Haut-Atlas : La traversée nomade des crêtes du M’Goun
Oublier Marrakech, ses souks et son agitation. Oublier même le Toubkal, sommet certes respectable mais devenu l’autoroute des trekkeurs en quête d’un 4000 facile. Il existe un autre Atlas, plus secret, plus exigeant, où le temps semble s’être suspendu au rythme des transhumances. Cet Atlas-là a un nom : le M’Goun. Nous sommes partis pour une semaine sur ses terres ocres, pour une traversée du M’Goun qui est moins une performance sportive qu’un dialogue avec le minéral et l’humain. Récit d’une errance volontaire sur le toit méconnu de l’Afrique du Nord.
L’appel du silence : pourquoi le M’Goun plutôt que le Toubkal ?
La question nous a été posée maintes fois avant notre départ. Pourquoi délaisser le plus haut sommet du massif au profit de son cadet, le M’Goun, culminant à 4 071 mètres ? La réponse tient en un seul mot : l’authenticité. Là où le chemin du Toubkal s’est standardisé, jalonné de refuges surpeuplés et d’une cohorte de touristes pressés, le massif du M’Goun offre encore le luxe du vide. Il propose une itinérance véritable, à l’instar d’un trekking sauvage dans le parc du Durmitor, une progression lente où chaque campement est une conquête et chaque rencontre, une rareté précieuse. C’est le choix d’une montagne qui se mérite non par sa seule altitude, mais par l’engagement qu’elle réclame.
Le point de départ de cette aventure est souvent la vallée des Aït Bougmez, surnommée à juste titre la « Vallée Heureuse ». Protégée par une couronne de sommets dépassant les 3000 mètres, elle forme un écrin de verdure presque irréel, un jardin d’Éden suspendu où les traditions berbères sont restées vivaces. L’architecture de pisé, les tighremts (greniers fortifiés) qui se dressent comme des sentinelles, les parcelles agricoles dessinées avec une géométrie patiente… Tout ici invite à ralentir le pas, à s’acclimater non seulement à l’altitude mais aussi à un autre rapport au monde, loin de notre frénésie occidentale. C’est cette porte d’entrée, douce et pastorale, qui prépare l’esprit au choc minéral des hauts plateaux à venir.
Choisir le M’Goun, c’est aussi faire le pari d’une logistique différente. Ici, pas de refuge standardisé tous les soirs. L’aventure se vit sous la tente, au rythme d’une caravane muletière. Les mules ne sont pas un simple folklore pour touristes ; elles sont le cœur battant de l’expédition, le lien ancestral qui unit l’homme à cette montagne rude. Elles portent le matériel, la nourriture, et avec elles, un peu de l’âme de ces terres. Cette dépendance envers nos guides et nos muletiers crée un lien de cordée différent, horizontal, où l’échange et la confiance deviennent les piliers de la progression.
Logistique d’une immersion : l’art du bivouac nomade
Organiser une traversée de cette envergure ne s’improvise pas. Si l’itinéraire en lui-même ne présente pas de difficultés techniques insurmontables pour un montagnard aguerri, sa réussite repose sur une préparation minutieuse et, surtout, sur la qualité de l’équipe locale. Nous avons fait le choix de passer par une agence marocaine tenue par des guides originaires de la vallée, une décision qui s’est avérée fondamentale. Notre guide, Brahim, n’était pas un simple accompagnateur ; il était un passeur de mondes, un traducteur de paysages, dont chaque histoire donnait du relief aux montagnes que nous traversions.
L’équipement personnel doit être pensé pour de grands écarts de température. Les journées sur les hauts plateaux peuvent être torrides, sous un soleil dont la morsure est accentuée par l’altitude, tandis que les nuits à plus de 3000 mètres flirtent régulièrement avec le zéro. Un système de trois couches efficace, une protection solaire maximale (crème, lunettes, chapeau) et un sac de couchage confort 0°C sont des fondamentaux non négociables. Pour le matériel technique, l’essentiel reste simple : des chaussures de trekking robustes et déjà faites à son pied, des bâtons pour soulager les genoux dans les longues descentes et une pharmacie personnelle bien fournie. Des organisations comme la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) proposent d’ailleurs d’excellentes listes de matériel de base pour ce type de trek en autonomie.
Mais au-delà du matériel, c’est un état d’esprit qu’il faut préparer. La vie en bivouac durant une semaine impose un retour à l’essentiel. L’eau devient une ressource précieuse, le confort se résume à un matelas de sol et la soirée se passe à la lueur de la frontale, à écouter le silence ou les récits de Brahim autour d’un tajine fumant. C’est une ascèse volontaire qui nettoie l’esprit, qui le dépouille du superflu pour le recentrer sur les sensations primaires : la fatigue saine du corps, la chaleur réconfortante du thé à la menthe, la contemplation pure de la voûte céleste, d’une pureté que nos villes nous ont fait oublier.
Des couleurs de la terre aux portes du ciel
Les premiers jours de marche sont une transition chromatique. Nous quittons le vert intense des cultures en terrasses des Aït Bougmez pour nous enfoncer dans un monde où l’ocre, le rouge et le brun règnent en maîtres. Le sentier muletier s’élève doucement, mais sûrement, suivant le cours d’un oued qui se fait de plus en plus discret. Les villages se raréfient pour laisser place aux azibs, ces bergeries d’altitude rudimentaires où les nomades s’installent durant l’estive. Le paysage se fait plus austère, plus grandiose. Les montagnes ici ne sont pas des pics acérés comme dans les Alpes ; ce sont des masses colossales, plissées, érodées, qui racontent un temps géologique qui nous dépasse.
L’ascension vers le plateau de Tarkeddit
La montée vers le col du Tizi n’Tarkeddit, à 3400 mètres, marque une rupture. C’est l’entrée dans le monde de la haute altitude. Le souffle se fait plus court, le pas plus lent. La végétation a presque entièrement disparu, laissant place à un univers de cailloux et de pierriers. Chaque pas crisse, chaque virage révèle une immensité plus grande encore. Arrivés au col, le spectacle est saisissant : face à nous s’étend le plateau de Tarkeddit, une immense plaine ondulée, et au loin, barrant l’horizon, la ligne de crête du M’Goun. C’est un choc visuel, un changement d’échelle radical qui impose l’humilité. Le campement est installé près des sources, un point d’eau vital dans cet environnement aride. La nuit sera courte et froide, une veillée d’armes avant l’étape reine du lendemain.
Cette étape est cruciale pour l’acclimatation. Passer une nuit à plus de 2900 mètres avant de s’attaquer au sommet est une règle d’or pour prévenir le mal des montagnes. La soirée est consacrée à la préparation, à l’hydratation et au repos. L’excitation est palpable au sein de notre petit groupe. La crête, qui semblait si lointaine, est désormais notre objectif tangible. Elle se découpe dans la lumière rasante du soir, promesse d’un effort intense et d’une récompense panoramique sans égale. Le vent qui se lève nous rappelle que nous ne sommes que des invités tolérés dans ce royaume minéral.
Au cœur de la traversée du M’Goun : l’arête sommitale
Le réveil sonne bien avant l’aube. Partir à la frontale est une nécessité pour profiter de la fraîcheur matinale et éviter les orages qui peuvent se former en début d’après-midi. La progression est lente, régulière, presque méditative. Le sentier serpente dans un immense pierrier, et peu à peu, nous gagnons de l’altitude. Le soleil se lève derrière nous, embrasant les sommets environnants d’une lumière rose orangée. Le plateau de Tarkeddit s’étend à nos pieds comme une carte en relief. C’est pour ces instants de grâce que nous marchons, pour ce spectacle cosmique où la montagne dialogue avec le ciel.
Nous atteignons enfin la crête, à près de 4000 mètres d’altitude. Le vent nous cueille, vif et glacial, mais la vue nous coupe littéralement le souffle. D’un côté, le nord, avec les plaines verdoyantes et les sommets du Haut-Atlas central. De l’autre, le sud, un changement radical de décor : un océan de montagnes arides, de plateaux désertiques qui s’étendent jusqu’aux portes du Sahara, vers le Djebel Saghro et les hamadas. Nous sommes sur la ligne de partage des eaux, au sens propre comme au figuré. La crête elle-même est un fil aérien, jamais techniquement difficile, mais qui demande une attention constante. Elle ondule sur plusieurs kilomètres, une longue marche sur le fil du ciel, avec le sommet principal en point de mire. Le sentiment de solitude et d’immensité est absolu, une sensation qui n’est pas sans rappeler l’intensité de récits comme Le Vide : L’enfer de Joe Simpson.
L’arrivée au sommet, matérialisé par un simple cairn, n’est pas une fin en soi. C’est l’apogée d’une progression, le point culminant d’une expérience collective. La joie est sobre, intérieure. Une poignée de main, un regard échangé avec Brahim, quelques photos pour la mémoire. Mais le véritable trophée est immatériel : c’est cette vision à 360 degrés, ce sentiment d’avoir touché à l’essence de la montagne. Comme le souligne l’UIAA (Union Internationale des Associations d’Alpinisme), la gestion de l’effort en haute altitude est la clé, et nous savourons d’autant plus ce moment que nous avons su respecter le rythme de la montagne et de notre corps.
La descente vers le Sud : à la rencontre des nomades Aït Atta
Si la montée fut une quête verticale, la descente est une immersion culturelle. Quitter la crête du M’Goun par le versant sud, c’est basculer dans un autre monde. Les paysages deviennent encore plus secs, plus tourmentés. Nous suivons un sentier escarpé qui plonge dans de longues vallées où la vie s’accroche miraculeusement le long des oueds. C’est ici le territoire des nomades Aït Atta, une grande confédération berbère dont les campements parsèment les flancs de la montagne durant l’été.
La rencontre se fait souvent de manière fortuite, au détour d’un sentier. Une tente en poil de chèvre, un troupeau qui paît tranquillement, des enfants au regard vif qui nous observent de loin. L’hospitalité est une règle sacrée. Être invité à partager le thé est un honneur qui ne se refuse pas. Sous la tente, le temps s’arrête. On s’assied sur des tapis, on observe les gestes ancestraux de la préparation du thé à la menthe, une cérémonie qui est le ciment social de ces communautés. La barrière de la langue est réelle, mais Brahim traduit l’essentiel. Les questions sont simples, directes : d’où venez-vous ? Comment est la vie chez vous ? On parle de la pluie, de la santé du troupeau, des choses fondamentales. On est loin de l’échange commercial que l’on peut trouver dans les zones plus touristiques. C’est un partage authentique, un moment de connexion humaine d’une rare intensité. C’est une facette essentielle du voyage, bien documentée par des organismes comme le Portail Officiel du Tourisme au Maroc qui encourage ce tourisme d’immersion.
Le final aquatique : les gorges d’Achabou
Les derniers jours de la traversée offrent un contraste saisissant. Après l’aridité des hauts plateaux et des vallées du sud, le chemin nous mène au cœur des gorges d’Achabou. L’itinéraire quitte la terre ferme pour suivre le lit même de la rivière. Pendant plusieurs heures, nous marchons les pieds dans l’eau, naviguant entre des parois de calcaire rouge hautes de plusieurs centaines de mètres. L’eau fraîche est une bénédiction pour nos pieds fatigués. Le soleil ne pénètre que quelques heures par jour au fond du canyon, créant des jeux de lumière spectaculaires sur la roche et l’eau.
Cette marche aquatique est ludique et rafraîchissante, mais elle demande de la vigilance. Les rochers peuvent être glissants, le courant parfois puissant. C’est une conclusion parfaite pour cette aventure, un retour progressif à l’abondance après des jours passés dans la rareté. Les lauriers roses et les tamaris réapparaissent sur les berges, annonçant la fin du monde minéral et le retour à des terres plus clémentes. La traversée se termine dans le village de Boutaghrar, au cœur de la Vallée des Roses. Le retour à la civilisation, même relative, est un choc. Le bruit, les couleurs, la facilité retrouvée. Mais l’esprit est encore là-haut, sur le fil de la crête, dans le silence des hauts plateaux et la chaleur d’un thé partagé sous une tente nomade. La traversée du M’Goun n’est pas un trek que l’on achève, c’est une expérience qui infuse lentement et nous transforme en profondeur.
Sources et Références
- Smith, Karl. Trekking in the Atlas Mountains. Cicerone Press, 2018.
- Portail Officiel du Tourisme au Maroc. « Le Géoparc du M’Goun ». Section sur le patrimoine naturel et culturel.
- Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM). Publications sur les traditions et les modes de vie des populations berbères du Haut-Atlas.