La Face Nord de l'Eiger en Suisse, immense muraille sombre et verticale, avec le névé de "L'Araignée Blanche" visible en haut, sous un ciel d'orage.

L’Eiger 1938. Vaincre le « Mur de la Mort » en chaussures à clous

Introduction : L’Ogre qui mangeait les hommes

Il y a les montagnes difficiles, et il y a l’Eiger. Sa Face Nord (« Nordwand ») est un mur vertical de 1800 mètres de calcaire pourri et de glace noire, qui ne voit jamais le soleil. Dans les années 30, la presse allemande l’avait surnommée la « Mordwand » (Le Mur du Meurtre). Pourquoi ? Parce qu’elle est située juste au-dessus de la station chic de Grindelwald. Les touristes pouvaient boire leur thé en terrasse en regardant, à la longue-vue, les alpinistes mourir en direct sur la paroi. C’était le « dernier problème des Alpes ». Une obsession qui a coûté la vie à l’élite européenne avant qu’une cordée de quatre hommes, dont Heinrich Harrer, ne réussisse l’impossible.

I. Le Fantôme de Toni Kurz

Pour comprendre l’exploit de 1938, il faut connaître le drame de 1936. Deux ans plus tôt, quatre jeunes allemands et autrichiens tentent l’ascension. La tempête se lève. Ils sont piégés. Trois meurent. Le dernier, Toni Kurz, survit, suspendu dans le vide au bout d’une corde, à quelques mètres seulement des sauveteurs qui ne peuvent pas l’atteindre à cause d’un surplomb. Il meurt d’épuisement en prononçant ces mots qui hantent encore la vallée : « Je n’en peux plus ». Cette tragédie a marqué l’histoire du matériel. Elle a prouvé que le courage ne suffit pas. Il faut de la technique et de la protection. À l’époque, les casques n’existaient pas. Les pierres tombaient directement sur les bonnets de laine. Aujourd’hui, aucun alpiniste n’oserait toucher l’Eiger sans une coque rigide.

II. L’Exploit de 1938 : L’Araignée Blanche

Juillet 1938. Deux cordées rivales s’attaquent au mur. Les Autrichiens (Harrer et Kasparek) et les Allemands (Vörg et Heckmair). Au milieu de la paroi, ils comprennent qu’ils ne survivront pas séparés. Ils unissent leurs forces. Ils forment une seule cordée de quatre. Ils doivent traverser « L’Araignée Blanche », un névé en forme d’araignée situé tout en haut de la face, qui canalise toutes les avalanches et les chutes de pierres. Ils grimpent avec des crampons à 10 pointes (sans pointes avant !), taillant des marches dans la glace pendant des heures. Harrer n’avait même pas de crampons, juste des chaussures à clous. C’est un exploit physique inimaginable aujourd’hui.

III. Le Livre Culte

Heinrich Harrer (qui deviendra plus tard le tuteur du Dalaï-Lama et l’auteur de Sept ans au Tibet) a raconté cette épopée dans « L’Araignée Blanche ». Ce livre est un chef-d’œuvre. Il ne raconte pas seulement l’ascension de 1938, il raconte toute l’histoire de la face, ses drames, ses fantômes. C’est une lecture qui vous prend aux tripes, où l’on sent le froid, la peur des chutes de pierres et l’humidité glaciale qui traverse les vêtements de l’époque.

📊 Tableau : L’équipement du Suicide (1938 vs 2026)

ÉlémentEn 1938 (Harrer & Heckmair)Aujourd’hui (Ueli Steck)
CordeChanvre (lourd, casse si mouillé)Dyneema (léger, incassable)
PioletManche en bois long (taille de marche)Piolet traction carbone ergo
ChaussuresCuir lourd + ClousCoque thermique + Crampons auto
VêtementsLaine et Loden (Tissu lourd)Gore-Tex Pro et Duvet
Temps3 jours et 3 nuits2h22 (Record de vitesse)

📚 La Bibliothèque de l’Extrême

Attention, ce livre empêche de dormir. C’est le récit le plus intense de la littérature de montagne.

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