Willy Merkl : Le maudit de l’Himalaya

Il y a des montagnes qui vous appellent, comme lors d’une ascension de la Vanoise, et il y a celles qui vous dévorent. Dans les annales ocre de l’alpinisme mondial, aucune relation n’a été aussi toxique, obsessionnelle et meurtrière que celle liant l’alpiniste allemand Willy Merkl au Nanga Parbat. Avant même que la « Montagne Tueuse » n’acquière sa réputation mondiale, un homme a sacrifié sa vie, son équipe et sa raison pour tenter d’en percer les défenses. Dans les années 1930, alors que l’Europe se cherche de nouveaux héros sur fond de nationalisme exacerbé, comme lors de la conquête de l’Eiger en 1938, l’Himalaya se transforme en un abattoir de glace. L’ALPIN gratte le givre des vieux carnets d’expédition pour vous raconter la tragédie en trois actes du plus grand maudit de l’histoire des cimes.

Le Nanga Parbat (8 126 mètres) trône à l’extrême ouest de la chaîne himalayenne, au Pakistan actuel, porte d’entrée vers l’engagement ultime du Trek du Karakoram, non loin des terres de yourtes du Kirghizistan. Il ne ressemble pas à ses voisins. Il est isolé, sans chaînes secondaires pour le protéger des masses d’air humide qui remontent des plaines. Il crée ainsi son propre climat, souvent apocalyptique, soulignant les enjeux et défis de ces environnements extrêmes.

Au début des années 1930, l’Allemagne, humiliée par le traité de Versailles et ruinée par la crise économique, a un besoin vital de victoires symboliques. Les Britanniques ayant préempté l’Everest avec des figures comme Mallory, le fantôme de l’Everest, les Allemands jettent leur dévolu sur ce géant solitaire. C’est le début d’une guerre de siège qui va durer plus de vingt ans.


1. L’obsession d’une vie

Willy Merkl n’est pas un soldat du régime ou un fanatique politique, mais un ingénieur ferroviaire bavarois passionné par l’exploration et un alpiniste d’une robustesse exceptionnelle, incarnant cette quête de sens chère à Lionel Terray.

Le rêve du géant himalayen

En 1932, Merkl réussit le tour de force de financer une première expédition germano-américaine vers le Nanga Parbat. Ses compagnons le décrivent comme un leader charismatique, un homme de détails, capable de gérer des centaines de porteurs avec une autorité naturelle. L’objectif de 1932 est double : explorer la montagne, dont les cartes de l’époque sont quasiment vierges, et trouver une voie d’ascension réaliste. Après des semaines de marche d’approche exténuantes, ils optent pour la face de Rakhiot, un versant glaciaire démentiel, haché de crevasses et de séracs menaçants.

La première défaite de 1932

La montagne commence à jouer avec ses proies. L’expédition de 1932 est un échec sur le plan de l’ascension pure. La mousson, que l’on maîtrise alors très mal sur le plan météorologique, frappe la montagne avec une violence inouïe. De plus, les porteurs locaux se mutinent à plusieurs reprises, terrifiés par les superstitions entourant les hauteurs inviolées du « Nanga ». Merkl et ses hommes atteignent péniblement l’altitude de 7 000 mètres avant de devoir battre en retraite, vaincus par le froid et la maladie. Mais au lieu de se décourager, Merkl redescend dans la vallée avec une certitude absolue : la voie de Rakhiot est la bonne. Dès cet instant, le Nanga Parbat devient l’unique but de son existence.


2. L’enfer blanc de 1934

Il faut deux ans à Willy Merkl pour monter l’expédition de la revanche. Mais le monde de 1934 a changé. Le Troisième Reich vient de s’installer au pouvoir en Allemagne, et le sport est devenu une affaire d’État.

La pression du Reich

L’expédition de 1934 est sur-financée et soutenue par les plus hautes autorités allemandes, qui exigent une victoire éclatante pour prouver la supériorité de la « race » germanique. L’équipement est le meilleur de l’époque. Merkl s’entoure de l’élite de l’alpinisme germanophone, dont Willo Welzenbach, un théoricien brillant de la glace dont le destin tragique rappelle celui de Walter Bonatti. La caravane est colossale : plus de 600 porteurs acheminent des tonnes de matériel jusqu’au camp de base. L’ordre de bataille est donné : on va faire le siège de la montagne.

Le gigantesque campement de tentes en toile d'une expédition himalayenne des années 30, isolé au milieu des immensités glaciaires.

Le piège de la tempête

La progression sur l’immense arête de neige est d’abord triomphale. Le soleil brille, la logistique fonctionne à merveille, et les camps intermédiaires sont installés les uns après les autres jusqu’à 7 480 mètres. Merkl et ses hommes, accompagnés de leurs fidèles Sherpas (engagés à Darjeeling), touchent presque au but. Le sommet n’est plus qu’à une journée de marche. C’est alors que l’air se fige. Le 6 juillet 1934, le baromètre s’effondre. Une tempête monstrueuse, d’une durée d’une semaine entière, s’abat sur les camps supérieurs. L’ouragan de neige pulvérise les tentes de toile. Bloqués à près de 7 500 mètres, sans vivre et sans pouvoir faire fondre de l’eau, les hommes de pointe comprennent que le piège vient de se refermer.


3. L’agonie sur l’arête

Ce qui s’ensuit est l’une des retraites les plus effroyables de toute l’histoire de la littérature alpine, un drame humain qui rappelle par sa tension l’Affaire Bonatti et la trahison du K2., un récit d’une noirceur que seules les archives d’institutions comme l’Alpine Club peuvent relater avec autant de précision clinique.

Le sauve-qui-peut mortel

L’ordre de retraite est donné dans le chaos total du blizzard. La visibilité est nulle, les températures chutent sous les -30°C. Les hommes sont terrassés par la fatigue, les gelures et le mal aigu des montagnes. La cohésion de l’équipe vole en éclats. Certains alpinistes, à demi fous, tentent de redescendre seuls vers les camps inférieurs. Uli Wieland s’effondre et meurt de froid dans la neige. Willo Welzenbach, épuisé, s’éteint doucement dans une tente lacérée par le vent.

Le sacrifice des Sherpas

Pendant ce temps, Willy Merkl, le chef de l’expédition, n’a plus la force de marcher. Il est soutenu, à bout de bras, par son fidèle Sherpa Gaylay. L’histoire de Gaylay est un témoignage bouleversant d’abnégation. Alors qu’il avait la possibilité de redescendre plus bas pour sauver sa propre vie, le Sherpa refuse d’abandonner son patron allemand. Il choisit délibérément de rester à ses côtés dans une petite grotte de glace rudimentaire, creusée à la hâte à 7 000 mètres d’altitude, au milieu de l’ouragan.

La mort de Willy Merkl

L’agonie dure des jours. Le camp de base, situé loin en contrebas, reçoit par bribes les appels de détresse des rares survivants qui parviennent à fuir l’enfer. Mais les secours sont physiquement impossibles à organiser dans de telles conditions météorologiques. Willy Merkl, l’homme qui avait pensé le Nanga Parbat dans ses moindres détails, finit par s’éteindre de froid et d’épuisement, à côté du corps de son dévoué Sherpa. Le bilan de la tempête de 1934 est catastrophique : quatre des meilleurs alpinistes allemands et six Sherpas ont péri. La Montagne Tueuse venait de justifier son surnom avec une froideur mécanique, rejoignant la liste des plus grandes catastrophes de l’alpinisme dont l’histoire nous livre de précieuses leçons de survie, un destin tragique qui rappelle celui du cimetière du Mont Blanc.


4. Un héritage tragique

Le drame aurait pu s’arrêter là, mais le Troisième Reich n’acceptait pas la défaite. La machine de propagande allemande va s’emparer de la mort de Merkl pour en faire un martyr de la nation, relançant la machine de mort.

La macabre découverte

En 1937, une nouvelle expédition allemande (qui finira elle aussi engloutie par une gigantesque avalanche, faisant 16 morts supplémentaires) retourne sur la montagne. L’année suivante, en 1938, une équipe menée par Paul Bauer retrouve par hasard la grotte de glace où Merkl s’était réfugié. Le corps de Willy Merkl, parfaitement momifié par le froid sibérien, est découvert aux côtés de celui de Gaylay. Les sauveteurs récupèrent les lettres d’adieu et le journal de bord de Merkl, des textes ocre et poignants témoignant de ses derniers instants de lucidité. Ils laissent son corps reposer pour l’éternité dans la glace du Nanga Parbat, loin de toute utopie alpine, le seul endroit où il désirait vraiment être.

Le fardeau de la Montagne Tueuse

Il faudra attendre près de vingt ans après la mort de Merkl pour que la malédiction soit enfin brisée. Comme nous l’avons vu dans le récit haletant de ses 41 heures de solitude, c’est l’Autrichien Hermann Buhl qui viendra à bout du monstre en 1953, ironiquement au cours d’une expédition dirigée par le demi-frère de Willy Merkl, Karl Herrligkoffer.

Les versants vertigineux et inhospitaliers du Nanga Parbat, figeant la terreur qu'inspirait cette montagne aux premiers explorateurs.

Aujourd’hui, l’histoire de Willy Merkl se lit comme un conte cruel sur l’ambition humaine, préfigurant d’autres drames comme celui de Reinhold Messner lors de son épopée tragique sur ce même Nanga Parbat. Elle nous rappelle qu’au-delà de la logistique, des financements colossaux et de la ferveur nationaliste, la haute altitude possède ses propres lois. Merkl n’a pas été tué par un manque de préparation ou de courage, mais par une obsession dévorante pour une cime qui refusait, tout simplement, de lui appartenir. Un grand mystère sépia qui repose à jamais sous les neiges du Pakistan, à l’instar du mystère du Malabar Princess.