Cliché sépia historique de George Mallory et Andrew Irvine, les traits tirés, lors de l'expédition fatale sur l'Everest en 1924.

Mallory : Le fantôme de l’Everest

Ouvrez n’importe quel manuel d’histoire, et vous y lirez que le Toit du Monde a été vaincu pour la première fois en 1953 par le Néo-Zélandais Edmund Hillary et le Sherpa Tenzing Norgay. Mais dans les vieux cercles d’alpinistes britanniques, une ombre plane toujours sur cette certitude. Trente ans avant eux, deux hommes aux vestons de tweed élimés ont disparu dans les nuages, à quelques centaines de mètres seulement de la cime. Ont-ils atteint le sommet de l’Everest en 1924 avant de mourir lors de la descente ? C’est le Graal absolu, le mystère le plus insoutenable des archives de la montagne. L’ALPIN mène l’enquête sur les traces sépia de George Mallory.

Dans les années 1920, l’Empire britannique panse les plaies de la Première Guerre mondiale. Il a perdu la course au Pôle Nord, puis celle du Pôle Sud. Il ne lui reste qu’un seul trophée géographique d’envergure pour laver l’affront : le « Troisième Pôle », l’Everest (8 848 mètres).


1. L’obsession britannique

Les expéditions de cette époque ne ressemblent en rien à l’alpinisme moderne. Ce sont de véritables campagnes militaires menées par la Royal Geographical Society, impliquant des centaines de porteurs et des kilomètres de cordes en chanvre.

L'imposante logistique de l'expédition britannique avançant péniblement dans les immensités glacées de l'Himalaya.

En veston sur le Toit du Monde

Le matériel des années 20 ferait sourire (ou frémir) le moindre randonneur d’aujourd’hui. Tout comme les pionniers du Mont Blanc quelques décennies plus tôt, George Mallory et son jeune équipier de 22 ans, Andrew « Sandy » Irvine, s’élancent avec un équipement dérisoire. Ils portent des sous-vêtements en soie, de lourdes chemises en flanelle, des vestes en tweed de gabardine et des bottes en cuir cloutées. Les fameuses bouteilles d’oxygène, bricolées par Irvine lui-même, pèsent plus de 13 kilos chacune et fuient régulièrement.

Le fameux « Parce qu’il est là »

Mallory est la figure de proue de cette conquête. Instituteur charismatique, grimpeur d’une élégance absolue, il est littéralement obsédé par cette montagne qu’il a déjà approchée lors de deux précédentes expéditions. Lorsqu’un journaliste du New York Times lui demanda en 1923 pourquoi il voulait à tout prix gravir l’Everest, Mallory répondit par cette phrase entrée dans la légende : « Parce qu’il est là » (Because it’s there). Une réponse laconique qui résume toute l’absurdité romantique de l’alpinisme.


2. Avalés par les nuages

Le 8 juin 1924, Mallory et Irvine quittent leur Camp VI, situé à la hauteur vertigineuse de 8 140 mètres sur l’Arête Nord-Est. L’air y est si raréfié que chaque pas demande plusieurs cycles respiratoires.

L’apparition de 12h50

Très bas en dessous d’eux, le géologue de l’expédition, Noel Odell, observe la montagne. À 12h50, une brèche se forme dans les nuages tourbillonnants. Odell aperçoit soudain deux points noirs se détachant sur une crête de neige, abordant un ressaut rocheux très raide. Il note dans son carnet que les deux hommes avancent « avec alacrité » (avec entrain) vers le sommet, avant que les nuages ne se referment définitivement. On ne les reverra plus jamais vivants.

Le mystère du Deuxième Ressaut

Toute la controverse historique repose sur ce que Noel Odell a vu ce jour-là. Sur l’Arête Nord-Est, il existe trois barrières rocheuses appelées « ressauts ». Le Deuxième Ressaut (le fameux Second Step) est un mur vertical de roche lisse de près de trente mètres, situé à 8 610 mètres d’altitude. Aujourd’hui, il est franchi grâce à une échelle en aluminium posée par les Chinois dans les années 1970. En 1924, escalader ce mur en libre (sans échelle), chaussé de lourdes bottes cloutées et épuisé par l’hypoxie, semble physiologiquement et techniquement impossible. Si Mallory et Irvine ont été vus au-dessus de ce mur, la victoire était presque assurée. S’ils ont été vus au Premier Ressaut, ils étaient en retard et voués à l’échec.


3. Le réveil des glaces en 1999

Pendant soixante-quinze ans, l’Everest a gardé son secret, englouti sous les avalanches et les vents destructeurs. Mais en 1999, une expédition de recherche américaine spécialisée décide de ratisser la zone en contrebas de l’Arête Nord-Est.

Un corps figé dans le temps

Le 1er mai 1999, l’alpiniste Conrad Anker fait une découverte macabre et bouleversante. À 8 155 mètres d’altitude, face contre terre, blanchi comme du marbre et parfaitement momifié par le froid extrême, repose le corps de George Mallory. La dépouille révèle des indices poignants : une cheville violemment fracturée, signe d’une longue chute, et de graves blessures liées au frottement d’une corde, prouvant qu’il était encordé avec Irvine au moment du drame.

L’énigme de la photographie

Mais la découverte soulève plus de questions qu’elle n’en résout. Les chercheurs retrouvent les lunettes de soleil de Mallory dans sa poche, suggérant que l’accident s’est produit à la nuit tombée (lors d’une hypothétique descente du sommet ?). Surtout, un détail hante les historiens. Mallory avait promis à sa femme Ruth de déposer sa photographie au sommet de l’Everest s’il réussissait. Or, le portefeuille en cuir de Mallory, parfaitement conservé par le gel, contenait de nombreux papiers, mais la photo de Ruth avait disparu. L’avait-il déposée au sommet avant de chuter dans les ténèbres ?

Le corps de son jeune compagnon, Andrew Irvine, n’a toujours pas été retrouvé à ce jour. Et c’est lui qui portait le seul témoin objectif capable de trancher ce débat centenaire : l’appareil photo Vest Pocket Kodak de l’expédition. Si un jour, la glace accepte de recracher ce boîtier, et que la pellicule peut être développée, l’histoire du XXe siècle devra peut-être être réécrite. En attendant, le fantôme de George Mallory continue de régner en maître incontesté sur l’imaginaire de l’Himalaya.

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