Cordée d'alpinistes progressant sur l'arête neigeuse de l'Aiguille du Midi

Encordement sur glacier : la bonne distance, le bon nœud

La première fois qu’on marche encordé sur un glacier, la corde semble presque inutile. Le manteau neigeux paraît solide, la pente est douce, et les mètres de corde qui pendent entre les membres de la cordée donnent surtout l’impression de gêner la marche. Puis un pied s’enfonce d’un coup dans le vide, sans prévenir, et la corde devient en une fraction de seconde la seule chose qui sépare une frayeur d’un accident grave. Encore faut-il que la distance et le nœud soient les bons : une cordée mal réglée protège beaucoup moins bien qu’on ne le pense.

Pourquoi une crevasse ne se voit pas toujours venir

Un glacier bouge en permanence, lentement, et ce mouvement fracture la glace en profondeur pour créer des crevasses. Certaines s’ouvrent à l’air libre, bien visibles, faciles à contourner. D’autres restent recouvertes par un pont de neige qui peut sembler parfaitement solide en surface tout en cachant plusieurs mètres de vide en dessous. Ce sont ces crevasses masquées, en toute logique, qui provoquent la quasi-totalité des accidents de chute en crevasse, précisément parce que rien ne les distingue du reste du glacier à l’œil nu.

C’est cette incertitude permanente qui justifie l’encordement systématique en terrain glaciaire, même quand la pente semble sans danger et que personne n’a jamais entendu parler d’une crevasse à cet endroit précis. La campagne de sensibilisation menée par la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne, sobrement intitulée « S’encorder, c’est la base », résume bien cette réalité : l’encordement n’est pas une option réservée aux terrains visiblement crevassés, c’est le prérequis de toute progression sur glacier.

La distance entre les membres de la cordée

La règle enseignée par l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme pour une cordée de deux personnes retient une distance de l’ordre de 15 mètres entre les deux alpinistes, la corde restant sous légère tension pendant la marche plutôt que traînant au sol en accordéon. Cette distance n’est pas arbitraire : elle doit être suffisante pour qu’en cas de chute du premier dans une crevasse, le second se trouve encore sur une zone de glacier stable et puisse tenir la chute sans être lui-même entraîné vers le trou.

Dès qu’une troisième personne rejoint la cordée, la distance entre chaque membre se resserre proportionnellement, le principe restant le même : garantir qu’au moment où l’un tombe, les autres se trouvent sur une portion de glacier suffisamment éloignée du point de rupture pour amortir la chute sans y être aspirés à leur tour. Sur un glacier très plat, où le risque principal reste la chute en crevasse plutôt qu’une glissade en pente, certains guides préfèrent au contraire allonger la distance, parfois au-delà d’une douzaine de mètres, pour maximiser la marge de sécurité entre chaque grimpeur.

Le surplus de corde, une réserve pour le sauvetage

Toute la corde n’est pas tendue entre les deux marcheurs. Une partie reste enroulée dans le sac à dos de chacun, sous forme d’anneaux de buste préparés à l’avance, prête à être déployée immédiatement en cas de chute pour organiser un mouflage de secours sans perdre un temps précieux à défaire des nœuds sous tension. Cette réserve de corde, souvent négligée par les cordées pressées, fait toute la différence le jour où elle sert vraiment : improviser un système de mouflage avec une corde entièrement tendue entre deux personnes, sans mètre de rab, complique sérieusement le sauvetage.

Les nœuds qui font le travail

Le nœud de huit, doublé, reste la référence pour s’encorder soi-même en bout de corde, à l’avant comme à l’arrière de la cordée. Sa popularité tient à sa simplicité de contrôle visuel : un huit mal fait se repère immédiatement, même par un compagnon de cordée peu expérimenté, ce qui limite le risque d’erreur silencieuse.

Groupe d'alpinistes encordés sur le glacier au départ de l'Aiguille du Midi
Le nœud de huit doublé reste la référence pour s’encorder en bout de corde, avant comme à l’arrière de la cordée. Crédit : Rémih — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Pour la personne du milieu, dans une cordée à trois, l’encordement se fait généralement sur un nœud intermédiaire, souvent un machard enroulé sur deux mousquetons dont un à vis, qui permet de rester relié à la corde sans se trouver en bout de corde. Ce montage laisse une marge de manœuvre en cas de chute d’un des deux autres membres, puisque la personne du milieu peut alors faire contrepoids sans être elle-même directement engagée dans la chute.

Pas n’importe quelle corde

La corde utilisée pour l’encordement glaciaire n’est pas non plus interchangeable avec n’importe quelle corde d’escalade. Les cordées d’alpinisme glaciaire privilégient généralement une corde à faible élasticité, plus proche d’une corde semi-statique que d’une corde dynamique pensée pour absorber une chute en tête d’escalade. Ce choix limite l’effet ressort qui pourrait faire rebondir le chuteur contre une paroi de la crevasse après l’arrêt initial de la chute, un risque bien réel compte tenu de l’étroitesse de nombreuses crevasses. La longueur totale de corde emportée dépend directement du nombre de personnes dans la cordée et de la distance choisie entre chacune, avec toujours cette réserve en anneaux de buste à prévoir en plus, jamais en remplacement, de la portion tendue entre les marcheurs.

Le nœud de freinage, une sécurité passive trop souvent oubliée

Sur un glacier réputé pour ses crevasses profondes ou peu visibles, certaines cordées ajoutent des nœuds de freinage régulièrement espacés sur la corde entre les deux marcheurs. En cas de chute, ce nœud vient buter contre la lèvre de la crevasse et ralentit voire stoppe la progression du chuteur avant qu’il n’atteigne toute la longueur de corde disponible, ce qui réduit d’autant la profondeur de la chute et facilite le sauvetage qui suivra. C’est un geste simple, qui coûte quelques minutes à la préparation, souvent négligé par habitude ou par excès de confiance sur un glacier jugé « facile ».

Alpinistes descendant un glacier crevassé, terrain typique nécessitant l'encordement
Les crevasses recouvertes d’un pont de neige restent invisibles à l’œil nu, ce qui justifie l’encordement systématique en terrain glaciaire. Crédit : McKay Savage — Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

Été comme hiver, deux glaciers très différents

Le même glacier ne présente pas du tout le même visage selon la saison, et le risque change de nature en conséquence. En plein été, une fois la neige de l’hiver fondue, la glace se retrouve à nu et les crevasses redeviennent visibles à l’œil, ouvertes, souvent impressionnantes mais paradoxalement plus faciles à éviter puisqu’on les voit venir de loin. La difficulté se déplace alors vers le contournement : trouver un passage viable entre des crevasses qui peuvent former un vrai labyrinthe en fin de saison, sur certains glaciers très travaillés.

Au printemps ou en début de saison, à l’inverse, une bonne couche de neige recouvre encore le glacier et masque la plupart des crevasses sous des ponts de neige d’épaisseur très variable. C’est la configuration la plus piégeuse, notamment pour les skieurs de randonnée qui traversent un glacier en début de saison, tôt le matin, quand la neige regelée porte encore bien le poids d’un skieur mais peut céder d’un coup si la traversée se prolonge alors que le regel commence à ramollir sous le soleil. Dans les deux cas, la logique de l’encordement reste la même, mais la vigilance ne porte pas sur les mêmes indices.

Marcher encordé, un exercice à part entière

Garder une corde tendue, ni trop lâche ni trop tirée, demande un rythme de marche régulier et une attention constante à la vitesse du reste de la cordée. Une corde qui traîne au sol en gros accordéons ne protège plus grand-chose : en cas de chute, plusieurs mètres de mou doivent d’abord se tendre avant que la corde ne commence à retenir quoi que ce soit, ce qui aggrave la chute au lieu de la limiter. À l’inverse, une corde trop tendue déséquilibre le marcheur de devant à chaque changement de rythme du marcheur de derrière.

La vigilance visuelle reste indispensable en complément de la corde elle-même. Le premier de cordée observe la texture de la neige, les légers affaissements, les changements de couleur qui trahissent parfois un pont de neige fragile, et adapte sa trajectoire en conséquence plutôt que de compter uniquement sur la corde pour rattraper une éventuelle erreur de lecture du terrain. Cette lecture du terrain glaciaire se travaille, un peu comme on apprend à décrypter les nuages pour anticiper un changement de météo en altitude : c’est une compétence d’observation qui se construit avec l’expérience, pas un réflexe acquis d’un coup.

Le rôle du guide dans une cordée mixte

Sur les glaciers les plus fréquentés, une part importante des cordées est encadrée par un guide de haute montagne, qui prend alors la position la plus exposée, en tête, et assume la responsabilité de la lecture du terrain pour l’ensemble du groupe. Une cordée avec guide fonctionne souvent avec plusieurs clients rattachés à une seule corde, une configuration qui exige une gestion encore plus fine de la distance et du rythme, puisqu’un déséquilibre chez un client en fin de cordée se répercute sur toute la chaîne. Cette organisation explique aussi pourquoi les glaciers très fréquentés voient parfois passer des dizaines de cordées différentes en une matinée, chacune ajustant sa vitesse pour ne pas se retrouver trop proche de la cordée précédente, un point de sécurité supplémentaire souvent oublié par les cordées autonomes qui progressent sans guide.

Les erreurs communes à ne pas commettre

  • Marcher encordé mais avec une corde qui traîne en accordéon au sol, ce qui annule une grande partie de son utilité en cas de chute soudaine.
  • Sous-estimer un glacier réputé « facile » ou fréquenté, alors que la présence d’autres traces au sol ne garantit absolument rien sur la solidité du pont de neige sous les pieds.
  • Négliger la réserve de corde en anneaux de buste, pourtant indispensable pour organiser rapidement un sauvetage en crevasse sans perdre de temps à improviser.
  • Choisir une distance d’encordement trop courte pour gagner en confort de marche, ce qui réduit d’autant la marge de sécurité en cas de chute du premier de cordée.
  • Ne jamais s’être entraîné au sauvetage en crevasse avant de partir. Une cordée qui découvre le mouflage le jour où elle en a besoin perd un temps précieux, souvent critique pour la personne tombée.

Même en dehors des grands itinéraires classiques encadrés par un guide, une cordée autonome gagne à se signaler et à observer les groupes qui progressent à proximité. Deux cordées qui se croisent sur un passage étroit, entre deux crevasses, doivent souvent négocier leur ordre de passage à voix haute plutôt que de se fier à des gestes ambigus, un détail logistique simple qui évite bien des situations tendues sur les glaciers les plus fréquentés des Alpes.

Une routine qui ne s’improvise pas

L’encordement sur glacier n’a rien d’un geste réservé aux situations d’urgence. C’est une routine qui se met en place avant même de poser le pied sur la glace, avec une distance choisie en fonction du terrain, une réserve de corde préparée à l’avance, et des nœuds vérifiés systématiquement avant de partir. Les cordées les plus sûres ne sont pas celles qui ont la meilleure corde ou le nœud le plus sophistiqué, mais celles où chaque membre sait exactement ce qu’il doit faire dans les premières secondes après une chute, parce que le geste a déjà été répété à froid, loin de toute urgence réelle.

Séance d'entraînement au sauvetage en crevasse avec système de mouflage
Une cordée qui découvre le mouflage le jour où elle en a besoin perd un temps précieux : l’entraînement au sauvetage se fait avant le départ. Crédit : National Snow and Ice Data Center — Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

Sources et Références

  • École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA), tutoriels techniques sur l’encordement sur glacier en été
  • Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM), campagne « S’encorder, c’est la base »
  • Ortovox Safety Academy, chapitre sur la cordée et les distances d’encordement sur glacier