Alpinisme hivernal sur les monts du Tien Shan près d'Almaty.

À quelle croissance la montagne est-elle appelée ?

Mardi 5 mai, Théâtre de la Madeleine, Paris. La 5ème édition de la Journée de la Finance Intégrale — « Pour une finance au service du développement humain intégral » — réunissait autour d’une même table Jean-Dominique Senard, président de Renault, Antoine Denoix, PDG d’AXA Climate, Don Jean-Rémi Lanavère, directeur de l’École Supérieure de Théologie de la Communauté Saint-Martin, et Pascaline Peugeot-de Dreuzy, administratrice de sociétés et médecin des hôpitaux de Paris.

Quatre trajectoires radicalement différentes. Quatre façons d’habiter le monde économique. Et une question commune, posée sans détour par la modératrice Aziliz Le Corre dès l’ouverture :

« À quelle croissance sommes-nous appelés ? »

J’ai passé cette journée à écouter ces quatre personnes débattre de croissance, de sens, de mesure et de responsabilité. Et j’ai pensé, sans interruption, à la montagne.


La question du verbe

Tout est dans le verbe. Pas « quelle croissance voulons-nous » ni « quelle croissance pouvons-nous atteindre ». Mais : à quelle croissance sommes-nous appelés ?

Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Il suppose qu’il existe une croissance juste — une direction qui précède les indicateurs, qui précède même les choix. Une croissance à laquelle on répond, comme on répond à une vocation. Et que la question fondamentale n’est pas technique — comment croître — mais philosophique : vers quoi.

La montagne française ne s’est jamais vraiment posé cette question. Elle a répondu, depuis les années 1960, à l’appel de la croissance économique avec les outils du moment : plus de pistes, plus de remontées, plus de lits, plus de journées-skieur. Elle a confondu la réponse avec la question. Elle a pris la croissance quantitative pour une finalité alors que c’était, au mieux, un moyen.

Le résultat est là. L’INSEE Focus n°382 vient de le documenter avec une précision clinique : la saison hiver 2026 affiche +1,8 % de fréquentation nationale. Mais dans les massifs de montagne — zéro croissance. Les Français fuient. Le luxe explose. Les résidences de tourisme s’effondrent. La montagne grossit en haut, rétrécit en bas, et se demande où elle va.

Elle n’a pas encore répondu à la question posée mardi 5 mai.


Grandir ou grossir

L’un des moments les plus frappants de la table ronde a été cette distinction, posée simplement, entre deux formes de croissance.

La croissance au sens biologique — celle de l’enfance et de l’adolescence — est une croissance en profondeur. On grandit : on développe des capacités nouvelles, on gagne en discernement, en maturité, en densité intérieure. Et puis à un moment, ce développement naturel s’arrête. Ce qui peut venir ensuite, si on n’y prend pas garde, c’est une autre forme de croissance : on grossit. On prend du volume. On occupe plus d’espace. Mais on ne grandit plus vraiment.

Cette distinction a traversé toute la table ronde comme un fil rouge. Elle a permis de nommer quelque chose que les indicateurs économiques habituels ne permettent pas de voir : qu’une entreprise, un territoire, une économie peut afficher des chiffres en hausse tout en se fragilisant profondément. Qu’il existe une croissance qui appauvrit.

La montagne a grossi. Massivement. Et cette croissance-là — en volume, en surface, en débit de remontées — a produit des résultats spectaculaires pendant des décennies. Elle a aussi produit des lits froids par centaines de milliers, des communes surendettées, des petites stations incapables de se financer, et une dépendance à la neige qui devient chaque année plus fragile face au réchauffement climatique.

La vraie question n’est pas : comment faire croître les journées-skieur ? C’est : la montagne a-t-elle grandi ?


Ce que mesurer veut dire

La table ronde a longuement interrogé la question des indicateurs — et c’est là que la pensée devient la plus exigeante.

Un intervenant a formulé ce qui ressemble à une évidence mais qui ne l’est pas : on ne peut diriger que ce qu’on mesure. Et ce qu’on mesure finit toujours par devenir la finalité, même quand ce n’était qu’un moyen. Le chiffre d’affaires, le nombre de clients, le volume — ces indicateurs ont une force d’attraction considérable. Ils sont clairs, comparables, communicables. Ils rassurent les marchés. Ils simplifient les décisions.

Mais ils ne disent rien de ce qui compte vraiment.

Ce que la Finance Intégrale cherche à faire — et c’est là que son nom prend tout son sens — c’est d’élargir le champ de mesure jusqu’à ce qu’il capture quelque chose de plus proche de la réalité humaine. Intégrer les dimensions sociales, environnementales, spirituelles dans l’évaluation d’une activité économique. Non pas pour remplacer les indicateurs financiers, mais pour les mettre à leur juste place — comme des outils, pas comme des fins.

Pour la montagne, cette exigence est à la fois urgente et vertigineuse. Qu’est-ce qu’une station de ski apporte vraiment à sa vallée ? Pas en journées-skieur — en qualité de vie pour ses habitants permanents. Pas en chiffre d’affaires des remontées — en démographie, en diversité économique, en résilience face aux chocs climatiques. C’est précisément ce que la méthode EMO-CIMES, présentée à Mountain Planet 2026 par Savoie Tourisme Durable, tente de mesurer pour la première fois de manière rigoureuse.

Mesurer autrement. C’est une révolution silencieuse. Et elle est en marche.


La dimension vocationnelle : et si la montagne avait une mission ?

C’est sans doute le point le plus philosophique de cette table ronde — et le plus dérangeant pour un secteur habitué à raisonner en termes de marchés et de rentabilité.

L’idée que la croissance est une vocation — c’est-à-dire quelque chose à quoi on est appelé de l’extérieur, pas seulement quelque chose qu’on choisit de l’intérieur — suppose qu’il existe une direction juste indépendamment des préférences des acteurs. Qu’une entreprise, un territoire, une économie a une mission qui la précède et qui doit orienter ses décisions.

Pour la montagne, cette idée est à la fois très ancienne et totalement absente des débats contemporains.

La montagne a une mission évidente — que personne ne formule parce qu’elle semble aller de soi. Elle est le poumon vert de l’Europe. Elle est le château d’eau du continent — ses glaciers et ses nappes alimentent des millions de personnes en aval. Elle est un espace de ressourcement, de verticalité, d’arrachement au bruit du monde, dont la valeur échappe complètement aux indicateurs économiques classiques.

Cette mission-là n’est pas incompatible avec une activité économique vigoureuse — y compris le ski. Mais elle impose une hiérarchie. Elle dit que la croissance économique est au service de cette mission, pas l’inverse. Elle dit que quand les canons à neige épuisent les rivières pour maintenir ouverts des domaines climatiquement condamnés, la mission n’est plus honorée.

La Cour des comptes, dans son rapport de 2024, a posé la question en termes budgétaires. Le rapport parlementaire Roseren-Fégné l’a posée en termes législatifs. La Journée de la Finance Intégrale du 5 mai l’a posée en termes philosophiques.

C’est la même question. Formulée différemment selon qui la pose. Mais convergente dans sa direction.


Croissance qualitative : ce que la montagne pourrait devenir

La distinction entre croissance quantitative et croissance qualitative a été au cœur des échanges du 5 mai. Et elle ouvre, pour la montagne, un horizon que les débats habituels sur « l’avenir du ski » ne permettent pas de voir.

Une croissance qualitative en montagne, ce n’est pas moins de tourisme. C’est un tourisme plus dense, plus ancré, plus attentif au territoire. C’est la station qui choisit ses visiteurs non pas en volume mais en durée de séjour, en engagement avec le territoire, en contribution à l’économie locale réelle — pas à l’économie des grands opérateurs nationaux. C’est la vallée qui développe une offre quatre saisons non pas comme un plan B au ski qui disparaît, mais comme une réponse à ce à quoi elle est vraiment appelée.

Cette transition vers un tourisme quatre saisons que beaucoup de stations cherchent à opérer n’est pas une capitulation devant le changement climatique. C’est peut-être, si on la pense bien, la réponse à la question posée mardi 5 mai.

À quelle croissance la montagne est-elle appelée ?

Pas à la croissance du volume de neige produite artificiellement. Pas à la croissance du débit horaire des remontées mécaniques. Pas à la croissance du nombre de lits — dont une grande partie sont froids dix mois sur douze.

À une croissance en profondeur. En qualité. En sens. En capacité à être, pour ceux qui y vivent et pour ceux qui la visitent, un espace de développement humain intégral — pour reprendre le vocabulaire de la Journée de la Finance Intégrale.

C’est ambitieux. C’est exigeant. Et c’est probablement la seule croissance qui vaille la peine d’être poursuivie.


Sources :

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