On comprend que pour lui, la montagne était le creuset où se forgeait une humanité plus authentique, loin du vacarme du monde moderne.
Une pratique à la marge : entre dangers et pureté du geste
L’éthique de Lammer se traduisait par une pratique en décalage complet avec son temps. À une époque où le matériel commençait timidement à évoluer, il grimpait avec un équipement d’une simplicité désarmante : un piolet rudimentaire souvent utilisé comme unique point d’ancrage, des chaussures à semelles cloutées offrant une adhérence précaire, et une corde de chanvre qu’il n’utilisait que rarement, pour la descente en rappel. Il a réalisé ainsi des ascensions d’une audace folle pour l’époque, comme la première solitaire de l’arête nord du Piz Roseg, ou des tentatives dans le massif du Mont-Rose où il frôla la mort à plusieurs reprises.
Ses récits sont émaillés d’accidents, de chutes contrôlées in extremis, de bivouacs forcés dans des conditions effroyables. Loin de les cacher, il les analyse comme des moments de vérité essentiels. Un épisode célèbre raconte comment, lors d’une descente, il glisse et se rattrape de justesse avec son piolet, restant suspendu au-dessus du vide. Pour lui, cet instant n’est pas un échec, mais l’acmé de son expérience : il a regardé la mort en face et a survécu par sa seule force, son seul instinct. Cette exposition volontaire au danger, qu’il qualifiait de « bain d’acier pour les nerfs », était au cœur de sa quête. Il fallait risquer de tout perdre pour se sentir pleinement vivant. Cette approche fascinait autant qu’elle horrifiait ses contemporains, comme en témoignent les archives de l’Österreichischer Alpenverein (le Club Alpin Autrichien) qui le considérait avec un mélange d’admiration et de méfiance.
Cette radicalité n’était pas sans conséquences. Sa santé fut minée par les privations et les gelures. Il était une figure isolée, souvent incomprise, dont la vision était trop en avance sur son temps. Il ne cherchait ni la gloire, ni les honneurs, seulement la validation de sa philosophie par l’épreuve du réel. Chaque ascension était une question posée à la montagne et à lui-même. Chaque retour dans la vallée était une victoire non pas sur la cime, mais sur l’absurdité de l’existence civilisée. Une démarche que des organisations comme la FFCAM aujourd’hui s’efforcent de préserver à travers l’idée d’un alpinisme responsable et engagé.
L’héritage paradoxal d’Eugen Guido Lammer
La mort d’Eugen Guido Lammer en 1945, à l’âge de 82 ans, passa presque inaperçue dans une Europe dévastée par la guerre. Pendant des décennies, son nom est resté confiné aux cercles d’initiés et d’historiens de l’alpinisme. Il n’a pas la renommée d’un Mummery ou d’un Whymper. Pourtant, son héritage est immense, bien que souterrain. Il est le père spirituel de tous les alpinistes qui ont cherché dans la montagne autre chose qu’un simple terrain de sport. Son influence, diffuse mais profonde, se retrouve dans la quête de pureté d’un Paul Preuss, dans l’engagement total d’un Walter Bonatti face au Dru, ou dans la philosophie de Reinhold Messner qui, en poussant l’alpinisme aux limites de l’Himalaya, n’a fait que prolonger le questionnement de Lammer sur les limites de l’homme.
Aujourd’hui, alors que la montagne ne se vide pas mais se gentrifie, devenant parfois un parc d’attractions où la performance se mesure en « likes », la pensée de Lammer résonne avec une acuité particulière. Son rejet de la médiatisation, sa quête d’une expérience authentique et non d’une image, son éloge de la difficulté et de l’incertitude sont un contrepoint salutaire à la marchandisation de l’aventure. Il nous rappelle que l’essence de l’alpinisme ne réside pas dans le fait de cocher une case sur une liste, mais dans la transformation intérieure que l’épreuve opère en nous. Il nous invite à nous interroger sur notre propre pratique : cherchons-nous la reconnaissance ou la connaissance ?
Nous lui devons cette idée, devenue centrale dans l’alpinisme moderne, que le style compte plus que le sommet. Gravir une montagne « by fair means », en utilisant le minimum de moyens artificiels, est un héritage direct de sa philosophie du dépouillement. Le développement de l’escalade en solo intégral, bien que technologiquement à des années-lumière de la pratique de Lammer, puise sa légitimité spirituelle dans cette même recherche d’un engagement absolu, où la moindre erreur est fatale. En ce sens, chaque alpiniste qui choisit une voie difficile et peu fréquentée plutôt qu’une « autoroute » vers le sommet, chaque grimpeur qui renonce à un spit pour passer en libre, marche, sans forcément le savoir, sur les traces de ce médecin rebelle qui, le premier, a vu dans les cimes un chemin vers la liberté. Un patrimoine immatériel que des institutions comme le Mountain Heritage Trust s’attachent à préserver.
Sources et Références
- Lammer, Eugen Guido. Jungborn des Hochgebirges (1911). Rééditions disponibles en allemand.
- Unsworth, Walt. Hold the Heights: The Foundations of Mountaineering. Un chapitre est souvent consacré aux figures marginales et aux puristes du début du XXe siècle.
- Publication du Club Alpin Autrichien (ÖAV). Alpinismus in Österreich: Geschichte und Entwicklung. Analyse historique de l’évolution des pratiques alpines en Autriche.
- Messner, Reinhold. Le 7e degré. Bien que postérieur, cet ouvrage de Messner explore des thèmes de l’engagement et du risque directement hérités de la pensée de Lammer.